PREMIÈRE PARTIE
Du raisonnement par idée.
Nous entrons en matière par la considération des nombres nombrants. Nous n'avons point d'idées où le raisonnement pénètre avec tant d'aisance et si loin. A peine y voulonsnous porter notre attention, que les voilà tous qui se présentent au premier coup d'oeil dans la suite naturelle 4,2, 3, 4, 5, etc., jusqu'à l'infini ; tous ensemble sans se confondre ; tous formés par l'addition continuelle de l'unité ; d'abord à elle-même pour former le second , 4 I + 4 = 2 ; au second , pour former le troisième , 2 + 1=3; au troisième , pour former le quatrième, 3 -H =4, etc.; tous rangés immuablement dans une progression régulière infinie , où la différence d'un terme à l'autre est partout l'unité nombrante et indivisible. Mais qui vous assure que vous connaissez tous les termes d'une progression infinie? nommez m'en un seul dont je ne vous nomme aussitôt le précédent et le suivant par leur formation essentielle.
Cette idée générale des nombres nous conduit , par une conséquence nécessaire , à leur division en deux grandes espèces ; en nombres impairs , dont les idées nous découvrent
doux autres progressions arithmétiques infinies semblables entre elles, c'est-à-dire où règne entre tous les termes la même différence, 2.
Celle des nombres impairs \ , 3, 5, 7, 9, etc., jusqu'à l'infini.
Celle des nombres pairs 2,4,6,8, etc., jusqu'à l'infini.
D'où je conclus encore que, dans la suite naturelle, il y a autant de progressions arithmétiques infinies qu'il y a de nombres.
Donc , il en est de même des progressions géométriques des nombres, c'est-à-dire des progressions géométriquement régulières , dont tous les termes consécutifs sont entre eux en raison égale, double, triple ou quadruple, etc.; il y en a aussi autant qu'il y a de nombres dans la suite naturelle, et, par conséquent, une infinité.
C'est ainsi que les idées des nombres nous font voir distinctement, du premier coup d'oeil , tant de vérités les unes dans les autres : les vérités particulières dans les générales , comme dans leurs principes, et les vérités générales dans les particulières, comme dans leurs conséquences, ou comme nous voyons les eaux d'une source dans les ruisseaux qui en découlent.
C'est toute la forme du raisonnement intérieur dont nous parlons. Tout son art consiste à nous rendre attentifs à nos idées naturelles, jusqu'à ce qu'il en parte un rayon de vérité dont la lumière soit irrésistible. Nous venons d'en donner de grands modèles dans l'arithmétique. Nous en allons voir d'aussi lumineux dans les idées qui nous éclairent dans la géométrie.
Tout le monde un peu instruit dans l'histoire des connaissances humaines , sait à quel point de perfection les géomètres anciens et modernes ont porté cette science, qu'on appelle avec raison" la mère des beaux arts; combien d'obstacles il a fallu surmonter pour la rendre elle-même insurmontable aux attaques des esprits les plus rebelles à la vérité.
discours; 275
Mais , le croirait-on , que trois ou quatre idées très-simples , bien développées , leur ont suffi pour entreprendre un si grand dessein et pour l'exécuter; je veux dire, les idées de la ligne droite et de la circulaire avec celle. des trois positions respectives, que deux lignes droites peuvent avoir l'une au regard de l'autre : la perpendicularité , le parallélisme et l'obliquité, ou leur inclinaison réciproque.
Pour nous assurer du fait avec la satisfaction d'esprit la plus délicieuse , nous n'avons qu'à suivre avec eux le fil des conséquences qu'ils en ont tirées.
La question fondamentale de la géométrie était d'abord de bien déterminer les mesures géométriques dont la connaissance est nécessaire dans la pratique des arts : la mesure des distances, la mesure des angles, etc.; rien de plus facile que de les conclure des premières idées de la géométrie que nous venons d'indiquer..
4°. La ligne droite est par son idée la plus courte que l'on puisse tirer entre deux points.
Donc , c'est la mesure essentielle de la distance d'un point à un autre.
2°. La ligne circulaire ou la circulaire du cercle, est une ligne courbe qui est, dans tous ses points, à égale distance du milieu de la figure, et, par conséquent, qui est d'une courbure parfaitement uniforme dans toutes ses parties.
Donc , si du centre d'un cercle on tire à la circonférence autant de lignes droites que l'on voudra, elles y couperont des arcs proportionnels aux angles qu'elles forment au centre : des arcs égaux , si les angles qui leur répondent sont égaux; des arcs inégaux, si les angles correspondants sont inégaux, et cela, toujours dans la même raison précise d'inégalité par la courbure uniforme de la circonférence du cercle.
Donc, la mesure essentielle de la grandeur d'un angle est un arc de cercle décrit du sommet, comme centre /entre les deux côtés de l'angle.
Donc, si dans un cercle on tire deux lignes droites par le centre, elles y formeront quatre angles qui tous ensemble auront pour mesure la circonférence entière; les deux angles pris d'un même côté d'un diamètre, la moitié de la circonférence ; chacun des quatre , l'arc de cercle qui lui répond ; et enfin, les deux angles opposés par la pointe, un arc égal de part et d'autre.
3°. Une ligne droite qui tombe sur une autre, fait avec elle , ou deux angles égaux , et alors on la nomme perpendiculaire , ou deux angles inégaux , et alors on la nomme oblique.
Donc, d'un point à une ligne droite on ne peut tirer qu'une seule et unique perpendiculaire , au lieu que l'on y en peut tirer un nombre infini d'obliques , plus ou moins grandes , selon qu'elles iront tomber sur des points plus ou moins éloignés de la perpendiculaire.
Donc, la perpendiculaire est la plus courte ligne que l'on puisse tirer d'un point à une ligne droite, et, par conséquent, la mesure essentielle de sa distance à cette ligne.
On appelle droits les deux angles égaux de la perpendiculaire , et obliques , les deux angles inégaux de l'oblique ; l'un aigu, moindre qu'un angle droit, et l'autre obtus, plus grand.
Donc , si d'un même point pris entre les extrémités d'une ligne droite on élève une perpendiculaire et une oblique , la somme des deux angles de la perpendiculaire sera égale à la somme des deux angles de l'oblique , par le principe que chacune des deux sommes aura pour mesure la moitié de la circonférence d'un cercle décrit d'un même point.
Donc, par le même principe, une ligne droite qui tombe sur une autre fait avec elle , ou deux angles droits , ou deux angles égaux à deux droits.
C'est la treizième proposition d'Euclide, qui va conduire plus loin par l'idée du parallélisme.
4°. Deux lignes droites sont parallèles quand elles sont,
dans tous leurs points, à égale distance l'une de l'autre, c'est-à-dire quand toutes les perpendiculaires tirées entre deux sont égales.
