‹ Œuvres philosophique du père AndréChapitre 145 sur 175 · DEUXIEME PARTIE. — VI. CCW · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. — VI. CCW

sophie , et surtout que je parlerois de l'état de pure nature , des accidents absolus et de nos chères formes substantielles. Je la donnai sincèrement , je la gardai fidèlement. On fut content de mes formes substantielles ; mes accidents absolus ne déplurent pas ; mon état de nature quoad viam satisfit tout le monde. Je crus avoir paré tous les coups de mes adversaires. Point du tout ; ils trouvèrent à redire à la manière dont j'expliquois la béatitude de l'état de pure nature, ou, comme on parle ordinairement , l'état de pure nature quoad terminum. J'y admettois une vision intuitive , à la vérité , beaucoup plus imparfaite que celle de notre état , mais toujours immédiate. Par là , Monsieur, me voilà malebranchiste ipso facto. Me voilà donc encore censuré : on me traite d'hétérodoxe et même d'athée , et , parce que nos gens sont fort zélés pour la conversion des pauvres errants , me voilà condamné à rétracter des opinions que je n'avois pas, ou que je n'avois point avancées. On m'envoya une espèce de formulaire pour dicter en classe; on m'y faisoit dire : profiteor me ver a credere sur des choses qui me paroissent fausses. Je déclarai que je mourrois plutôt que de faire un mensonge. On réforma le formulaire; mais, comme il étoit toujours énoncé en mon nom, je tins encore ferme. On me dit alors , c'est-à-dire trois ou quatre de nos théologiens , que je pouvois , en conscience , le dicter. Voyant tout le monde contre moi , je ne résistai plus; mais je fis entendre à tous ces bons casuistes que je ne le dicterois que comme un écrit de la société et non pas de moi. En effet, avant que de le faire écrire à mes écoliers , je leur déclarai que c'étoit un écrit qu'on m'avoit envoyé de Paris pour leur dicter, et, dans les endroits où l'auteur parloit en première personne , je disois , de peur qu'ils ne s'y trompassent, auctor scripli, non ego. Ce fut alors que je reçus de ces pauvres enfants une marque d'amitié dont je ne perdrai jamais le souvenir. Je les vis consternés pendant toute la classe , gardant un silence morne, . et, après la messe , ils m'escortèrent presque tous jusqu'à la

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porte du collège, disant entre eux ces paroles de l'apôtre saint Thomas : Eamus et nos et moriamur cum eo. Nos pères parurent satisfaits de ma docilité : ce qui n'empêcha pas N. P. provincial de m'ôter de la philosophie à la fin de mon cours , et de s'en vanter auprès de notre P. général comme d'une belle action. Voilà ma troisième aventure , puisqu'on veut appeler ainsi les affaires qu'on a bien voulu me susciter.

« 4°. Sur la fin de 1713 , je fus nommé pour être, à Alençon , père spirituel , c'est-à-dire confesseur de nos pères , emploi fort mal assorti au caractère de l'employé, mais qui vaut encore mieux que d'être inutile. Je l'acceptai. La constitution vint. Voilà les deux partis en fureur. Je me trouvois heureusement dans le plus favorable, mais qui n'étoit peut-être pas le moins violent. Tout le monde sait combien de ravages fit alors dans l'Église le démon de la calomnie et de la discorde. J'ai toujours cru que l'on pouvoit se damner aussi bien en défendant la foi qu'en la combattant. L'Écriture y est expresse. Je m'allai donc mettre dans l'esprit qu'il falloit être chrétien et catholique tout ensemble : catholique, en me soumettant à la constitution dans le sens que nos prélats y avoient donné ; et chrétien , en ne me laissant pas trop prévenir contre ceux qui suspendoient encore leur acceptation. Je parlai , j'agis conséquemment ; je ne prodiguai à personne les noms ni d'hérétique ni de schismatique. Je ne me fis point le colporteur de ces libelles scandaleux qui couroient toute la France: je les condamnois tous sans distinction, persuadé qu'une médisance ou une calomnie moliniste n'étoit pas plus agréable à Dieu qu'une médisance ou une calomnie janséniste. Enfin, ni M. le cardinal , ni M. d'Aguesseau, ni le parlement, ni M. le duc régent, tel qu'il étoit alors, ni aucun autre que je sache , ne fut la matière de mes déclamations ni de mes anathèmes. J'attendois en silence que le Dieu de la paix réunît les cœurs que le démon de la discorde avait divisés. Que n'ai-je point souffert pour garde?

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