‹ Œuvres philosophique du père AndréChapitre 171 sur 175 · L'IDEE DE DIEU, DEVELOPPEE PAR LA RAISON ET PAR LA FOI · texte numérisé non relu

L'IDEE DE DIEU, DEVELOPPEE PAR LA RAISON ET PAR LA FOI

Messieurs

S'il y eut jamais une matière qui méritât vos attentions , c'est celle que j'entreprends de traiter dans ce discours. Je me propose d'éclaircir, de sonder même et d'approfondir l'idée de Dieu ; cette idée primitive et souveraine qui en un sens renferme toutes les autres , que Dieu a imprimée dans tous les esprits, parce qu'il n'y en a pas un seul qu'il n'ait formé pour le connaître; qu'il oiîre sans cesse à tous les cœurs , parce qu'il nous a tous faits pour lui rendre un culte d'amour; enfin dans laquelle il montre à toutes les âmes attentives, et la perfection où elles doivent tendre, et le bonheur où elles peuvent aspirer.

L'entreprise est grande, je l'avoue; mais j'espère que vous lui ferez grâce en faveur des raisons qui me l'ont inspirée. J'ai voulu m'éclaircir moi-même en éclaircissant l'idée du souverain Être ; cela est de ma profession. J'ai voulu , en vous communiquant les vues qu'elle m'a fournies, vous marquer l'estime que je fais de vos lumières, et en profiter; c'est une justice que je vous dois. J'ai cru qu'un si grand sujet ne pouvait manquer de plaire à des esprits nobles, par son élévation ; à des esprits solides, par son importance ; à des esprits pénétrants , par sa profondeur ; en un mot , à une assemblée de savants chrétiens , par le nouveau jour que cette idée bien éclaircie doit répandre naturellement sur toutes nos autres connaissances. Vous me permettrez , Messieurs , de me flatter, que je ne me suis point trompé dans mon opinion. J'ai en-

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core considéré les ouvertures que cet éclaircissement nous peut donner pour éviter les défauts qui corrompent si souvent la religion dans le cœur ou dans la conduite de la plupart des hommes : les imbécillités de la superstition , les emportements du fanatisme , les extravagances de l'incrédulité , les horreurs de l'hypocrisie, les coupables artifices de l'indifférence dans une matière où l'ignorance ne peut être une excuse, parce qu'elle ne peut être qu'affectée.

Ne soyez pas surpris , au reste , si dans le dessein que je me propose, j'appelle toute la philosophie à mon secours. Toutes les vérités doivent hommage à la première. Et saint Augustin nous apprend, comme une maxime capitale, que l'on ne doit pas séparer la vraie philosophie de la véritable religion, parce que l'une et l'autre est l'amour et l'étude de la sagesse. Sic enim creclitur, et docetur, quod est humanœ salutis caputj non aliam esse philosophiam et aliam religionem *.

Je sais , Messieurs, que le Sage 2 déclare aux scrutateurs de la majesté suprême , qu'ils seront accablés sous le poids de sa gloire ; mais je sais en même temps que cet arrêt ne condamne que la présomption de ceux qui voudraient comprendre ce qu'il suffit de connaître ; je sais aussi que le même Sage 5 nous assure que Dieu se montre volontiers à ceux qui le cherchent dans la simplicité du cœur ; je sais qu'il blâme sévèrement les anciens philosophes d'avoir négligé la science de Dieu dont la connaissance , dit-il en propres termes , leur eût été plus facile que celle de la nature , où , en plusieurs choses, ils avaient deviné si juste. Si tantum potuerunt scire, ut possent œstimare sœculum, quomodo hujus Dominum non facilius invenerunt 4 ? Je sais que la Sagesse elle-même nous invite à l'approfondir, en promettant la vie éternelle à qui-

1 S. Atjc, De vera Relig., c. 5.

2 Proverb., 25, 27.

3 Sap., î, l, 6, 13.

4 Sap., 13, v. 9.

conque entreprendra de Féclaircir et de la manifester aux hommes. Qui élucidant me, vitam œternam habebunt.

C'est donc, Messieurs, sur la foi de cette parole adorable que nous allons entrer dans le sanctuaire de la Divinité ; nous tâcherons même d'y pénétrer le plus loin qu'il nous sera possible ; mais pour ne pas nous y égarer, nous nous ferons une loi de n'y avancer qu'autant que sa lumière nous guidera, c'est-à-dire autant que la raison et la foi nous prêteront la main pour nous conduire dans les profondeurs de l'Être suprême.

