‹ ŒuvresChapitre 23 sur 37 · I . Lamberti · texte numérisé non relu

I . Lamberti

ÉCRITES DE FRANCE ET d'itaLIE 2o3

que j'ai fait si longtemps, je fusse bien moins esclave qu'un autre, je ne connaissais point du tout la liberté. Si l'on savait ce que c'est, les rois descendraient du trône , et personne n'y voudrait monter.

Toutes ces ratures dans ma lettre vous prouveront, Monsieur et Madame, que je vous écris en conscience , comme disait Fontenelle , c'est-à-dire que je soigne mon style et que je fais de mon mieux pour vous parler français. Ce long bavardage n'est pas de nature à se pouvoir transcrire. Que je vous fasse une autre lettre, il y aura d'autres sottises : autant vaut vous envoyer ce griffonnage-ci tel qu'il est.

Faites, je vous en supplie, que je trouve de vos nouvelles à Florence, et de celles de votre ange. Sa charmante figure m'est bien présente à l'esprit, et je pourrai l'année prochaine voiis dire exactement de combien elle sera embellie. C'est un grand bonheur, pour vous et pour elle, qu'on soit délivré des horreurs de la petite vérole : ayant plus à perdre qu'une autre, elle eût eu et vous eût causé d'autant plus d'inquiétudes. Cette petite vérole est pourtant bonne à quelque chose : c'est une excuse pour les laids... Moi, par exemple, ne puis-je pas dire que sans elle j'étais joli garçon ?

204 LETTRES INEDITES

A M. Akerblad, à Kome.

Milan, le 14 octobre 1809.

Monsieur, j'ai trouvé ici votre lettre du 21 juin. Grand merci de vos soins obligeants pour mes livres, papiers, collations de manuscrits, etc. Mes affaires philologiques sont aussi bien entre vos mains que jadis les affaires politiques du roi votre maître. Je doutais que vous fussiez maintenant en Italie, et je vois avec grand plaisir que je puis encore espérer de vous retrouver à Rome, où, partant demain, j'arriverai un mois après cette lettre : car je m'arrêterai tout autant à Florence, comme chargé par M. Clavier de certaines recherches relatives à son Pausanias. Je fouillerai aussi pour mon compte dans les vénérables bouquins.

Amati' est bon de se figurer que je vais l'enrichir : je ne peux ni ne veux dépenser un sou pour le grec. Voici tout ce que je peux faire : le libraire qui imprimera ( Dieu sait quand ! ) cet Anabasis

, I. Amati avait relevé pour Courier les variantes de quatre manuscrits de VAnabase , et réclamait pour ce travail une somme supérieure à celle que Courier voulait lui donner.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 2o5

payera le travail d'Amati. Je ne donnerai le mien qu'à cette condition.

J'ai quelque souvenance d'avoir été soldat; mais cela est si loin de moi qu'en vérité je le puis ranger parmi les choses oubliées. J'étais, comme on vous Ta dit, rentré dans le tourbillon, comptant imprudemment sur l'amitié d'un comte avec qui je me trouvai loin de compte. Catherine de Navarre, dit-on, fut fille amoureuse et drue, qui eut un mari débile; et comme on lui demandait, le lendemain de ses noces, des nouvelles de la nuit, elle répondit en soupirant ; Ah ! ce n'est pas mon compte. Elle entendait le comte de Soissons, dont le mérite lui •était connu. Il m'est arrivé le contraire : je pensais trouver un ami ; mais, hélas ! c'était un comte. Vous saurez tout quand je vous verrai. Dites de moi, si vous voulez :

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.

Pauvre hère, mais content, si jamais homme le fut.

!o6 LETTRES INEDITES

A M. Clavier, à Paris ' .

Milan, le i6 octobre 1809.

Vite, Monsieur, envoyez -moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois , à Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte de tous les manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-moi faire : je projette une fouille à l'abbaye de Florence qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai; mais,, en vérité, il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout à grand renfort de besicles ^ comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman, d'une si jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à toutes

I. Cette lettre est imprimée dans la lettre à M. Renouard, qui précède les Pastorales de Longus, édition de 1821.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 207

les nations, soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire : c'est assez pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études et que j'eus part aussi à votre amitié.

Le succès de votre Archéologie n'ajoute rien à l'idée que j'en avais conçue :

Je ne prends point pour juge un peuple téméiaire.

Ce que vous m'en avez lu me parut très-bon, et ce fut dans ces termes que j'en dis ma pensée à M™^ Clavier d'abord, et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui

...Trépignent de joie ou pleurent de tendresse

à la lecture d'un ouvrage. « Cela est très-bon » , fut mon premier mot. Le meilleur éloge est celui dont iln'y a rien à rabattre.

Ce que vous appelez un autre coup de tête est l'action la plus sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d'un fort mauvais pas, d'une position détestable où je me trouvais par ma faute, pour m'ètre sottement figuré que j'avais un ami, ne me souvenant pas que dès le temps d'Aristote il n'y avait plus d'amis : w cpi'Xe, oux ex' Hgi cptXot. Celui-là, suivant l'usage, me sacrifiait

20& LETTRES INEDITES

pour une bagatelle et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat, je ne pouvais me plaindre ; mon sort même faisait des jaloux, et je m'en serais contenté si j'eusse été Parménion; mais mon ambition était d'une espèce particulière et ne tendait pas à vieillir

Dans les honneurs obscurs de quelque légion.

