SUR L'IDÉE DE DIEU
sulter toutes l'une après l'autre, ou du moins les principales.
Consultez d'abord celle des nombres. Considérez-les tous ensemble dans leur suite naturelle, 1, 2, 3, 4, 5, etc., depuis l'unité jusqu'au dernier nombre qui termine toutel a progression. Additionnez-les tous les uns après les autres pour m'en dire la somme totale , ou , pour abréger votre calcul , trouvez-la-moi tout d'un coup par la règle des progressions arithmétiques. La méthode est courte et sûre. Vous n'avez qu'à multiplier le dernier de tous les nombres, plus le premier qui est 1 , par la moitié de tous les termes de la progression. Le produit vous en donnera infailliblement la somme entière. Combien de chiffres a-t-elle? ou seulement dites-moi quelle est la valeur du dernier terme? Vous me répondrez , sans doute , que je vous demande l'impossible ; que la progression qui embrasse tous les nombres ne peut avoir un dernier terme fini et déterminable ; que sa moitié , par conséquent, ne peut être déterminée; qu'à plus forte raison la somme entière de cette progression ne se peut exprimer ; que cela est évident. Vous me direz , en un mot, avec tout l'univers, que le nombre des nombres est innombrable. Vous avez donc idée de l'infini.
Pour vous en convaincre encore plus sensiblement , consultez l'idée de la matière. Dites-moi où se termine l'étendue qu'elle vous représente? Se termine- t-elle au soleil, à trente millions de lieues de la terre ? ou au ciel des étoiles fixes qui , selon les nouveaux astronomes , en sont éloignées de plus de quatre cent millions ? Se termine-t-elle enfin aux extrémités du monde? Mais si vous concevez des extrémités dans le monde , l'idée que vous avez de l'étendue va donc au delà. Vous voyez donc au delà du monde visible un certain monde intelligible , qui est beaucoup plus vaste. Mais , de combien? Voyons, mesurons, comptons, avançons dans ce monde intelligible , comme l'appelle saint Augustin ; et , pour en trouver plus tôt le bout , faisons à chaque pas cent
millions de lieues par delà le firmament. Mais pourquoi •intse fatiguer? me répondrez-vous encore. Je sens bien que plus je pénètre dans l'idée de la matière , plus elle s'étend devant moi comme pour me dérober ses limites. Je sens bien que , dans ce monde intelligible qu'elle me présente , j'ai beau prendre l'essor pour me transporter vers la circonférence , je me trouve partout au centre. Vous ne pouvez donc disconvenir que l'idée que vous avez de la matière ou de l'étendue ne soit immense et inépuisable. Vous avez donc idée de l'infini.
Vous avez fait mille fois des propositions universelles , car je suppose que vous avez souvent raisonné. Consultez-en donc l'idée , et discutons un peu ensemble quelle est la nature de ces propositions qui sont essentielles à tout raisonnement. Quand vous avez dit, par exemple, que tous les rayons du cercle sont égaux, qu'avez-vous prétendu dire ? N'avez-vous entendu parler que d'un certain nombre fini de cercles? ou des grands cercles plutôt que des petits? ou des petits plutôt que des grands? ou seulement des interposés entre le plus grand et le plus petit? Quand vous avez cessé de faire cette proposition , la vérité qu'elle énonce a-t-elle cessé d'être? Est-ce une vérité pour notre siècle , mais non pas pour les siècles passés ou à venir? Est-ce une vérité pour la France , mais non pas pour l'Italie ? une vérité pour les géomètres , et non pas pour le reste des hommes? ou une vérité pour les hommes , et non pas pour les pures intelligences ? N'avez-vous pas , au contraire , prétendu énoncer un axiome qui embrasse tous les cercles possibles, universel pour tous les temps , universel pour tous les lieux , universel pour tous les esprits qui ont idée de cercle ? Vous avez donc idée de l'infini.
Vous me direz , peut-être , que ce ne sont là que des preuves de métaphysique. Il est certain, pour quiconque entend ce terme , qu'elles n'en sont pas moins incontestables ; et , si je ne me trompe , vous venez de le voir. Mais vous en
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voudriez qui ne fussent pas même contestées , c'est-à-dire que , pour achever de vous convaincre , il faudrait vous en donner de géométrie , la seule des sciences à qui on fasse l'honneur de ne pas disputer ses démonstrations. Eh bien , nous avons encore ici de quoi vous contenter.
Cette illustre science , qui est la terreur du pyrrhonisme par son évidence presque palpable , nous présente partout l'infini ; et j'avoue que c'est la plus grande satisfaction qu'elle m'ait donnée , par la lumière que cet infini géométrique répand sur l'idée de Dieu. Il n'est pas même besoin d'avancer beaucoup dans la géométrie pour le trouver sur sa route. C'est ce qu'il faut rendre sensible.