Donc, deux lignes droites parallèles étant prolongées à l'infini, ne peuvent jamais se rencontrer.
Donc , si deux lignes droites sont parallèles , la perpendiculaire sur l'une le sera aussi sur l'autre , et l'oblique sur l'une sera également oblique sur l'autre, c'est-à-dire que son angle d'inclinaison sur l'une et sur l'autre parallèle sera égal par la seule idée du parallélisme.
Donc, si entre deux lignes droites parallèles on tire de l'une à l'autre une oblique , elle formera , dans l'espace compris entre deux , quatre angles obliques alternativement aigus et obtus.
D'où il suit que les deux angles de même espèce qu'on appelle alternes sont égaux entre eux, l'aigu à l'aigu, et l'obtus à l'obtus.
Donc, si d'un même point pris dans l'une des deux parallèles, on tire deux lignes droites à l'autre pour y couper une base à leur angle , cette opération vous donnera une figure triangulaire dont les trois angles seront égaux à deux droits.
Le principe est que, par la conclusion précédente, les deux angles sur la base sont égaux à leurs alternes qui , avec l'angle au sommet, sont égaux à deux droits par la dernière proposition du nombre 3.
Donc, en général, il est évident que les trois angles du triangle rectiligne sont égaux à deux droits.
C'est la trente- troisième proposition d'Euclide , si fameuse par son usage universel dans la géométrie pratique. Tironsen les conséquences.
Jusqu'ici nous n'avons vu les vérités géométriques sortir des idées qui les renferment, qu'une à une, et comme à la file. Voilà un principe d'où elles sortent au premier coup d'œil de l'esprit, plusieurs ensemble et comme de front.
Les trois angles du triangle sont égaux à deux droits, c'est-à-dire par la division reçue de la circonférence du cercle en 360 parties égales , qu'on appelle degrés , que les trois angles du triangle en ont 1 80 pour leur mesure totale.
Donc , en tout triangle, deux angles étant connus en nombres, on connaît aussi en nombres le troisième en ôtant leur somme connue de '180.
Donc, en tout triangle, un angle étant connu en nombres, donne la somme de deux autres en ôtant sa valeur de 180.
Donc, si un triangle a un angle droit, les deux autres sont aigus, et tous deux ensemble égaux à un angle droit, 90 degrés.
Donc , si dans un triangle qui a un angle droit on connaît en nombres un des angles aigus , on connaît aussi l'autre en ôtant sa valeur connue de 90.
Donc, si un triangle a sur sa base deux angles égaux, un seul de ses trois angles étant connu en nombres, nous donne en nombres chacun des deux nombres en particulier.
Car : <l°. le seul angle du sommet connu nous donne la somme des deux angles sur la base, en le soustrayant de 180;
2°. L'un des deux angles sur la base étant connu, nous donne l'autre par leur égalité. Donc, en ôtant leur somme de 180, nous aurons l'angle dusommet.
C'est, comme nous l'avons déjà fait observer, toute la forme du raisonnement intérieur.
La seule règle est de n'y admettre aucun principe que l'on ne voie immédiatement contenu dans une idée claire et distincte, ni aucune conséquence que l'on ne voie immédiatement contenue dans son principe ou dans ses principes , quand elle en a plusieurs , comme ces grands fleuves qui ont plusieurs sources.
Règle infaillible dans la recherche de la vérité, qui nous a déjà donné deux grandes sciences, l'arithmétique et la géométrie. Sera-t-elle aussi heureuse dans la morale?
discours. 279
En peut-on douter? car, Messieurs, je le demande à tous les cœurs droits, les idées de la science des mœurs, de l'honnêteté et du décent, d'un ordre éternel , d'une loi de justice , ne sont-elles pas pour le moins aussi claires que les idées des nombres ou des figures géométriques? nous l'osons même dire, d'autant plus claires qu'elles sont plus importantes à notre honneur et à notre bonheur. L'ordre certainement le voulait ainsi. Faisons voir que cela est ainsi effectivement.
Nous disions tout à l'heure que trois ou quatre idées trèssimples, bien développées, avaient suffi aux géomètres pour en conclure toute la géométrie. Ici nous disons qu'une seule idée , encore plus simple , nous suffira pour en conclure toute la morale naturelle. Faites-moi la grâce de m' entendre.
Quelle est cette idée si simple et en même temps si féconde? Nous la trouvons consacrée dans la plus ancienne et la plus authentique des histoires. C'est l'idée de Dieu sous le nom d'Être par essence, tel que lui-même se définit autrefois au grand législateur des Hébreux , en lui donnant sa mission. Vous m'envoyez à ce peuple pour lui porter vos lois ; mais , s'il me demande quel est votre nom , que lui répondrai-je ? Ego sum qui sum: sic dices fîliis Israëel: Qui est, misit me. Je suis l'Être, l'Être par soi-même. Vous leur direz : C'est celui qui est qui m'envoie vers vous.
Voilà donc manifestement la véritable idée de Dieu; sa notion commune , puisque lui-même il la suppose connue à tout le monde; la plus propre pour exprimer sa nature, puisque c'est le nom qu'il se donne à lui-même, et, en effet, l'Être souverain pouvait-il se représenter à notre esprit sous une idée plus auguste?
Je suis, d'abord un être vivant et intelligent, qui vous parle en maître. Ego sum qui sum. Celui qui est, c'est-à-dire lin être dont l'existence est le premier attribut essentiel, et, par conséquent, qui existe éternellement, immuablement, infiniment ; Celui qui est, c'est-à-dire un être qui existe non
par la volonté d'un créateur, mais par la nécessité de sa nature, et, par conséquent, qui possède en lui-même toute la plénitude de l'être; Celui qui est, c'est-à-dire un être qui est tout à la fois tout ce qu'il peut être , sans pouvoir jamais ni rien acquérir ni rien perdre, dans lequel, par conséquent, il ne peut y avoir ni passé ni futur, mais un présent éternel et fixe , et, par conséquent, parfait en tout genre de perfection , en bonté, en sainteté, en puissance; enfin, Celui qui est, c'est-à-dire , à proprement parler, le seul être véritable ; car, quelle autre signification peuvent avoir ces divines paroles : Ego sum qui sum ?
Et, par conséquent, que sommes-nous en sa présence? Des êtres par sa grâce ; des êtres par la grâce de l'Être par essence; des productions libres de sa volonté bienfaisante, qui n'avons rien que ce que nous recevons de sa plénitude , les uns plus, les autres moins, successivement et par degré. Mais quelque degré d'être que nous en recevions, ou que nous en puissions recevoir, nous ne serons jamais que des êtres qui porteront éternellement le caractère du néant de notre origine.