La première chose que nous avons d'abord à faire, c'est de bien établir la vraie idée de Dieu. Il faut donc avant tout le reste nous mettre en garde contre toutes les sources d'erreur qui ont coutume de la défigurer dans nos esprits; contre la stupidité de nos sens , qui ne peuvent reconnaître un Dieu invisible ; contre les prestiges de notre imagination , qui ne cesse de lui substituer ses fantômes et ses idoles ; mais principalement contre les illusions de notre cœur qui fait tous ses efforts pour nous le représenter plutôt tel que nous le voudrions que tel qu'il est. Comme ce dernier écueil est le plus dangereux, il est à propos de le bien connaître.

En effet, Messieurs, il est certain, par l'expérience universelle, que si nous n'y prenons garde nous tombons tous naturellement dans une espèce d'anthropomorphisme à l'égard de Dieu. Je ne parle pas de cet anthropomorphisme grossier, qui donne à la Divinité une figure humaine, un visage, un corps , des bras , des mains , comme ces solitaires d'Egypte et de Palestine , que l'Écriture mal entendue avait jetés dans l'erreur; je parle d'un anthropomorphisme plus subtil, fruit ordinaire de notre amour-propre , qui prête à Dieu , non pas notre figure extérieure , mais nos pensées , des sentiments tout humains, des vues, des inclinations, et quelquefois des passions à peu près semblables aux nôtres. De là cette affreuse diversité que nous voyons dans les idées des hommes par rapport au premier Être. Chacun se le figure tel qu'il lui

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convient, selon son humeur ou son intérêt : les indolents le font, avec Épicure, indolent comme eux, et indifférent pour nos affaires comme ils le sont pour les siennes; les caractères durs le font, avec Zenon, inexorable dans l'exaction de ses droits, insensible à la faveur et inaccessible à la pitié; les ambitieux, qui aiment la puissance plus que la sagesse, nous le représentent sur ce modèle , plus puissant que sage dans le gouvernement du monde; les esprits fiers et austères le voient toujours armé de son tonnerre contre les criminels, pendant que les cœurs faibles ne lui attribuent qu'une bonté molle, en lui prêtant , pour leurs faiblesses, toute l'indulgence qu'ils ont eux-mêmes pour elles. De là, peut-être, jusque dans les écoles, des systèmes si opposés sur la Providence , où les uns ne songent qu'à sauver sa miséricorde , les autres sa justice, quelques-uns son immutabilité, d'autres sa liberté ; ceux-ci ses lois générales , ceux-là ses volontés particulières; sacrifiant presque toujours les attributs, qui les incommodent , à ceux qui les favorisent. Ainsi voyons-nous encore, le dirai-je, des spirituels mêmes, qui font parler Dieu selon leurs désirs ou selon leurs idées , qui lui font dire dans ses Écritures tout ce qu'ils veulent entendre , et qui se font inspirer dans l'oraison tout ce qu'ils veulent faire ou faire faire aux autres. Tant les hommes sont naturellement portés à se former un Dieu selon leur cœur, et à humaniser pour ainsi dire la Divinité. Nous voudrions peut-être encore nous rendre semblables à lui; nous sentons bien que nous ne le pouvons pas. Quelle est la ressource de notre amourpropre? nous le rendons semblable à nous pour consoler notre impuissance ou pour flatter notre ambition.

Mais que prétendez-vous, Homme faible, et à qui faitesvous ressembler votre Dieu? Non, dit-il lui-même, car la foi nous parle ici précisément comme la raison , non , mes pensées ne sont pas les vôtres, et vos voies ne sont pas les miennes; il y a plus loin de vous à moi , de votre être au mien , de vos qualités à mes perfections , que du centre de la terre au

plus haut du firmament. Sicut exaltantur cœli a terra, sic exaltatœ sunt cogitationes meœ a cogitationibus vesiris f, c'est-à-dire, qu'à proprement parler, Dieu n'a rien de commun avec l'homme; que son être, que ses attributs, que sa substance, que ses modes, que ses puissances, que ses actes sont tout d'un autre genre que les nôtres. Il est vrai qu'en parlant de lui nous sommes obligés d'exprimer par les mêmes termes, et ses perfections divines, et les ébauches imparfaites qu'il en a tracées dans ses créatures; mais pour ne s'y point tromper, il faut sous les mêmes termes entendre des choses infiniment différentes. C'est le premier éclaircissement que j'avais à donner à son idée, ou, si vous l'aimez mieux, la première précaution que j'avais à prendre pour l'établir sans équivoque.