Vous savez que dans la géométrie tout commence par la définition des termes , et dès oe premier pas l'infini entre dans la notion des parallèles. On les définit expressément deux lignes droites, qui, étant de part et d'autre prolongées à l'infini , ne se peuvent jamais rencontrer. On ne dira pas que les géomètres , qui démontrent tout, parlent sans idées dans leurs définitions. Après ce début, et presque à l'entrée des éléments, vous trouvez l'angle de contingence, ou l'espace compris entre la tangente et le cercle. On démontre que dans cet intervalle on ne peut tirer aucune ligne droite , quoiqu'on y puisse faire passer un nombre infini de lignes circulaires. Voilà donc un espace non-seulement fini , mais infiniment petit, qui ne laisse pas d'être infiniment divisible. Encore un pas dans la géométrie : vous rencontrez les incommensurables ; et il y en a un si grand nombre , qu'Euclide en a fait un livre entier; c'est-à-dire des grandeurs, des lignes , des surfaces, etc., qui sont telles, qu'en les divisant autant qu'il vous plaira, pendant même une éternité tout entière, vous ne sauriez jamais parvenir à trouver entre leurs parties une seule particule qui puisse leur servir de commune mesure. Tels sont, par exemple, le côté du carré et sa diagonale; telles sont les deux parties d'une ligne droite, coupée en extrême et moyenne raison. Tl est dé-
montré que dans la multitude infinie des nombres , il n'y en a pas un seul, ni entier, ni rompu, qui puisse exprimer le rapport de ces grandeurs exactement et sans reste. Voilà l'infini bien marqué dans une démonstration géométrique.
Cependant , Messieurs , il faut l'avouer , l'infini parait encore un peu enveloppé dans les incommensurables ; mais il se montre tout à découvert dans les asymptotes. Que deux lignes droites parallèles étant prolongées à l'infini, ne se puissent jamais rencontrer, cela n'a rien d'étonnant , elles ne s'approchent pas même l'une de l'autre dans le cours infini qu'on leur attribue. Mais on démontre qu'il y a des lignes qui peuvent s'approcher Tune de l'autre à l'infini , sans pouvoir jamais s'atteindre dans un cours éternel et aussi rapide que l'on voudra. Il y en a même un très-grand nombre de cette nature , comme l'hyperbole et la ligne droite qu'on appelle son asymptote ; comme la conchoïde et la sienne; comme la logarithmique, la cissoïde, etc., et la leur. Voilà donc, entre l'hyperbole, par exemple, et son asymptote infiniment prolongée , un espace réellement infini ; on le nomme asymptotique pour exprimer sa nature. Cet espace asymptotique est infini en longueur, fini en largeur, et infiniment décroissant dans son cours infini. Cela est démontré. Voilà donc un espace non-seulement divisible à l'infini , mais encore actuellement divisé à l'infini , sans avoir encore épuisé toute sa divisibilité qui demeure toujours inépuisable comme son étendue. Je ne prétends pas, Messieurs, vous dire ici des choses compréhensibles. Il me suffit , pour mon dessein , de ne vous dire que des choses démontrées en rigueur mathématique.
Cette merveille des asymptotes nous conduit à une autre, qui en est la conséquence nécessaire. On démontre qu'il y a des infinis plus grands les uns que les autres à l'infini. Que l'imagination se révolte, que l'esprit même s'effraie, que les philosophes pointilleux crient à la contradiction ! Ce n'est plus aujourd'hui un paradoxe parmi les géomètres,
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parmi les savants du monde les plus difficiles à convaincre. Depuis environ quatre-vingts ans on s'est familiarisé avec l'infini; on en détermine les divers ordres; on les arrange, on les combine ensemble, on en forme des suites et des progressions régulières ; on en compose des lignes, des surfaces, des solides ; on les soumet au calcul comme toutes les autres grandeurs. Témoin l'arithmétique des infinis du savant anglais M. Wallis, qui a eu tant d'émulateurs en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France. Enfin, de nos jours, on a élevé sur ce fondement un nouveau système de géométrie , qui , après avoir passé par toutes les épreuves de la sévérité mathématique , ne craint plus qu'on lui dispute le nom de science de V infini. On en peut voir les éléments et l'histoire dans le dernier ouvrage du célèbre M. de Fontenelle.
C'est ainsi que les géomètres nous donnent, par leurs sublimes spéculations , de quoi fixer, de quoi éclaircir, de quoi étendre l'idée de Dieu : de quoi la fixer, en la rendant presque sensible par des exemples d'infinis que l'on ne peut méconnaître; de quoi l'éclaircir, en y répandant quelques rayons de l'évidence qui accompagne les démonstrations géométriques ; enfin , de quoi l'étendre , en nous donnant lieu de considérer l'Être souverain, non-seulement au-dessus du fini , mais au-dessus même d'une infinité d'infinis. Tirons de cette nouvelle pensée toutes les lumières qu'elle nous présente par rapport à notre dessein.
Car , Messieurs , prenons-y garde , ces infinis mathématiques ne sont pas infinis en tout : chacun d'eux ne l'est que dans les bornes d'une espèce particulière. L'infini en étendue ne l'est pas en nombre ; l'infini en nombre ne l'est pas en étendue; l'infini en longueur ne l'est pas en largeur ni en surface; l'infini en surface ne l'est pas en solidité ni en profondeur. Dieu seul est infini en tout genre d'être et de perfection. Ces infinis mathématiques ne sont que des infinis subalternes, qui ne s'élèvent les uns sur les autres à l'infini
que pour nous élever encore plus haut, c'est-à-dire jusqu'à l'infini suprême au delà duquel on ne peut plus monter. Les nombres finis disparaissent devant les infinis numériques, les étendues finies s'anéantissent devant les infinis géométriques ; mais tous ces infinis disparaissent à leur tour et s'anéantissent devant l'infinité de Dieu. Telle est sa grandeur; il est seul de son ordre. Il est seul grand, parce qu'il est seul absolument infini. On peut dire même, en un sens très-réel , qu'il est le seul être et le tout être , parce que cette infinité absolue, qui le caractérise , renferme tout éminemment.