C'est évidemment la sublime vérité que Dieu nous a voulu apprendre , en se définissant lui-même l'Être par essence : Ego sum qui sum. Tirons de là, comme nous l'avons promis, toute la morale naturelle, c'est-à-dire tous nos devoirs en suivant toujours la forme du raisonnement intérieur.
Il y a un Être souverain , donc je lui dois une vénération souveraine. Il est mon créateur, donc je lui dois tout mon amour comme à l'auteur de mon être. Il m'a formé à son image en me donnant un esprit capable de le connaître , je dois donc l'imiter dans tout ce qu'il a d'imitable pour une créature intelligente : en sagesse, en bonté, en justice. Mais encore , quelle est la fin que mon créateur s'est proposée en me donnant l'être, un esprit et un cœur? sans doute une fin digne de lui, c'est-à-dire lui-même. Donc, à son exemple, je dois dans toutes mes actions me proposer la même fin :
ne rien penser, ne rien dire, ne rien faire que pour Dieu. N'est-il pas juste que mon unique principe soit aussi mon unique fin?
C'est en quatre conséquences clairement renfermées dans l'idée de Dieu, Ego sum qui sum, toute la morale naturelle , tous nos devoirs essentiels. Nous craignons seulement que la démonstration ne paraisse trop simple à certains esprits sombres , qui n'aiment pas à voir trop clair dans la règle des mœurs. Mais tous les cœurs droits nous le pardonneront. Nous avions à prouver que le raisonnement par idée est aussi démonstratif dans la morale que dans les sciences mathématiques. Peut-on accorder le même privilège à notre seconde manière de raisonner? je veux dire à la logique du sentiment intérieur.
SECONDE PARTIE
Du raisonnement par le sentiment intérieur.
Oui , Messieurs, je prétends que le sentiment intérieur nous conduit à la vérité par des conséquences aussi certaines que celles que nous tirons dans la géométrie de nos idées les plus claires.
Prenez garde , s'il vous plaît. Je ne dis pas par des conséquences aussi lumineuses , ou qui nous mènent si loin dans la recherche de la vérité , je dis par des conséquences aussi nécessaires, et d'une certitude aussi absolue. Mais le moyen de nous en convaincre?
La règle est de ne raisonner par le sentiment intérieur que sous la direction des idées claires , ou de ces vérités universellement reçues, qu'on appelle notions communes : par exemple, qu'une chose est, quand il y a contradiction qu'elle ne soit pas ; que tout effet a une cause ; que de l'acte à Impuissance la conséquence est nécessaire ; cela est, donc cela peut être , etc.
Cette règle supposée comme évidente , nous entreprenons d'établir deux choses :
4°. Que le sentiment intérieur nous conduit à la connaissance de notre âme par des conséquences indubitables ;
2°. Que le sentiment intérieur nous conduit par des conséquences aussi évidentes à la connaissance de Dieu et à celle des autres hommes avec qui nous vivons sur la terre en société.
N'oublions rien pour en donner des preuves sensibles à tout le monde.
Premièrement, rentrons dans nous-mêmes puisque nous sommes ici à nous-mêmes notre question. Je pense, je veux être heureux, je sens du plaisir ou de la douleur, trois sortes de modifications que j'éprouve dans mon âme actuellement. Donc elles m'assurent de son existence. Je ne puis en douter sans contradiction. Mais que m'apprennent-elles de sa nature ?
Je les éprouve actuellement. Donc je puis , ou me les donner moi-même ou les recevoir d'une cause extérieure qui agit en moi ; par le principe que de l'acte à la puissance, la conséquence est nécessaire.
Or, ces trois modifications actuelles de mon âme , penser, vouloir, sentir, sont évidemment très-distinguées entre elles : penser n'est pas vouloir, vouloir n'est pas sentir.
Donc, par le même principe que ci-dessus, je puis admettre dans mon âme les trois puissances ou facultés communément reçues par les philosophes, l'entendement , la volonté , le sentiment, ou la sensibilité au plaisir et à la douleur. Je le puis sans doute. Mais, après avoir admis dans mon âme ces trois facultés , en serai-je plus avancé dans la connaissance de sa nature? en aurai-je une idée plus claire de son essence ?
Qu'est-ce que des facultés? il semble que le sentiment intérieur nous abandonne ici dans les plus épaisses ténèbres. Cette obscurité même nous va conduire à la lumière. Nous
en concluons la distinction réelle de l'âme et du corps. La démonstration en est presque palpable.
Je connais le corps par une idée claire qui me représente son essence éternelle; son étendue en tout sens, divisible, figurable, mobile; et je ne connais mon âme que par un sentiment intérieur, qui ne m'apprend que son existence actuelle par des modifications particulières, sans me conduire à aucun attribut général.
Donc il est évident que l'âme et le corps ne peuvent être une même substance , je veux dire une substance indivisiblement une. La contradiction serait manifeste.
Rentrons encore dans nous-mêmes pour nous connaître plus à fond. Mais que me dites-vous là? suis-je donc libre de sortir de moi-même, ou d'y rentrer quand il me plaît? je sens du moins- actuellement que je suis libre d'y entrer, puisque je m'y exhorte , puisque j'en forme actuellement le dessein, et que le dessein même que j'en forme en est l'exécution. J'étais, pour ainsi dire, sorti de mon âme pour penser au corps. J'y rentre dans ce moment pour ne penser qu'à mon âme. Or, de là que suit-il? donc je suis libre de faire Fun ou l'autre à mon gré. Donc à ce moment je fais un acte de liberté. Je veux me rendre attentif, et je le deviens. Je me commande et je m'obéis. Je sens que ce double pouvoir m'accompagne partout , soit dans la recherche de la vérité , soit dans la recherche du bien ou du bonheur. Nous voilà rendus à la plus importante question de la connaissance de notre âme :
Qu'est-ce que la liberté?
Je sens, par tous les actes que j'en fais, qu'elle renferme deux pouvoirs inséparables dans les deux territoires où je l'exerce.
<\°. Dans la recherche de la vérité, le pouvoir de juger ou de suspendre mon jugement sur une question proposée ;
2°. Dans la recherche du bonheur ou d'un bien qui se présente au désir que j'ai d'être heureux, le pouvoir de con-
sentir à l'impression actuelle que j'en reçois, ou de suspendre mon contentement malgré cette impression.
C'est la notion commune de la liberté. C'est un empire véritable que Dieu nous a donné sur notre cœur, pour l'y exercer sous ses ordres.
Tirons les conséquences pour en découvrir l'étendue, mais aussi pour en fixer les bornes.
Donc : 1°. dans la recherche de la vérité je demeure libre, pendant que dans l'examen d'une question je puis, après en avoir pesé le pour et le contre, suspendre encore mon jugement.