Après donc en avoir écarté toutes les images sensibles , tous les traits grossiers dont on a coutume de l'obscurcir et de la corrompre , contemplons-la dans sa pureté originale; elle n'est pas loin de nous; nous n'avons besoin ni de monter au ciel pour la découvrir, ni de descendre dans les abîmes pour la déterrer; il ne faut que rentrer dans nous-mêmes. Suivez-moi , s'il vous plaît, dans la recherche et dans l'examen que j'en vais faire.

Quand je considère mes idées , ces images spirituelles et intérieures par le moyen desquelles je connais ce qui est hors de moi , j'en aperçois une distinguée entre toutes les autres ' par son étendue , singulière , unique , plus grande que mon esprit , plus vaste que mon cœur ; incompréhensible à l'un et à l'autre , mais que je vois néanmoins présente aussi évidemment que celle des nombres, que celle des corps, que celle des figures qui me sont le plus familières. C'est l'idée de l'Être, l'idée de l'Infini, l'idée du Parfait; je veux dire l'idée de l'Être pur et sans mélange du néant; l'idée de l'Infini en tout genre, et qui ne connaît

' Isaïe, 55, 8.

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aucune borne; l'idée du Parfait en toute manière, et à qui rien ne manque. Cette idée (car ces trois expressions, l'Être, l'Infini, le Parfait, ne signifient réellement que la môme chose diversement considérée), cette idée, dis-je, est si claire et si lumineuse, que je m'en sers naturellement comme d'une règle universelle pour juger de tous les autres objets de mes connaissances. Quand je dis, par exemple, que tout ce qui a des limites n'est rien, c'est que j'ai l'idée de l'Être pur, devant qui tout le reste s'anéantit; quand je dis que toute figure déterminable est finie , c'est que j'ai l'idée de l'Infini qui me fait concevoir un espace immense au delà du contour de cette figure, quelque vaste qu'on la suppose. Quand je dis que l'esprit humain, que toutes nos sciences, que toutes nos vertus sont imparfaites, c'est que j'ai l'idée du Parfait essentiel qui me représente au-dessus de moi une perfection infiniment supérieure à toutes celles non-seulement que nous avons, mais que nous pouvons avoir. Comme c'est la même raison qui nous éclaire tous, je ne crains pas , Messieurs , d'assurer que dans ce moment vous voyez en vous ce que je découvre en moi, et j'en atteste le sentiment intérieur de tout esprit attentif.

Or, de là , je conclus d'abord que la raison nous donne une idée de Dieu digne de sa grandeur. Car ce grand nom ne veut dire autre chose que l'Être infini, l'Être parfait, le pur Être , ou , comme l'on s'exprime plus ordinairement , l'Être infiniment parfait. Il est vrai qu'en le définissant ainsi nous en disons beaucoup plus que nous n'en comprenons, mais nous n'en disons pas plus que nous n'en con naissons , et cela suffit pour en pouvoir parler plus raisonnablement. Je m'explique.

Oui , Messieurs , quoiqu'il soit indubitable que nous ne pouvons comprendre la Divinité , c'est-à-dire en avoir une connaissance qui égale son objet, nous ne craignons pas qu'on nous -accuse d'en parler sans lumière, tandis que nous n'en parlerons que suivant l'idée que nous venons

d'établir. Car, je l'ose dire , malgré la prévention de certains esprits qui ont peut-être leurs raisons pour en méconnaître l'évidence , nous voyons en elle tous les caractères de vérité que nous admirons dans les sciences les plus exactes , sans en excepter les mathématiques. Ma proposition vous paraîtra peut-être bien hardie ; mais qu'importe , pourvu qu'elle soit vraie ?

Or, je le demande à tout esprit capable d'une attention un peu ferme , sans aucun préjugé ni d'esprit, ni de cœur, que peut-on dire contre cette idée de Dieu , contre l'idée de l'Être infiniment parfait, quelle ne détruise elle-même en se développant? On ne peut nier d'abord qu'elle soit purement intellectuelle : point de sensations qui l'offusquent, point d'images qui la corrompent ; elle ne parle qu'à l'esprit pur, et pour lui représenter le pur Être.

Dira-t-on qu'elle est trop composée? Mais quelle composition pouvez-vous découvrir dans l'idée de l'Être pur et sans mélange? Elle ne renferme ni composition de substances, comme l'idée de l'homme, ni composition de parties, comme celle de la matière, ni composition d'actes, ni de pensées successives , comme celle de nos esprits. Qui dit un être pur, dit un être simple et indivisible; un être infini ; un être par conséquent qui ne peut ni rien acquérir, ni rien perdre ; un être , par conséquent , qui est tout à la fois , et sans succession , tout ce qu'il peut être : c'est la notion évidente que nous en donne la raison.