C'est, Messieurs, l'idée naturelle que l'on conçoit delà Divinité , quand on suit fidèlement les notions pures de la raison. Mais la foi n'y trouve-t-elle rien à réformer? Bien loin de récuser ce tribunal , nous y appelons tous ceux que tant d'explications n'auraient pas encore tout à fait persuadés. Allons donc à la source de la lumière , et consultons Dieu lui-même sur l'idée que nous en devons avoir.
On le connaissait déjà dans le monde sous les titres généraux de vertu partout agissante, de raison suprême, de loi éternelle, de seigneur et de maître de la nature , quand le plus fameux des prophètes prit la liberté de lui demander son nom , son nom propre et incommunicable , le nom le plus expressif, pour le représenter à son peuple dans toute sa majesté : Si dixerint mihi : quod est nomen ejus, quid dicam * ? La question était hardie , la réponse fut divine : Ego sum qui sum. Tu me demandes mon nom? je m'appelle Celui qui est. Tous les autres êtres sont en partie , et en partie ne sont pas : ils sont, parce que je les ai faits, et ils ne sont pas, parce qu'ils sont finis de leur nature, et que par là ils tiennent toujours du néant de leur origine. Mais moi , je suis en toute manière : Ego sum qui sum. Tu diras donc à mon peuple : Celui qui est m'a député vers vous. Sic
1 Exod., c. 3, n, 13.
320 SUR l'idée de dieu.
clices fdiis Israël : qui est me misit ad vos. Voilà donc , selon Dieu même, la vraie définition de Dieu. Celui qui est, l'existant, l'Être; ou, comme il parle ailleurs, le seul Etre. Videte, quod ego sim solus ■ ; ou , comme il parle encore dans le texte original du livre de l'Ecclésiastique, le tout Être, mnbifynxb Trav2. C'est uniquement ce que j'ai voulu dire par tant d'expressions différentes que la parole de Dieu a consacrées.
Quelle satisfaction, Messieurs, pour tous les cœurs droits, de voir la raison et la foi si bien d'accord ensemble dans le point fondamental de la religion? Quel honneur pour la raison de rencontrer si juste avec la foi qui semble si souvent prendre plaisir à lui échapper? Quel avantage pour la foi de se voir appuyée par la raison qui lui paraît quelquefois si opposée? Mais quelle certitude ne devons-nous point espérer de cet heureux accord dans tout ce qui me reste à vous dire? Ne vous lassez point, s'il vous plaît, de m'honorer de votre attention.
Jusqu'ici, nous n'avons considéré Dieu que dans une espèce de lointain qui nous présentait un grand spectacle , mais dont l'éloignement confondait un peu la perspective. Approchons-nous avec respect , et à la lumière de son idée , nous en allons voir sortir tous ses divins attributs à la suite les uns des autres, se démêler, s'arranger, se caractériser, chacun par le trait qui lui est propre, pour former à nos yeux la scène la plus riche et la plus magnifique , la plus une et la plus variée qu'il soit possible de concevoir. Entrons dans le détail.
Quel est d'abord le premier attribut qui se découvre dans l'idée de Dieu, ou, comme nous l'avons défini, dans l'idée de l'Être infiniment parfait? C'est l'Être, donc il est; c'est l'Être infini, donc il est infiniment; c'est l'Être parfait, donc il est de la manière la plus parfaite, qui est d'exister nécessairement.
1 Deut., 32, 39.
2 EcclL, 43, 29.
L'existence nécessaire , voilà donc le premier attribut essentiel que nous concevons en Dieu. De là émanent tous les autres, comme tous les fleuves de l'Océan. De là son éternité, puisque l'Être nécessaire ne peut avoir de commencement ; de là son immortalité , puisque l'Être nécessaire ne peut avoir de fin ; de là son infinité en tout sens , puisque l'Être nécessaire ne peut être borné, ni dans son être, puisqu'il ne le tient que de sa nature , ni dans ses perfections , puisqu'elles suivent nécessairement la nature de son être. C'est-à-dire, en un mot, que l'Être par essence est essentiellement un être pur qui exclut tout néant , et par conséquent toutes bornes. De là cette propriété admirable de Dieu d'être tout à la fois, et sans succession, tout ce qu'il peut être, parce qu'il est évident que rien ne peut ni commencer dans l'Être éternel , ni cesser dans l'Être immortel , ni augmenter ni diminuer dans l'Être infini en tout genre de perfection; de là sa parfaite spiritualité, parce qu'on voit assez qu'il n'y a qu'un pur esprit, c'est-à-dire un être capable de connaître , de vouloir, d'être heureux, qui puisse être infini en ce qu'on appelle proprement perfection , en intelligence du vrai, en amour de l'ordre, en grandeur, en bonté, en puissance , en bonheur ; de là son immensité , c'est-à-dire sa présence intime et substantielle , non-seulement partout où il y a des êtres , mais partout où il y en peut avoir, puisque l'Être infini ne peut être limité ni restreint à être ici plutôt que là , dans le ciel plutôt que sur la terre , dans les esprits plutôt que dans les corps, ou dans les corps plutôt que clans les esprits. Il pénètre tout, dit Salomon, par la pureté de son être : Attingit ubique propter suam munditiam ' ; ou , comme parle saint Paul, il est, par l'infinité de son être qui embrasse tout , le lieu essentiel de toute chose : In ipso enim vivimus, movemur, et sumus*. De là son unité, puisque l'Être qui comprend, qui embrasse tout, ne
' Sap., 7, 24.