Donc, par la raison des contraires, je cesse d'être libre dans la recherche de la vérité aussitôt qu'elle se démontre à mon esprit par une évidence irrésistible.
Donc : 2°. dans la recherche du bonheur, je démeure libre pendant que , sous l'impression actuelle d'un bien qui me promet de me rendre heureux , je puis , malgré son attrait , suspendre mon contentement, ou ne lui donner mon amour qu'à demi, comme à un objet qui ne remplit pas encore tout mon cœur.
Donc, par la raion des contraires, je cesse d'être libre dans la recherche du bonheur, aussitôt que l'impression actuelle que je reçois d'un objet aimable devient irrésistible, comme un torrent qui m'emporte en m'ôtant tout pouvoir de m'opposer à son cours.
Et pour encore mieux éclaircir la nature de notre liberté dans ses deux branches essentielles , prenons garde à la différence que la moindre attention sur nous-mêmes nous fait apercevoir.
'1°. Dans la recherche de la vérité entre les jugements que nous portons des objets sur l'évidence des idées qui est toujours irrésistible, et les jugements que nous en portons sur des lueurs de vraisemblance qui nous laissent toujours le pouvoir d'en douter ;
2°. Dans la recherche du bonheur, entre l'amour du bien en général , où notre cœur nous entraîne sans cesse irrésisti-
blement, et l'amour des biens particuliers, qui ne sollicitent notre cœur que par des impressions passagères, d'autant plus faciles à vaincre qu'elles nous fournissent des armes les unes contre les autres, comme nous l'éprouvons à tout moment par l'usage continuel de notre liberté.
D'où enfin je conclus que le sentiment intérieur nous conduit à la connaissance des facultés de notre âme par des raisonnements infaillibles.
Ne pourrait-il pas nous conduire encore plus loin? Je veux dire à la connaissance de Dieu et des hommes , avec qui nous vivons en société.
La question paraît assez surprenante ; si le sentiment intérieur nous peut conduire à la vérité hors même de son territoire?
Pour y répondre , sans péril d'erreur , nous n'avons qu'à consulter notre propre expérience , mais en suivant toujours la direction des idées claires pour en tirer les conclusions.
Je sens tour à tour tantôt du plaisir, tantôt de la douleur. Quelle est la cause qui les produit en moi? Est-ce moi-même ou un agent extérieur? Consultons notre oracle ordinaire.
J'aime le plaisir et je hais la douleur. Donc, si j'en étais le maître, je me donnerais toujours du plaisir et jamais de la douleur. C'est la conclusion naturelle du désir invincible que j'ai d'être heureux.
Mais je me trouve dans un état bien différent : j'ai beau aimer le plaisir, mon amour ne me le donne pas; j'ai beau haïr la douleur, ma haine, au lieu de la détruire quand elle me tourmente, me la rend au contraire d'autant plus insupportable que je la déteste plus.
De là une autre conclusion encore plus infaillible que la première. Donc, par le principe que tout effet a une cause, il y a dans le monde une volonté supérieure à la mienne, une volonté toute puissante qui m'avertit, par son action continuelle en moi , que je suis sous la main d'un maître qui me peut rendre heureux ou malheureux , qui me le fait
déjà sentir, tantôt par le plaisir dont il me flatte , et tantôt par la douleur dont il m'afflige, l'un et l'autre, suivant certaines lois constantes. Je ne lui demande pas des raisons de sa conduite : je l'adore , je sais que l'Être tout-puissant est aussi tout sage et tout juste par sa nature.
C'est le premier des êtres intelligents que le sentiment intérieur nous fait connaître par un raisonnement infaillible. Je ne l'apercevais , pour ainsi dire, que de loin par son idée sublime d'Être par essence : Ego sum qui sum. Je le vois , comme dans moi-même , par le sentiment intérieur de son action continuelle en moi : in quo vivimus, movemur et sumus. Mais enfin, pouvons-nous connaître avec la même certitude les intelligences créées, leur existence et leur nature?
Nous savons très-certainement que si elles existent, elles ne doivent leur être qu'à une volonté libre du Créateur. Donc, je ne puis connaître leur existence que par une espèce de révélation divine. Tout autre témoignage aurait lui-même besoin de preuve. Et je demande une démonstration qui me convainque par elle-même, qu'il y a dans le monde une société d'esprits unis ensemble , et avec nous par un commerce de pensées? Quelle certitude en pouvons-nous avoir? Regardons tout autour de nous. Voilà du moins bien des apparences de société qui me frappent réellement. Suivons le principe.
Je me trouve dans le monde comme sur un théâtre , environné d'un nombre infini d'acteurs qui me ressemblent par la figure. En puis-je inférer qu'ils ont aussi une âme semblable à la mienne ? une âme qui pense , qui réfléchit sur elle-même, qui doute, qui délibère? Mais quelle connexion entre l'existence d'un corps et celle d'un esprit uni à ce corps? cette union est-elle même possible? et si je n'en avais un certain pressentiment , m'aviserais-je seulement de me faire une telle question? Il faut donc quelque chose de plus pour me convaincre du fait.
Or, je m'aperçois que ces acteurs qui m'accompagnent sur
DiSCOUtlS. 287
la scène du monde ne sont pas muets : ils me parlent et je les entends; je les interroge et ils me répondent. Je compare leurs réponses avec mes interrogations , et la comparaison que j'en fais m'apprend qu'ils ont bien compris le sens de mes paroles, et par conséquent que nous attachons les mêmes idées aux mêmes termes. S'il arrive entre nous quelque malentendu , nous nous expliquons ; si , après nous être expliqués , nous sommes de même sentiment , nous en conve-. nons; si nous sommes d'opinions contraires, nous disputons; la scène s'anime, nos opinions s'entre-choquent ; nous corn-, battons , chacun pour la sienne , avec une égale ardeur , et toujours en appelant de part et d'autre à la raison , comme à un tribunal sans appel.
Voilà bien des apparences d'une conversation liée entre plusieurs personnes. Mais ne serait-ce donc là que des apparences? Est-ce moi tout seul qui joue en moi-même tant de personnages différents? qui me parle et qui me réponds? qui soutiens une opinion et qui la combats? qui remporte la victoire et qui la perds? qui m'applaudis comme vainqueur et qui m'afflige comme vaincu? Ou, ce qui est encore plus contradictoire , est-ce l'auteur de la nature qui me représente hors de moi un spectacle imaginaire d'acteurs à visage humain sans esprits? qui me ferait entendre autour de moi tant de voix humaines articulées en paroles, souvent si peu dignes de sa sagesse , pour me faire accroire que je converse dans le monde avec des hommes réels ?
C'est-à-dire que la vérité souveraine me rendrait à tout moment un faux témoignage. Concluons.