J'avais des projets dont le succès eût fait mon iTialheur. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux; nul homme vivant ne l'est davantage, et peut-être aucun n'est aussi content; je n'envie pas même les paysans que j'ai vus dans la Suisse : j'ai sur eux l'avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point dire : Attendons la fin. Sauf le respect dû aux anciens, rien n'est plus faux que cette règle : le mal de demain ne m'ôtera jamais le bien d'aujourd'hui. Enfin, si je n'atteins pas le mcntcm sanam in corpore sano, j'en approche du moins depuis un temps.

M^* de Sévigné est donc aux Rochers : je veux dire M™^ Clavier en Bretagne. Je vous plains : son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui, je vous prie, dans votre première lettre, mes très-humbles respects.

J'irais voir M™" Dumoret, appuyé de votre recommandation et d'un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi, si j'étais homme à tenir table, à

jouer, à prendre enfin un rôle dans ce qu'on appelle société ; mais Dieu ne m'a point fait pour cela. Les salons m'ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref, je ne veux voir que des amis : car j'y crois encore, en dépit de l'expérience et d'Aristote. Je n'en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m'avoir voulu procurer une connaissance agréable.

A M. Clavier, à Paris.

Milan, le 21 octobre 1S09.

Dans ma dernière lettre je ne vous ai point indiqué d'adresse pour me faire parvenir votre dernier ouvrage, que je suis fort impatient de lire et de faire lire à ceux qui en sont dignes deçà des monts. Voici maintenant par quelle voie vous pourrez me l'envoyer. M. Bocchini, rue des Filles- Saint- Thomas , n" 20, est le correspondant de notre, ami Lamberti (lequel Lambert! , par parenthèse, vous àuTTsc^Ec cptXocipovcoç, car c'est sur sa table que je vous fais ces lignes, et il me charge expressément de vous rivertre caramentc). M. Bocchini se chargera de tout ce que vous voudrez me faire

Courier. III. 2J

LETTRES INEDITES

parvenir sous l'adresse de M. Lamberti. Tâchez, je vous en prie, de m'envoyer aussi les volumes de Plutarque de M. Coraï à mesure qu'ils paraîtront, et, de plus, VEunapius de M. Boissonnade. J'ai fort envie d'avoir tout cela. Le prix en sera payé chez M""" Marchand en présentant cette lettre. Notez, s'il vous plaît, que votre dernière lettre, la seule que j'aie reçue, ne me donne point l'adresse de je ne sais quel banquier correspondant de M. Basili, auquel banquier je dois payer... Voye-z, je vous supplie, mon autre lettre datée de Lucerne, et aidez-moi, par charité, à payer mes dettes, avec les intérêts, qui courent (notez encore ce point) à je ne sais combien pour cent. Si Dieu n'y met ordre, il faudra que je me cache à la tnacade prochaine, comme les enfants de famille faisaient chez vos Athéniens. Je pars dans deux ou trois jours pour Florence, et je vous embrasse. Mes très- humbles respects à M""^ Clavier, quelque part qu'elle soit : eppcoao.

A M. Akcrblad, à Rome.

Florence, le 5 décembre 1809.

Il est vrai, cpiXtov aptcrTs, que je ne suis point baron quoique je vienne d'où on les fait : je n'étais

pas destiné à décrasser ma famille, qui en aurait un peu besoin, soit dit entre nous'. Il est vrai aussi que je n'allais à l'armée d'Allemagne que pour voir ce que c'était. Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire, comme Athalie : J'ai vouluvoir, faivu. Je suivais un général que j'avais vu longtemps bon homme et mon ami, et que je croyais tel pour toujours. Mais il devint comte : quelle métamorphose! Le bon homme aussitôt disparut, et de l'ami plus de nouvelles : ce fut à sa place un protecteur. Je ne l'aurais jamais cru, si je n'en eusse été témoin, qu'il y eût tant de différence d'un homme à un comte. Je sus adroitement me soustraire à sa haute protection, et me voilà libre et heureux à peu près autant qu'on peut l'être.

Que me parlez-vous, je vous prie, d'entreprise littéraire? Dieu me garde d'être jamais entrepreneur de littérature! Je donne mes griffonnages classiques aux libraires, qui les impriment à leurs périls et fortunes; et tout ce que j'exige d'eux, c'est de n'y pas mettre mon nom, parce que,

Je vous l'ai dit, et veux bien le redire,

ma passion n'est point du tout de figurer dans la

I. Dans la lettre à laquelle Courier répond ici, M. Akerblad lui témoignait son étonnement de voir qu'après avoir repris du service, il n'avait pas conquis le grade de général

LETTRES INEDITES

gazette; je méprise tout autant la trompette des journalistes que l'oripeau des courtisans. Si j'étais riche, je ferais imprimer les textes grecs pour moi et pour vous, et pour quelques gens comme vous, tutto per amore. Mais, hélas! je n'ai que de quoi vivre, et, pour informer cinq ou six personnes en Europe des trouvailles que je puis faire dans les bouquins d'Italie, il me faut mettre un libraire dans la confidence, et ce libraire fait chiasso pour vendre. Il n'est question, je vous assure, ni d'entreprise ni de début.

Corrigez, s'il vous plaît, ces façons de parler.

Je ne débute point, parce que je ne veux jouer aucun rôle. Je ne prends ni ne prendrai jamais masque, patente ni livrée.

Au lieu de me quereller pour avoir jeté là le harnais, que ne me dites-vous, au contraire, comme Diogène à Denys : « Méritais-tu, maraud, cet insigne bonheur de vivre avec nous en honnête homme, et ne devais -tu pas plutôt être condamné toute ta vie aux visites et aux révérences,

Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambre;, Le chapeau dans la main, te tenir sur tes membres'?»

ou de colonel, et qu'il ne serait « jamais rien, pas même baron de l'empire » .

Page 1