2 Act., 17, 23.
322 SUR l'idée de dieu.
peut être qu'un et unique. De là son indépendance, parce qu'étant le seul infini en tout genre de perfection, il ne peut dépendre de personne , ni quant à l'être , puisqu'étant par essence il ne peut avoir de créateur , ni quant aux manières d'être , puisque n'ayant point de créateur , il ne peut avoir de supérieur ni de maître , ni par conséquent de modificateur. De là sa pleine liberté, puisqu'étant indépendant, rien ne peut le déterminer à l'action que son propre vouloir ; de là son empire absolu sur toute la nature. Car un esprit , dont la substance réside partout essentiellement, dans le ciel comme sur la terre, dans les esprits comme dans les corps, n'y peut être sans connaissance et sans volonté , ni par conséquent sans une providence qui les gouverne , et sans une action qui les modifie ; de là sa qualité incompréhensible de Créateur universel. Car, puisque nous avons prouvé que l'être qui n'a point de créateur, ne peut avoir de modificateur, il est évident que des êtres qui ont un modificateur, ont nécessairement un créateur ; de là son immutabilité , puisque son état ne peut être changé , ni par une cause extérieure , parce qu'il est indépendant , ni par luimême , parce qu'il est tout à la fois et sans succession tout ce qu'il peut être, comme nous l'avons fait voir; de là sa simplicité infinie dans cette infinie multiplicité de perfections , non-seulement parce qu'étant un pur esprit il exclut nécessairement toute composition de parties, mais parce qu'étant toujours immuablement tout ce qu'il est une fois, ses attributs essentiels et ses actes libres se réunissent tous nécessairement dans le point fixe et indivisible de son éternité; de là, si j'ose m'exprimer ainsi, sa pleine suffisance à lui-même pour exercer, sans le secours d' autrui, toutes ses opérations divines, pour connaître, pour agir, pour être heureux. Car , l'Être nécessaire trouvant essentiellement dans lui-même la source et la plénitude, le principe et la consommation de son être , il est manifeste qu'il ne peut avoir besoin ni d'une lumière extérieure pour l'éclairer, ni
discours. 323
d'une vertu étrangère pour le fortifier , ni de la jouissance d'un autre bien que lui-même pour le combler de bonheur. Ce n'est encore là , Messieurs , que l'ouverture du grand spectacle que nous présente l'idée de l'Etre suprême. Voici quelque chose de plus développé. Le dernier attribut général que nous venons d'en déduire, nous fournit un principe certain .pour éclaircir en détail les trois facultés ou qualités particulières que nous distinguons en Dieu : son entendement ou sa manière de connaître , sa volonté ou sa manière d'agir; sa béatitude, ou sa manière d'être heureux. C'est ce qui pourra faire dans la suite la matière de quelques autres discours , si on me fait l'honneur de le souhaiter.
Messieurs ,
Après bien des irrésolutions , je nie suis enfin déterminé à vous donner un second discours sur la nature de l'Être suprême. Quelques personnes ont prétendu que ce n'était point là un sujet académique; et j'en conviens, si l'on appelle ainsi avec le vulgaire un sujet frivole ou profane , un sujet problématique, ou cette sorte d'érudition qui aime à dire ce qui ne coûte rien à penser. Mais on me permettra d'avoir de votre académie une idée plus avantageuse et plus digne d'elle. Je crois qu'à l'exemple de celle d'Athènes et de l'ancienne Rome , elle embrasse tous les sujets qui sont du ressort de la raison et qui peuvent servir à former l'esprit au vrai. Or, il n'est pas difficile de prouver que telle est la matière que je me suis proposé d'éclaircir.
D'abord peut-on nier que l'idée de l'Être souverain ne soit du ressort de la raison? Nous la voyons partout répandue , à la vérité fort obscurcie en certains endroits par la négligence des hommes à rentrer dans leur propre cœur, mais dans le fond partout la même et toujours prête à sortir des nuages qui l'enveloppent , à la première attention sérieuse qu'on y voudra donner. Les anciens philosophes l'ont reconnue : Platon la met quelquefois dans un jour qui me ferait dire de la philosophie ce que Tertullien assure de l'âme raisonnable, qu'elle est naturellement chrétienne; les apôtres l'ont supposée en prêchant la foi; et saint Paul, en parlant des païens , dit expressément que la notion de la Divinité se trouve en eux claire et manifeste : Quod notum
est Dei, manifestum est in Mis !. Et ce qui est à remarquer, le terme de l'Apôtre est celui-là même dont se sert Archimède 2 pour exprimer une évidence parfaite et démonstrative , une notion commune, ou, comme parle Euclide, un axiome.