Donc , évidemment , voilà toutes les apparences d'une société d'esprits unis à des corps , converties en réalités par le principe incontestable qu'une chose est quand il y a contradiction qu'elle ne soit pas.
Donc enfin , le sentiment intérieur nous fait connaître les âmes des autres hommes , leur existence et leur nature , par dés raisonnements infaillibles.
Que les hommes ne se plaignent donc plus d'être nés dans les ténèbres de l'ignorance. Qu'ils admirent plutôt l'auteur de la nature, dans les deux moyens qu'il nous a donnés pour en sortir : le raisonnement par idée pour nous conduire aux vérités éternelles, et le raisonnement par sentiment intérieur, pour nous conduire aux vérités de fait que nous sentons dans nous-mêmes , et par elles à la connaissance d'une cause toute-puissante qui les produit en nous , l'un et l'autre par conséquent pour nous conduire à la même fin qui ne peut être que Dieu ; le premier en nous le faisant voir au-dessus de nous dans son idée d'Être par essence : Ego sum qui sum; et le second, en nous le faisant pour ainsi dire sentir dans nous-mêmes par son action immédiate et continuelle : in quo vivimus, movemur et sumus.
Messieurs ,
Quelle est cette voix intérieure qui, dans toutes nos actions réfléchies et délibérées , nous dit au fond du cœur : Tu fais bien , tu fais mal ; que nous entendons toujours comme la voix d'un maître ; qui nous juge actuellement sur la qualité de notre action; qui nous en fait sentir la bonté ou la malice morale , si elle est digne de louange ou de blâme , de récompense ou de peine ; qui nous remplit d'une satisfaction si douce' quand nous faisons bien , ou d'un mécontentement si amer de nous-mêmes quand nous faisons mal ?
On me répondra sans doute que c'est la conscience , ou plus clairement cette loi intérieure qui nous enseigne, dans les mœurs, à distinguer le bien du mal , qui nous commande l'un et qui nous défend l'autre : cela est juste, il faut le faire; cela est injuste, il faut vous en abstenir.
C'est la matière que je me propose d'éclaircir dans ce discours, je veux dire la nature et les merveilles de cette faculté de l'àme que nous appelons la conscience. Tout le monde s'en pique comme d'une qualité sans laquelle on ne peut être honnête homme. Nous l'érigeons presqu'en divinité. Nous la citons en témoignage de la sincérité de nos paroles et de la droiture de nos cœurs. Permettez-moi , Messieurs , de compter sur votre attention dans un sujet qui nous intéresse tous de si près.
Pour éclaircir d'abord la nature de la conscience en gé» néral , nous n'avons qu'à développer la notion commune qui nous la représente comme une loi intérieure.
C'est une loi, puisque nous sentons qu'elle nous oblige .
Mais qui peut lui avoir donné sur notre cœur ce droit de souverain ? X' est-il pas évident que de là il suit qu'il y a une autre loi supérieure à nos âmes , une loi éternelle , vivante et intelligente , essentiellement obligatoire ? et pouvons-nous dire qu'elle nous oblige sans se faire connaître ? Attention sur nous-mêmes.
Nous la trouvons gravée dans toutes nos puissances : dans notre esprit , dans notre cœur, dans le plus profond de notre âme. Et par quels traits? Dans notre esprit, par l'idée de l'ordre qui doit régler notre estime par rapport à tous les objets que nous connaissons : Dieu , les intelligences créées , les corps ; dans notre cœur, par un amour naturel de Tordre qui doit régler tous nos amours libres par le mérite des objets; enfin, dans le plus profond de notre âme, qui est le sentiment , par un certain goût d'ordre dans les mœurs qui nous le fait aimer partout où il se montre, dans le public ou dans les particuliers.
C'est ce que les anciens philosophes appelaient des semences de vertus jetées dans notre âme par la nature, mais que nous appelons plus proprement la voix de la conscience, ou encore plus proprement la voix de Dieu qui nous exhorte par elle à la vertu , pour nous conduire à notre bonheur.
Ce premier développement de la conscience nous y annonce déjà des merveilles dignes du Créateur. Quelle magnificence dans son dessein? C'est de nous conduire à notre bonheur par la pratique de la vertu. Mais quelle sagesse dans l'exécution ! C'est là que nous allons chercher les merveilles de la conscience.
Nous les distinguons en deux espèces générales :
4°. Les merveilles de la conscience dans la manière dont elle nous appelle à la vertu , pendant que nous y sommes encore dociles ou sans aucune passion dominante.
2°. Les merveilles de la conscience dans la manière dont elle nous rappelle à la vertu , quand nous avons eu le malheur de nous en écarter par quelque vice dominant.
Nous ne craignons pas, Messieurs, de vous faire des promesses trop magnifiques. Nous parlons du grand ressort de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Je commence par une observation préliminaire sur l'état de notre àme en cette vie.
Nous vivons sur la terre en société avec Dieu, comme avec notre souverain ; avec notre corps , comme avec notre inférieur-né ; avec les autres hommes , comme avec nos concitoyens, ou plutôt comme avec nos frères.
Trois rapports qui nous constituent , si j'ose ainsi dire , sous trois ordres : l'ordre qui soumet notre esprit à Dieu , l'ordre qui soumet notre corps à notre esprit, l'ordre qui nous soumet aux lois de la société humaine.
On appelle en général vertu l'amour constant de l'ordre.
Et en particulier
Religion, l'amour de l'ordre qui soumet notre esprit à Dieu.
Honneur, F amour de l'ordre qui soumet notre corps à notre esprit.
Enfin , humanité, l'amour de l'ordre qui nous soumet aux lois de la société d'hommes où la Providence nous a fait naître.
La conscience nous appelle à ces trois vertus. Mais à chacune d'elles en quelle manière ? Entrons dans le détail.
/ï°. Comment la conscience nous appelle à la première des vertus , qui est la religion.
Que nous dit-elle à tous les moments du jour, que nous voulons y rentrer? je sens ma dépendance par mes besoins, par mes désirs , par tous les biens que je possède , par tous ceux qui me manquent, surtout par tant de maux que je souffre malgré moi. Donc il y a un Être suprême dont je dépends; un Dieu , et par conséquent une majesté souveraine, que je dois adorer ; une bonté souveraine, que je dois aimer; une providence bienfaisante qui veille sur moi , que je dois reconnaître; un modèle de perfection , de sagesse , de régularité , d'ordre , que je dois imiter, comme le seul moyen de me le rendre propice par la conformité de nos cœurs.
Or, Messieurs, je le demande à toutes les âmes attentives sur elles-mêmes. N'est-ce pas ainsi que la conscience nonseulement nous appelle à la religion , mais qu'elle nous en apprend tous les devoirs?