Direz-vous que l'idée de l'Infini n'est point réelle ? Mais prenez garde à la contradiction : une idée qui représente une réalité infinie n'est point réelle , c'est-à-dire ou qu'une réalité infinie n'est rien de réel , ou qu'une idée qui représente une réalité, qui est tout, ne représente rien. Je laisse aux auteurs de cette objection à opter en quel sens il leur plaira de se contredire.

Dira-t-on que du moins l'idée de l'infini n'est qu'une idée négative , comme on parle dans les écoles , et par consé-

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quent que cette idée de Dieu nous représente moins ce qu'il est que ce qu'il n'est pas? Un grammairien, qui ne s'arrête qu'à l'écorce des termes, ou à leur étymologie grammaticale , pourrait me faire cette difficulté. Un orateur pourrait peut-être me vouloir payer, ou se payer lui-même de ce tour d'esprit, où il croirait voir ce qu'on appelle une belle pensée. Mais un philosophe , qui ne pointillé pas sur les mots , et qui ne prend point des lueurs pour des lumières , ne dira jamais que l'idée d'une réalité infinie soit une idée négative. Car, je vous prie , quelle est la vraie signification de ce terme d'école que certains philosophes ténébreux font quelquefois tant valoir contre les notions les plus claires du bon sens? Une idée négative, ou n'est rien, ou c'est une idée qui exclut de son objet quelque chose de positif, c'est-à-dire l'être , ou quelque perfection , et par conséquent qui renferme ou qui suppose une espèce de néant. Telle est l'idée d'un monde purement possible , ou d'un monde existant , mais imparfait. Or, j'en appelle à votre attention : peut-on dire avec la moindre couleur que l'idée de l'Être infini en tout genre d'être et de perfection renferme ou suppose dans son objet quelque espèce de néant, c'est-à-dire quelque négation d'être ou de perfection? contradiction manifeste. Mais de plus , ne serait-ce point manifestement prêter à l'infini la nature du fini ? Consultons un moment là-dessus les notions communes.

Le fini , ou ce qui a des bornes , est en un sens , et en un sens il n'est pas ; c'est-à-dire il est jusqu'à un certain point, et au delà son être cesse. Ainsi le globe terrestre existe jusqu'à sa circonférence , et au delà ce n'est plus la terre. Il n'a qu'un certain degré d'être ou d'étendue, et au delà il n'est plus rien. En un mot, dans le fini le néant et l'être sont pour ainsi dire limitrophes. C'est la notion commune du fini , laquelle, par conséquent, est une idée négative. Mais par la raison des contraires, l'infini exclut positivement toutes bornes. Il franchit toutes limites ; il passe au delà , et rien ne

l'arrête : c'est la notion commune de l'infini ; il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, que l'idée de l'être infiniment parfait est non-seulement positive , mais la plus positive de nos idées.

Direz-vous enfin , esprits forts de nos jours , qui croyez anéantir la lumière en lui fermant les yeux , direz-vous que vous n'avez point d'idée ni du parfait, ni de la perfection? Agissez donc , s'il vous plaît , conséquemment : ne jugez donc plus ni des merveilles de la nature , ni des ouvrages de l'art, ni du grand, ni du beau, ni du proportionné. Ne jugez donc plus ni du sublime dans les pensées , ni de la noblesse dans les sentiments , ni de l'ordre dans les mœurs, ni du séant, ni du convenable dans la conduite. Ne parlez donc plus ni de sagesse ni de justice, ni d'honneur, ni de probité , ni de religion , ni de vertu. Sortez donc enfin de la société humaine ; car, puisque vous n'avez point d'idée du parfait ni de la perfection, vous ne connaissez ni loi , ni règle essentielle. Il n'y a donc plus pour vous ni droit , ni devoir inviolable ; plus de lien qui vous unisse par raison avec les autres hommes. Que dis-je? il n'y a plus de raison pour vous. Car n'est-il pas de la dernière évidence que vous ne sauriez convenir qu'il y a une raison qui nous éclaire tous , sans convenir en même temps qu'il y a des lois , des règles , des droits , des devoirs immuables , et par conséquent un parfait essentiel , une perfection modèle de toute perfection , une perfection souveraine et infinie?