D'ailleurs, c'est ma seconde réflexion, quoi de plus utile pour former l'esprit au vrai que d'éclaircir l'idée de la vérité? Platon dit quelque part, que Dieu est la mesure essentielle de toutes choses ; pensée digne d'un philosophe chrétien, et que saint Augustin n'a pas manqué d'adopter, c'està-dire que Dieu est la règle selon laquelle nous devons juger de tous les autres êtres.
En effet, on peut en général réduire toutes les sciences véritables à la métaphysique , à la physique et à la morale. Or, tous ceux qui ont un peu approfondi ces trois sciences foncières, si on me permet ce terme, ne peuvent ignorer que l'idée de Dieu a une influence naturelle sur toutes les matières qu'on y traite ; qu'elle nous éclaire dans la métaphysique pour donner un nouveau degré d'évidence aux premiers principes , et pour éclaircir la notion de ce qu'on appelle, en philosophie, vérités éternelles ; dans la physique, pour établir les règles primitives du mouvement, qui sont comme l'âme de la nature, et qui supposent la connaissance d'un moteur sage, constant, ferme dans ses desseins, et réglé dans ses opérations ; dans la morale , enfin , pour donner un fondement inébranlable aux lois éternelles , au droit naturel qui en résulte , et aux obligations respectives qu'elles nous imposent à l'égard les uns des autres. En un mot, on ne peut ignorer que sans la lumière de cette idée suprême , on tombe inévitablement dans les erreurs les plus pitoyables, comme nous ne le voyons que trop souvent dans les impies et dans les libertins , quand ils se mêlent de philosopher ou
1 Rom., 1, 19, tû yvosrèv rou 0*ou focvipbv eotiv sv avrois.
2 Arch.} de Sphœra cl CijL, fxvepbv pro verilale manifesta usurpât*
de moraliser, ce qui fait dire àSalomon que tous les hommes qui n'ont pas la science de Dieu sont des esprits faux qui ne se repaissent que de chimères et de vanités : Yani sunl omnes homines, in quibus non subest scientia Dei1.
L'idée de Dieu étant donc évidemment du ressort de la raison, et son éclaircissement ne pouvant être que d'une extrême utilité pour former l'esprit au vrai, ce qu'on me permettra de croire être le principal objet de l'Académie , je vous laisse , Messieurs , à tirer la conséquence , et je viens à la pratique.
J'ai prouvé dans mon premier discours sur la nature de l'Etre suprême , que l'idée que nous en avons est réelle et positive ; qu'elle est même claire et manifeste à quiconque se veut rendre attentif à sa lumière; que cette lumière, qui est inséparable de l'esprit humain, nous découvre évidemment que Dieu est l'Être infiniment parfait, ou, comme il se définit lui-même, Celui qui est, ou l'Être par essence, Ego sum qui sum ; en un mot, l'Être pur. Voilà son nom propre et incommunicable.
De cette notion, qui ne peut être contestée que par une ignorance grossière, j'ai conclu ses attributs généraux : son existence avant tous les siècles, ou son éternité; sa durée interminable, ou son immortalité, non pas dépendante et précaire, comme la nôtre, mais essentielle et nécessaire; son infinité en tout genre de perfections ; sa qualité de pur esprit; son immensité , son unité, sa liberté, son immutabilité, son indépendance absolue de tous les autres êtres; son empire souverain sur eux, non-seulement par le droit du plus fort ou par la seule prééminence de son être, mais par le droit paternel et sacré de la création , droit incontestable que plusieurs païens même ont reconnu en Dieu , et que les autres n'ont pu méconnaître qu'en résistant à la nature, qui, en tout et partout, rend témoignage a son auteur; enfin, sa
Sap.,
pleine suffisance à lui-même pour exercer, sans le secours d'autrui, toutes ses opérations, c'est-à-dire pour connaître, pour agir, pour être heureux, sans avoir besoin comme nous, ni d'une lumière extérieure pour l'éclairer, ni d'une vertu étrangère pour le fortifier, ni d'un autre bien que luimême , pour le combler de bonheur.
Dernière conséquence générale qui nous conduit naturellement au détail des trois espèces de facultés que nous distinguons en Dieu , son entendement ou sa manière de connaître, sa volonté ou sa manière d'agir, sa béatitude ou sa manière d'être heureux. C'est ce qui me restait à expliquer. Je me borne aujourd'hui à son entendement ou à sa manière de connaître. Permettez-moi, Messieurs, d'espérer une attention favorable : je reprends la suite de mon premier discours.
Par toutes les conséquences que nous avons tirées de la notion de l'Être pur, Dieu est une intelligence infiniment parfaite. Il se connaît donc parfaitement lui-même ; il connaît parfaitement tous les autres êtres, les esprits, les corps, toutes ses créatures. Mais comment les connaît-il? Où les voyait-il avant qu'elles fussent? et où les verrait-il encore, s'il les laissait retomber dans le néant de leur origine ' ?
Que Dieu se voie dans lui-même , comme dans le seul miroir qui le puisse dignement représenter, ce n'est pas une question. La difficulté est de savoir où son entendement divin voit tous les êtres qui composent l'univers , les anges , les hommes, les cieux, la terre, le monde visible et invisible : on attribue à Platon d'avoir cru que Dieu voyait toutes ces choses dans un être distingué de sa substance. Cette pensée , dit saint Augustin 2, est un sacrilège ; elle est même absurde, et voici un raisonnement court et facile pour nous en convaincre.