Devoirs de la religion si naturellement connus, que la seule raison les a découverts aux sages du paganisme. Quel est, dit Sénèque *, le vrai culte que nous devons à la Divinité?
4°. De reconnaître son existence. Primus Deorum cultus Deos credere.
2°. De rendre à son être sa majesté , en le reconnaissant tel qu'il est, plein de bonté, sans laquelle il n'y a point de majesté. Reddere Mis majestatem , reddere bonitatem, sinequa nulla majestas est.
3°. D'être convaincu de sa providence universelle dans le gouvernement du monde , et en particulier du genre humain. Scire illos esse, qui prœsident mundo, et gêner is humant tutelam gérant.
4°. De se rendre sa bonté propice en l'imitant sur la terre ; imitation de sa bonté , qui est le culte le plus parfait que nous lui puissions rendre. Vis Deos propitiare? bonus esto : salis illos coluit, quisquis imitatus est.
Voilà donc manifestement le service de religion où notre conscience nous appelle ; service , dit encore Sénèque , qui n'est pas une servitude : c'est un état de pleine liberté. Parère Deo libertas est. Ou plutôt, comme parle un plus grand auteur, c'est une véritable royauté : servire Deo regnare est. Faisons voir que cela est vrai à la lettre, et en quel sens.
2°. Gomment la conscience nous appelle à l'amour de l'ordre, qui soumet notre corps à notre esprit, c'est-à-dire à l'honneur.
Oui , Messieurs , je l'ai dit , le service de Dieu est une véritable royauté, qui relève, il est vrai, d'un souverain, et
1 Sen., Ep. s.
par conséquent qui a ses devoirs, mais qui a aussi ses droits fondés sur l'ordre éternel. Et le premier commandement que nous a fait le Créateur, c'est d'en user. Je vous ai donné un corps : c'est un royaume que je vous ai confié pour le gouverner sous mes lois, pour régner sur vos sens , sur vos passions, sur tous vos appétits. Sub te erit appetitus; et tu clominaberis illius '. Consultons notre conscience : nous y trouverons ce commandement écrit en caractères ineffaçables. Soyez maître de votre corps. Il a des appétits aveugles qui préviennent la raison ; apprenez-leur à la suivre ; des passions impérieuses qui voudraient vous dominer; apprenez-leur à vous obéir. En un mot, soyez roi , où vous devez l'être parla loi de l'ordre éternel.
C'est le premier sentiment d'honneur qui saisit un enfant au sortir du berceau. Il veut régner sur son corps. 11 lui commande d'aller où il lui plaît, de continuer sa marche ou de s'arrêter; plein de joie quand il en est obéi ; désolé quand il trouve de la résistance : il se fâche, il se dépite comme un roi mineur qui n'est pas maître dans ses États. Il conçoit bientôt des idées encore plus nobles.
Sa première ambition était de régner sur son corps. Dans un âge plus avancé , la raison lui fait concevoir qu'il est encore plus beau de régner sur l'intérieur de son royaume, c'est-à-dire sur les passions de son âme , sur toutes ces impressions involontaires qui viennent du corps , malgré lui ou sans attendre ses ordres , attentats contre son autorité royale. Quelle servitude , pour un esprit qui commence à se connaître , que de se voir assujetti à des besoins étrangers à sa nature , à des passions rebelles qui le détournent de ses plus nobles occupations. Il faut donc s'en affranchir. C'est le sentiment d'honneur que la conscience nous inspire naturellement.
Non , dit Sénèque 2, par la seule idée de l'ordre naturel ,
1 Gen., 4.
3 Ep. 65.
non, je ne reconnaîtrai jamais mon corps pour mon maître. Major sum, quam ut mancipium sim corporis mei. Jamais cette chair vile et méprisable ne me fera commettre une telle indignité. Nunquam ista caro compellet me ad indignambono simulationem. Nous composons ensemble un tout, mais je ne traiterai jamais d'égal à égal avec mon corps. C'est à mon esprit seul qu'il appartient de commander. Nunc tamen dum adhœremus , non erimus œquis partibus socii. Animus ad se omne jus ducet. Je tiens dans mon corps le même rang que Dieu dans l'univers : que mon corps obéisse donc à mon esprit, comme l'univers à Dieu. Quem in hoc mundo locum Deus obtinet, hune animus in homine : serviant ergo détériora melioribus.
Ainsi parlait un philosophe païen. Rentrons dans notre conscience , et nous y entendrons une voix qui nous parle à tous le même langage pour nous appeler à l'honneur de régner sur notre corps. C'est la seconde vertu essentielle à l'homme.
3°. Comment la conscience nous appelle à l'amour de l'ordre , qui nous soumet aux lois de la société humaine , c'est-à-dire à l'humanité , en tant qu'elle renferme toutes les vertus sociales. Allons à la source de l'union de cœur qu'elle nous demande.
Le principe est que Dieu nous a fait tous naître d'un seul homme , pour ne former sur la terre qu'une seule et unique famille générale. Deusfecit ex uno omne genus hominum inhabitare super universam faciem terrœ *.
C'est ce que nous apprend l'histoire de la création du monde. La tradition s'en est conservée parmi toutes les nations savantes , et nous en allons voir des monuments sensibles dans notre cœur.
Voulons-nous connaître quelles sont les lois de la société humaine? rentrons encore une fois dans notre conscience.
1 Act., 17, Y. 25.
Que nous dit-elle à la vue les uns des autres? c'est la voix du sang qui nous va répondre.
D'abord , je vois dans la maison paternelle un père et une mère, à qui je dois le jour : Père et mère honoreras; des frères et des sœurs : aimez-vous les uns les autres y comme issus d'un même sang ; des grands et des petits , selon l'ordre de leur naissance : que les grands prennent soin des petits , et que les petits respectent les grands.
Je sors de la maison paternelle. J'entre dans une ville. Et je vois une grande famille composée de plusieurs autres, mais formée sur le même plan que ma famille particulière ; des supérieurs établis par les lois pour être les pères du peuple ; des citoyens rassemblés pour s'aider en frères dans leurs communs besoins ; des inférieurs destinés au service public , mais sans préjudice de l'égalité naturelle par l'identité du sang qui coule dans nos veines.
Enfin , je sors du lieu de ma naissance ; je voyage de royaume en royaume ; je passe les mers ; je fais le tour entier du monde, sans sortir de ma famille. Je trouve des frères partout où je trouve des hommes. Je puis ignorer l'histoire , le nom du premier père dont nous sommes descendus, mais, à la vue des autres hommes , je ne puis ignorer le mouvement sensible que le Créateur a imprimé dans mon cœur pour m'attester que nous sommes tous nés d'un même sang.
