‹ Œuvres philosophique du père AndréChapitre 169 sur 175 · DU RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

DU RAISONNEMENT

Messieurs ,

Si la plupart des hommes vivent dans une si grossière ignorance, qu'ils ne s'en prennent qu'à eux-mêmes. Nous naissons avec les principes de toutes les sciences naturelles ; je veux dire, comme nous l'avons fait voir dans nos trois précédents discours , avec les idées des nombres , avec les idées des lignes et des figures géométriques , avec l'idée de l'Être suprême , dont nous sentons à tout moment notre dépendance par les besoins continuels qui nous agitent.

Mais que nous servirait d'avoir tous ces principes de science gravés dans notre esprit et dans notre cœur , si nous n'avions en même temps le pouvoir de les approfondir pour en tirer les conséquences ? Nous saurions tout en général , et rien en particulier ; toujours à la source de la lumière , et jamais hors des ténèbres, du moins pleinement, ni d'une manière à nous contenter.

L'auteur de la nature y a pourvu par une invention admirable. C'est le raisonnement dont je me propose aujourd'hui de vous expliquer les merveilles.

Je ne dis pas de ce raisonnement extérieur qui s'exprime par des paroles artistement rangées , qu'on appelle dans les écoles syllogisme en forme. La forme qu'il affecte sous le nom de logique artificielle , est trop sujette à être sophistiquée par les équivoques presque inséparables du langage humain.

Je parle du raisonnement intérieur , qui est une espèce de

colloque intime entre notre esprit et la raison qui nous éclaire. Nous la consultons avec un désir sincère de connaître la vérité; nous attendons ses réponses avec attention, sans les prévenir; et enfin , nous ne les admettons que lorsqu'elles nous y forcent par une évidence irrésistible ; en un mot , quand nous voyons , à n'en pouvoir douter , qu'il y aurait contradiction que la chose fût autrement qu'elle nous est représentée.

C'est ce qu'on appelle raisonnement démonstratif , le seul qui soit par sa nature inaccessible à l'erreur, et par conséquent le seul que nous devions admettre dans toutes les matières qui en sont capables.

Notre première question doit donc être de savoir quelles sont ces matières privilégiées.

Il y a longtemps que les géomètres s'attribuent le privilège exclusif d'avoir de véritables démonstrations; ils en ont même persuadé le commun du peuple savant; et il est vrai qu'ils nous en ont donné les premiers modèles. Mais nous croyons pouvoir démontrer que l'empire de l'évidence irrésistible est beaucoup plus étendu. Je m'explique.

Nous pouvons connaître les objets en deux manières , ou par idée ou par sentiment intérieur.

Nous connaissons par idée les objets que nous voyons exister hors de nous : Dieu, l'être par essence, et le monde visible qui n'est manifestement qu'un être par grâce ou par la volonté de l'Être par essence.

Nous connaissons, par sentiment intérieur, notre âme et toutes nos pensées actuelles , en comprenant sous ce terme tous nos actes réfléchis, perceptions, volitions, sensations.

Ainsi, nous pouvons distinguer dans notre esprit deux manières de raisonner : l'une , par idée , pour découvrir les attributs de l'objet qu'elle nous représente hors de nous, et l'autre, par sentiment intérieur, pour découvrir la nature ou la cause des modifications actuelles de notre âme.

Nous disons que ces deux manières de raisonner sont éga-

lement infaillibles dans la recherche de la vérité , chacune dans l'étendue de son département.

C'est-à-dire : 1°. Le raisonnement par idée dans nos trois sciences démonstratives : l'arithmétique, la géométrie et la morale.

2°. Le raisonnement par sentiment intérieur dans la connaissance de notre âme, qui, après Dieu, doit être certainement notre première étude.

C'est ce que nous allons faire voir, non par des principes abstraits, qui ne sont des preuves que pour les savants du premier ordre, mais par des exemples d'évidence, qui sont des preuves pour tout le monde.

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