Dieu voit sans doute maintenant les êtres créés là même
1 Voyez Galilée, Dial. I, p. 72, cte , Syst. Corm. 3 S. Aie, L. qq. 83, q. 45.
où il les voyait avant qu'il les eût faits; sa connaissance est immuable. Il les voyait sans doute alors dans quelque chose d'existant et de réel ; car le néant ne peut être ni vu , ni aperçu. Or, avant la'création, rien n'existait que Dieu. La conséquence est évidente. C'est donc en lui-même que Dieu voyait alors tous ses ouvrages futurs; c'est donc en luimême , c'est donc dans sa substance que Dieu les voit encore immuablement représentés. Or, que s'ensuit-il?
Outre les perfections absolues de Dieu, qui constituent son essence divine , il y a donc en lui des perfections relatives aux créatures , qui constituent aussi leurs essences éternelles et qui les lui représentent ; je veux dire , des perfections relatives aux esprits, qui lui représentent les esprits; des perfections relatives aux corps, qui lui représentent les corps; des perfections relatives au composé de l'un et de l'autre, qui lui représentent l'homme. C'est ce que les théologiens appellent communément les participabilités de l'Être divin , qui ne sont autre chose que la substance même de Dieu , en tant que participable ou imitable par les créatures. Il y a des philosophes qui les nomment peut-être plus clairement , les modèles ou les prototypes éternels des êtres créés. Mais, quand on convient des choses, il ne faut pas disputer sur les termes.
J'appelle idées divines , ces perfections de Dieu relatives aux créatures, et qui les lui représentent. Ainsi, par le principe que nous venons d'établir, on peut dire que Dieu renferme dans sa substance les idées de tous les êtres qu'il a formés , mais des idées dignes d'un entendement divin : des idées préalables à l'existence de leurs objets ; des idées plus parfaites qu'eux; des idées infinies en nombre, et chacune d'elles infinie en représentation. Attachons à tous ces termes des notions distinctes.
Je dis, 1°. que les idées divines sont nécessairement préalables à l'existence de leurs objets ; car Dieu connaissait le monde avant qu'il le formât. C'est un principe de raison
consacré par l'Écriture. Domino Dco, antequam crearentur, omnia surit agnita i .
Je dis , 2°. que les idées divines sont plus parfaites que leurs objets; que l'idée du cercle , par exemple 2, représente une rondeur parfaite et mathématique, dont le cercle matériel et physique n'est point capable ; que l'idée de l'homme représente une perfection d'esprit et de corps, que nul homme sur la terre n'a jamais remplie dans toute son étendue ; en un mot , que les êtres créés ne peuvent égaler leurs modèles éternels.
Je dis, 3°. que les idées de Dieu sont infinies en nombre. Ce qui est encore manifeste parce qu'il en faut une infinité pour lui représenter actuellement tous les êtres, tous les genres, toutes les espèces, tous les individus possibles ; car c'est une notion commune, que le possible n'a point de bornes.
Je dis, 4°. que chacune des idées divines est infinie en représentation. Les idées des genres et des espèces, parce qu'elles embrassent dans leur universalité tous les sujets possibles de même genre et de même espèce ; les idées des individus ou des êtres singuliers , parce qu'elles représentent à Dieu tous les attributs, toutes les perfections, tous les rapports, toutes les combinaisons, tous les arrangements, toutes les modifications dont chacun de ces êtres est susceptible à l'infini.
Pour ne rien oublier sur une matière si capitale , il faut ajouter un mot sur la manière dont Dieu connaît les nombres. Il les connaît, on ne peut en douter. Sans cela il ne pourrait ni se distinguer de ses créatures , ni ses créatures les unes des autres. Mais comment un être simple peut-il voir les nombres dans sa propre substance ? Ne pourrait-on pas dire que Dieu connaît l'unité en se connaissant luimême, parce qu'il est parfaitement un, et qu'il connaît la
1 Eccli.,23, 29.
8 Voyez Galilée, Dial. II, p. 132.
multitude en connaissant les diverses manières dont il peut être imité ou participé par ses créatures? Car, qui dit diversité, dit plusieurs choses distinctes.
Quoi qu'il en soit , de cette pensée que j'abandonne à la discussion des philosophes qui m'écoutent, il est certain que Dieu renfermant les idées essentielles de toutes choses dans la simplicité de son être, il y renferme, par une conséquence nécessaire, les objets de toutes les sciences: les nombres que saint Augustin appelle nombrants, qui sont l'objet de l'arithmétique; les lignes et les figures purement intellectuelles, qui sont l'objet de la géométrie pure; les lois des mœurs, les règles de tous les arts; en un mot, toutes les vérités éternelles, tant spéculatives que pratiques. Tâchons de mettre ceci dans un plus grand jour, en faisant partout sentir l'e propre caractère des connaissances divines, qui est d'être compréhensives , et, par conséquent, d'une étendue essentiellement infinie. Infinité, je l'avoue, accablante pour l'esprit humain , mais qu'il est de la dernière importance de se rendre familière , ou il faut se résoudre à ne jamais penser dignement de Dieu. Nous vivons heureusement dans un siècle où les géomètres ont poussé leurs découvertes jusque dans l'infini. Nous les y allons suivre pour assurer notre marche par une lumière incontestable.