Ici , Messieurs , dites-moi : L'auteur de la nature pouvaitil employer un moyen plus efficace que la voix du sang pour nous exciter à toutes les vertus sociales ; à respecter nos supérieurs avec amour ; à aimer nos égaux avec respect ; à traiter nos inférieurs avec une affection fraternelle, et pour tout dire, en un mot, à n'être tous dans le monde qu'un cœur et qu'une âme : cor unum et anima una, comme il est écrit de la plus parfaite société qui fût jamais sur la terre ?
C'est la première merveille de la conscience. Elle nous ap-
pelle sans cesse à l'amour de l'ordre en tout : à la religion , à l'honneur, à l'humanité , et nous n'avons qu'à nous y rendre attentifs pour en apprendre tous nos devoirs.
Mais, si la nature a jeté dans nos cœurs tant de semences de vertu , pourquoi tant de vices dans le monde ? pourquoi le désordre prévaut-il presque partout sur l'ordre ? faut-il s'en étonner ? qui est-ce qui rentre dans sa conscience pour la consulter sérieusement et de bonne foi? et quand elle nous parle sans être consultée pour nous avertir de nos devoirs, qui ne préfère à ses exhortations secrètes la voix tumultueuse des sens qui nous entraînent? Les soins de la vie, les emplois du monde, les plaisirs, les affaires, tout conspire à nous répandre hors de nous-mêmes , et c'était fait de la vertu parmi les hommes si , pour nous y rappeler, Dieu n'avait donné à notre conscience une voix plus forte que celle des exhortations.
C'est la seconde merveille de cette admirable faculté de l'âme; je veux dire la peine attachée au mépris de l'ordre , comme un crime de rébellion contre le suprême ordonnateur de l'univers.
Oui , Seigneur, dit saint Augustin qui en avait fait une si longue et si cruelle expérience, vous en avez porté la loi, et nous la voyons partout exécutée , que toute âme qui sa dérègle devient son supplice à elle-même. Jussisti enim, et sic est, ut pœnasua sibisit omnis inordinatus animus '.
Loi juste, puisqu'elle ne punit que des rebelles à l'ordre; mais en même temps, il faut le reconnaître avec actions de grâces , loi de miséricorde , puisqu'elle n'a pour objet que de nous rappeler à la vertu par les peines inséparables du crime. Quelles sont ces peines? Admirons la sagesse du Créateur dans la punition des coupables, selon l'espèce d'ordre qu'ils ont violé.
\°. Quelle est la peine d'une âme rebelle à l'ordre qui
1 S. Auc, Conf.J. I, c. 12.
nous soumet à Dieu , à notre Créateur, à notre bienfaiteur continuel ?
Ingrat et perfide envers le Dieu qui vous a formé, quelle doit être votre inquiétude quand vous rentrez dans votre conscience? direz-vous que vous ne le connaissiez pas? pouvez-vous ignorer tant de beaux ouvrages qui vous l'annoncent de toutes parts ; tant de biens que vous recevez de sa main ; tant de maux que vous souffrez malgré vous , et par conséquent qui vous font sentir sa présence? je n'y pensais pas. Et à quoi donc pense un homme qui ne pense pas qu'il y a un Dieu qui nous gouverne ? j'en doutais. Oui , peutêtre depuis que par vos désordres vous avez irrité sa colère ; en doutiez-vous quand votre conscience n'avait rien à vous reprocher? soyons de bonne foi , du moins avec nous-mêmes.
Je vivais tranquille sous la protection de mon Créateur. On m'annonçait ses lois ; je les écoutais sans peine ; ravi même de voir à la tète le commandement de l'aimer, comme un témoignage infaillible de sa prédilection pour moi , bien certain que la rupture ne viendrait jamais de sa part. Mais depuis que j'ai eu le malheur d'abandonner l'ordre qui me soumettait à ses volontés , quelle révolution dans ma conscience ! plus de paix dans mon cœur, plus de sérénité dans mon âme. Inquiet sur mon état présent qui me fait horreur; inquiet sur mon sort futur qui me fait trembler. Que suisje devenu? que deviendrai-je? devenu coupable aux yeux de l'ordre éternel, que j'ai offensé, que puis-je devenir, qu'un malheureux éternel? Supplice inévitable d'une âme rebelle à l'ordre qui soumet notre esprit à Dieu , à notre Créateur : une inquiétude mortelle sur notre état présent et sur notre état futur. Car de quelle paix peut jouir une âme qui résiste à Dieu ? Quis restitit ei, el pacem habuit l ?
2°. Quelle est la peine d'une âme rebelle à l'ordre , qui soumet notre corps à notre esprit.
Vous le savez, Messieurs, l'homme, clans son origine,
1 Job., C. 9, Y. 4.
était le maître absolu de son corps. Les impressions qu'il en recevait en conséquence de la nature l'avertissaient de ses besoins avec respect. Elles n'excitaient en lui que des désirs modestes, soumis à la raison. Il se révolta contre Dieu , et aussitôt son corps se révolta contre son esprit. Quelle dégradation? Quelle fut sa honte de se voir tout à coup esclave où il devait être maître? C'est la peine que la conscience fait sentir à tout homme qui se laisse dominer par les passions du corps. A force de s'en laisser vaincre, on aggrave le joug de sa servitude naturelle par un esclavage libre, d'autant plus honteux, que l'on en a soi-même forgé les fers.
Saint Augustin, qui en avait si longtemps éprouvé la rigueur, nous en a fait dans ses Confessions une peinture bien effrayante. Quels tourments la honte de mes fers ne me fitelle pas souffrir? Smpirabam ligatus non ferro alieno , sed mea ferrea vohmtaie l . Il fallut d'abord, pour se procurer quelque repos, étouffer la voix de la pudeur naturelle, car le moyen de vivre avec la honte de soi-même. Il trouva des semblables qui faisaient gloire de leur ignominie. A leur exemple il eut honte de sa honte. Cum dicilur, eamus,faciamus, pudet non esse impudente m * . Il s'étourdissait avec eux. Mais la solitude le ramenait toujours à la nature. La réflexion lui faisait reconnaître malgré lui que son esclavage étant volontaire , était non-seulement honteux , mais criminel , et par conséquent redevable à la justice de l'ordre offensé. La terreur des suites le troubla. Que ne fait-on pas pour s'épargner la mortification de s'avouer coupable ! Nouveau philosophe, il examina la fameuse question de l'origine du mal. Un Dieu plein de bonté n'en peut être la cause. Il y a donc un autre principe éternel, un principe nécessaire du mal. C'est lui , sans doute , qui le produit en moi. Peccat in nobis alla nescio quœ natura, quœ nos non sumus "°. Il consulta
' Conf., liv. VIII, c. 5.