Je l'avoue, Messieurs, ce terme d'infini , que je répète si souvent, présente à l'esprit humain une idée accablante qu'il a bien de la peine à reconnaître dans lui-même. J'en ai cherché la raison , persuadé que c'est avoir presque détruit une erreur ou une faiblesse que d'en avoir découvert la source , qui est toujours honteuse. Pourquoi les hommes ont-ils donc ordinairement tant de peine à reconnaître qu'ils ont une idée de l'infini ? Ou plutôt de la manière qu'ils sont faits, comment n'y auraienfcils pas une peiné extrême?

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La plupart ne jugent de la réalité des idées que par les impressions qu'ils en reçoivent, sans faire attention à ce qu'elles sont en elles-mêmes. Un objet frappe les sens ; nous voyons un tableau ; une arme nous blesse ; voilà ce que nous appelons réel , ce que nous sentons. Mais l'infini ne fait, pour ainsi dire, qu'effleurer légèrement la cime de notre esprit.

Ce n'est rien pour les sens. Ce ne sera jamais rien pour les trois quarts des hommes. Il y en a pourtant quelquesuns qui ne regardent pas l'infini tout à fait comme rien ; mais , incapables d'une attention ferme , ils ne l'envisagent que d'une vue superficielle , semblables à des voyageurs qui ne considèrent qu'en passant une belle campagne. On leur demande ce qu'ils ont vu, et ils ne savent que vous répondre. D'autres plus attentifs, mais trop attentifs, peutêtre , à la disproportion qui se trouve entre le fini et l'infini, se persuadent, par je ne sais quelle subtilité d'école, qu'il faudrait un esprit infini pour connaître l'infini , comme s'il était nécessaire que l'esprit eût toutes les qualités des objets de sa connaissance ; qu'il fût , par exemple , matériel , pour connaître la matière ; carré , pour connaître le carré ; rond , pour connaître le cercle. Nous en voyons encore d'une autre espèce , qui, confondant la connaissance d'un objet avec sa compréhension, concluent hardiment de ce que l'infini n'est pas compréhensible , qu'il n'est pas même connaissablé. Autre absurdité visible. Comme s'ils ne savaient pas que les connaissances mêmes des géomètres , dont l'évidence ne peut être contestée , ne vont jamais jusqu'à la compréhension entière des figures dont ils démontrent les rapports et les propriétés. D'autre part , combien d'esprits étroits et timides qui ne peuvent se résoudre à sortir des bornes du fini, où ils se reposent, pour pénétrer dans l'infini , où ils craignent de se perdre , comme s'ils ne sentaient pas que notre cœur, étant immense dans ses désirs , il ne peut se reposer pleinement que dans un objet immense dans

ses perfections? Il y en a même, et c'est peut-être le plus grand nombre , qui , à la vue de Y infini , se trouvent blessés d'une lumière incommode, en y découvrant un peu trop clairement un être supérieur à l'esprit , un souverain , dont l'immensité les accable , en un mot , un trop grand maître ; ils aiment donc mieux refuser tout court de reconnaître cette vaste idée , qui les effraie , que d'en tirer les conséquences , qui les effraieraient encore davantage.

Ne vous étonnez pas , Messieurs , de me voir insister sur cet article. Il est fondamental dans la matière que nous traitons. Si nous n'avons point d'idée de l'infini, nous n'avons point d'idée de Dieu ; et si nous n'avons point d'idée de Dieu , nous n'en pouvons rien savoir par la raison ; et si nous ne pouvons rien savoir de Dieu , par la raison , vous voyez où cela nous mène. Plus de religion naturelle, plus de certitude dans la plupart de nos connaissances; notre foi même ne sera plus raisonnable. Il est donc de la dernière importance de prouver «n toutes manières ce que nous n'avons encore fait qu'insinuer, que nous avons une idée réelle de l'infini. Mais le moyen de convaincre là-dessus certains esprits difficultueux , qui ne veulent se rendre qu'à des preuves démonstratives ; ou plutôt qu'ils en demandent autant qu'il leur plaira : nous l'osons dire à la gloire de la vérité , nous avons de quoi les satisfaire , pourvu néanmoins qu'ils sachent eux-mêmes ce qu'ils nous demandent , et qu'ils le connaissent assez bien pour le reconnaître quand nous l'aurons mis sous leurs yeux, c'est-à-dire qu'ils aient appris des géomètres , ou de la supériorité de leur esprit , ce que c'est que preuve démonstrative. A cette condition, je les prie de m'accorder un moment d'audience, ou plutôt de se l'accorder à eux-mêmes dans le secret de leur raison.

Oui, Messieurs, je vous soutiens que vous avez idée de l'infini; que toutes vos autres idées la supposent nécessairement ; que plusieurs même la contiennent formellement. Pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à les con-

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