I\°. Considérons l'entendement divin par rapport à l'idée des nombres. Il est clair que l'esprit infiniment parfait les connaît tous parfaitement, c'est-à-dire qu'il aperçoit, non pas comme nous, successivement et par divers actes, mais tout à la fois et par un simple regard à qui rien n'échappe , toute la progression naturelle des nombres, depuis l'unité, qui en est le premier terme, jusqu'au dernier, qui ne peut être qu'infini, par la raison qu'étant le dernier terme de la progression qui les renferme tous , il n'est pas possible de rien concevoir autre.
Dans cette progression infinie des nombres, nous ne voyons, pour ainsi dire, que les deux extrémités. Nous voyons, à son
origine, les nombres finis qui la commencent. Nous voyons dans son accomplissement, l'infini qui la termine ou plutôt qui la comble, et les habiles géomètres le connaissent môme assez pour le soumettre au calcul, comme le fini ; je parle dans une assemblée de savants qui ne peuvent ignorer du moins le fait.
Mais, parce qu'il est évident que le fini et l'infini ne se touchent pas immédiatement dans la progression qui les renferme, il faut par nécessité admettre entre eux deux des nombres d'une nature moyenne, qui leur servent comme de liaison en faisant à leur égard le même effet, à peu près, que les nuances dans la peinture, qui forment le passage d'une couleur h l'autre. C'est la comparaison ingénieuse du célèbre M. de Fontenelle, dans le savant et profond ouvrage qu'il en a composé.
Ici, Messieurs, l'esprit humain demeure court. Ces nombres intermédiaires qui , dans la progression naturelle et en toute autre, forment le passage du fini à l'infini, quoique très-réels par l'évidence de notre principe , nous sont presque entièrement cachés. Nous en connaissons l'existence, nous en ignorons la nature. Nous voyons les deux termes qu'ils unissent, et nous ne les voyons pas eux-mêmes. Nous ne faisons, pour ainsi dire, que les entrevoir, comme dans les ténèbres, par la nécessité du raisonnement. Mais il n'y a point de ténèbres en Dieu. Il voit en plein jour et dans une évidence égale tous les nombres, finis, infinis et intermédiaires; toutes leurs propriétés, toutes leurs combinaisons, tous Jes résultats qui en peuvent naître par le calcul, toutes les suites qu'on en peut former, toutes les puissances où on les peut élever. Il possède enfin à la lettre et substantiellement toute l'arithmétique universelle , depuis le premier principe jusqu'à la dernière conséquence, qui en est infiniment éloignée.
2°. L'infinité de l'entendement divin ne paraît pas moins sensible dans l'idée de la matière ou 'de l'étendue mathéma-
tiquement considérée. Quelle immensité n'y voit-il pas? Que de mondes possibles? Que d'arrangements divers dans chacun de ces mondes? Mais pour me prescrire quelques bornes dans un sujet qui n'en peut avoir, je me renferme dans la seule idée des figures géométriques.
Dieu, l'esprit infiniment parfait, car c'est toujours le principe, les comprend toutes sans difficulté : figures planes, solides, rectilignes, curvilignes, régulières et irrégulières. Il en voit donc une infinité en tout sens : une infinité de figures régulières, depuis le triangle équilatéral, qui a le moins de côtés qu'il est possible, jusqu'au cercle, qui en a le plus, puisqu'on le conçoit avec Archimède, comme une figure d'un nombre infini de côtés ; une infinité encore plus grande de figures irrégulières , parce qu'il est évident que l'irrégularité , qui n'a point de loi , est plus susceptible de variations que la régularité , qui en a toujours une constante et invariable; une infinité d'espèces de triangles, par la raison que ses trois angles et ses trois côtés peuvent croître ou diminuer à l'infini ; une infinité encore plus grande de quadrilatères, parce qu'il est évident que plus une figure a de côtés, plus elle est capable de changements qui la diversifient. Infinité, par conséquent, qui augmente par degrés de polygone en polygone, et comme toutes les figures tant régulières qu'irrégulières ont entre elles mille rapports différents, infinité encore plus grande de rapports que de figures : rapports arithmétiques , rapports géométriques , rapports d'égalité ou d'inégalité, rapports de commensurabilité ou d'incommensurabilité ; rapports innombrables où l'esprit humain se perd ; mais en se perdant ainsi on ne s'égare pas, puisqu'on trouve ce qu'on cherche , qui est l'infinité de la divine intelligence , et la parfaite géométrie du Créateur. Voilà pour la manière dont il connaît les vérités spéculatives. Je viens à celles de pratique.