2 Liv. III, c. 9.
3 Liv. V, c. 10.
même les astrologues. C'est votre planète qui fait en vous tout le mal que vous croyez faire. La continence est donc pour vous une vertu impossible.
Quelle humiliation pour un si grand esprit , s'il eût été capable de se calmer par des raisonnements si absurdes ! rien ne pouvait le rassurer contre les cris de sa conscience. Il avait toujours aimé la beauté de l'ordre où il voyait sa difformité. Il avait même fait un traité du beau et du décent qui , sans doute , condamnait l'indécence de son libertinage. Il voyait tout autour de lui des exemples de continence qui lui en démontraient la possibilité. Ne pourrai-je pas faire ce qu'ils ont fait? On lui en raconta un jour, comme par hasard, une histoire toute récente. Il l'écouta sans l'interrompre. Cependant quel était mon trouble! dit-il lui-même : je me sentais rongé au fond du cœur, confus et confondu , frappé d'une honte qui me faisait trembler. Rodebar intus, et confundebar jwdore horribiïi l.
La honte et la crainte, qui en est inséparable , c'est le supplice des âmes rebelles à l'ordre qui soumet notre corps à notre esprit. La sentence est portée : il faut régner sur notre corps ou mourir de confusion à la vue de notre esclavage.
3°. Quelle est la peine d'une âme rebelle à l'ordre qui nous soumet aux lois de la société humaine.
Rappelez-vous, Messieurs, le principe que nous avons posé dans la première partie de ce discours. Dieu nous a fait tous naître d'un seul homme pour nous unir ensemble par les liens d'un même sang ; et , par une suite nécessaire , il a imprimé dans nos cœurs des inclinations sociales pour nous faire coopérer avec sa providence à notre mutuelle conservation. C'est la voix du sang qui nous l'ordonne au nom du Créateur. Que doit-il donc nous arriver si , au lieu d'être dociles à cette voix sacrée, nous y sommes rebelles? notre punition est inévitable. Notre conscience en est chargée.
! L. VIII, c. 7.
Quel fut le supplice du premier des hommes qui répandit le sang humain? L'envie et la colère lui en inspirent la pensée. La voix du sang se récrie. Le voilà plongé dans une tristesse mortelle. Il passe outre. Malheureux, qu'as-tu fait? la voix du sang de ton frère crie vengeance au ciel contre toi. Vox sanguinis fratris tui damât ad me de terra. Le voilà au désespoir. Tout le monde va conjurer ma perte. Où fuirai-je? Dieu lui-même a beau le rassurer. Non, dit-il, mon crime est trop grand. Le voilà pour jamais livré aux furies de sa conscience.
Nous l'osons dire, Messieurs, la punition du premier des homicides subsiste encore dans tous les imitateurs de son crime ; et ils ne sont pas si rares que l'on pourrait se l'imaginer. On ôte la vie à un homme en plusieurs manières. Vous le calomniez dans le monde par des crimes supposés, vous lui ôtez l'honneur qui est la vie civile : la voix du sang de votre frère vous criera toujours à l'imposture. Vous le dépouillez de son patrimoine, vous lui ôtez la vie en lui ôtant son bien : la voix du sang de votre frère vous criera toujours à l'injustice. Vous laissez le pauvre périr dans la misère , vous lui ôtez la vie en ne la lui sauvant pas : la voix du sang de votre frère vous criera toujours à l'inhumanité. Vous semez la discorde entre vos concitoyens, vous leur ôtez la vie sociale qui est l'union des cœurs : la voix du sang de vos frères vous criera toujours au meurtre de la société humaine.
Et en combien d'autres manières peut-on donner la mort à un homme sans répandre son sang? Ne sait-on pas qu'il y a des paroles meurtrières, des offenses mortelles? Mais, grâce à la conscience , nous ne pouvons porter aux hommes de ces coups inhumains, sans en recevoir bientôt le contre-coup. La passion calmée , la voix du sang se réveille. On commence à sentir que l'on s'est blessé soi-même en blessant un autre. On éprouve dans son cœur un combat qui venge l'offensé. On ne veut pas convenir que l'on a tort. Mais on ne peut
aussi se convaincre pleinement que l'on a raison. Cruel état. On s'accuse, on se justifie, on s'absout, on se condamne, on se justifie encore pour se condamner de nouveau. Car enfin, justifions-nous tant qu'il nous plaira. C'est toujours un homme, c'est mon sang que j'ai outragé dans sa personne. Reproche sanglant, supplice inévitable d'une âme rebelle à l'ordre qui nous soumet aux lois de la société humaine.
En est-ce assez , Messieurs , pour nous faire admirer le Créateur dans l'institution de la conscience? Nous avons dit que c'est le grand ressort de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Pouvons-nous rentrer dans nousmêmes sans en sentir le jeu admirable dans notre cœur? Pouvons-nous regarder tout autour de nous sans en voir des effets sensibles dans l'ordre qui règne dans la société par le concours d'un grand nombre de volontés libres? Un si bel ordre pourrait-il subsister si constamment sans un principe intérieur? je veux dire sans l'amour de l'ordre. On dit assez souvent qu'il n'y a plus de conscience dans le monde. Nous en voyons des signes manifestes dans ceux mêmes qui en paraissent le moins avoir. Tout le monde respecte encore la conscience. On la demande aux autres pour garant de leur sincérité. On la donne soi-même aux autres pour garant de sa fidélité. Nous la jurons même , comme une espèce de divinité, en présence de laquelle nous n'oserions mentir; et, en effet, quand nous la jurons à faux, nous sentons qu'elle se venge. Nous sentons qu'elle nous donne un démenti secret, qui a toujours deux suites cruelles : la honte inséparable du mensonge , et la crainte , s'il est découvert , de passer dans le monde pour un homme sans foi. On en rougit déjà devant soi-même. C'est par là que la conscience, naturellement pleine d'honneur, conserve parmi les hommes ce reste de sincérité que nous y voyons encore. C'est par un moyen pareil que, malgré la corruption des mœurs presque générale, elle y conserve encore quelques vertus intactes au vice , et que , dans les méchants même les plus
déterminés au mal, elle conserve quelques sentiments de vertu qui les empêchent de porter le crime aussi loin que le demanderait quelquefois leur sûreté, ou du moins leur sécurité. Toutes les histoires saintes et profanes en ont fait la remarque. Un de nos politiques modernes disait que les méchants ne périssent que parce qu'ils ne sont méchants qu'à demi. Mais la véritable raison est. que par des voies secrètes, mais admirables, comme parle saint Augustin, miris et occultis modis, la Providence a mis des bornes à la méchanceté des hommes; et après tant de preuves que nous en avons données , nous croyons que la plus forte barrière qu'elle oppose dans le monde au progrès des crimes, c'est la conscience.