3°. En contemplant toutes ses idées, idées de substances et idées de modes , il est manifeste que Dieu découvre entre
elles un certain rapport de rang , et par elles un rapport semblable de plus grande ou de moindre excellence entre ces êtres ou les manières d'être qu'elles représentent. Je veux dire un certain rapport de plus grande perfection dans les uns et de moindre perfection dans les autres, ce qui les range, dans son entendement divin, chacune dans la place qui répond à sa nature ou à son mérite : lui-même à la tête comme l'être souverain ; les purs esprits au-dessus des hommes ; les hommes au-dessus des êtres purement corporels ; et, parmi les hommes, les plus parfaits au-dessus de ceux qui le sont le moins : les sages au-dessus des forts, les humbles au-dessus des grands , les justes au-dessus des riches , le vainqueur de soi-même au-dessus du vainqueur de ses ennemis , l'homme de bien au-dessus de l'homme d'esprit, enfin , les hommes vicieux au-dessous des bêtes mêmes, chacun néanmoins plus ou moins bas selon le degré de bassesse du vice qui le dégrade.
Ce rapport de plus grande ou de moindre perfection objective entre les idées divines , ou , si vous l'aimez mieux , entre les êtres ou les manières d'être qu'elles lui représentent, est ce qu'on appelle ordre. Ordre éternel et immuable, qui détermine invinciblement l'estime de Dieu , qui la règle et qui la proportionne toujours exactement au mérite des sujets. Car on ne peut nier que l'esprit infiniment parfait ne soit juste en toute manière. Ordre, par conséquent, selon lequel Dieu se juge nécessairement lui-même et toutes ses créatures intelligentes ; selon lequel , par conséquent , il se regarde en qualité de premier principe de leur être , comme la fin essentielle où elles doivent tendre par tous les mouvements de leur cœur. J'appelle cet ordre la loi éternelle.
On conçoit assez par la seule idée d'ordre , que c'est la plus juste des lois , ou plutôt que toutes les autres lois ne sont justes qu'autant qu'elles en sont dérivées, c'est-à-dire autant qu'elles en sont , ou des expressions fidèles, ou des conclusions légitimes , ou des applications raisonnables.
Ainsi, avant qu'il y eût des législateurs, il y avait une loi dont toutes leurs ordonnances n'ont dû être que la publication ou la détermination. C'est dans cette loi, éternellement vivante, que Dieu voit clairement tous ses droits et tous nos devoirs : les devoirs de l'homme seul et ceux de l'homme en société ; les devoirs de l'homme élevé au-dessus des autres et ceux de l'homme en dépendance ; en un mot ,. toutes nos obligations avec toutes leurs combinaisons infinies dans toutes les circonstances possibles.
Mais , ce qui demande encore une intelligence plus étendue, Dieu voit entre les devoirs que renferme l'ordre éternel, un certain rapport d'exactitude qui n'a point de nom dans notre langue, et que les Latins appellent modus. Je ne trouve que saint Augustin qui en ait bien approfondi l'idée. C'est le point précis jusqu'où il faut aller dans la pratique d'un devoir pour le remplir entièrement, mais où il faut s'arrêter pour n'en blesser aucun autre. Point si délicat et si fin qu'il échappe à la vue de la plupart des hommes qui, dans l'observation même de l'ordre , en sortent presque toujours par quelque excès ou par quelque défaut. D'où il arrive que nous voyons parmi nous tant de fausses vertus : que la prudence dégénère en artifice, la justice en rigueur, la bonté en mollesse , la constance en obstination , le zèle en fureur, la modération en lâcheté , la politesse en flatterie , la sincérité en rudesse , la réserve en dissimulation , la confiance en audace , la retenue en timidité. Presque toutes nos vertus débordent ou demeurent trop courtes. Mais ce point précis qui les sépare du vice, quoique si souvent imperceptible à nos esprits, ne peut l'être aux yeux de la divine intelligence ; puisque , suivant l'expression de saint Augustin , le modus de l'ordre subsiste éternellement dans la vérité souveraine : Ipse autem ordinis modus vivit in veritate perpétua.
Permettez-moi, Messieurs, quelque liberté d'expression dans une matière que nos auteurs n'ont pas encore traitée.
discours. 335
Ce modus de l'ordre est donc en Dieu , comme une espèce de seconde loi éternelle distinguée de l'ordre même ; distinction subtile , il est vrai , mais dont on ne laisse pas d'apercevoir la réalité par la différence de leurs rapports ou de leurs effets. L'ordre prescrit les devoirs ; le modus en règle et en mesure la pratique. L'observation de l'ordre fait l'homme de bien; l'observation du modus fait l'homme sage. L'ordre constitue > si j'ose ainsi m'exprimer, le fond du beau dans les mœurs; le modus en constitue la beauté même. L'ordre y met la justice; le modus y met la justesse. L'ordre dans la conduite est comme le dessein et les proportions dans un tableau ; le modus est comme le coloris et la grâce, qui relève et qui anime tout. Ainsi, l'ordre est pour ainsi dire le corps de la vertu, et le modus en est l'âme. Nous les séparons presque toujours malheureusement dans notre conduite; mais l'un et l'autre est inséparable. dans l'esprit de Dieu; et par là nous pouvons comprendre, en quelque sorte, la raison profonde pourquoi il se qualifie lui-même dans ses divines Écritures , la sagesse éternelle et la beauté de la justice : sapkntia, décor, pulchritudo justiiiœ l.
Je ne sais , Messieurs , si je me fais bien entendre ; mais je sens bien que mes expressions ne rendent pas toute ma pensée. Voici quelque chose de plus sensible.
4°. Par tous les principes que nous avons exposés , Dieu voit dans lui-même le modèle éternel de tout ce qu'il a fait, le modèle du monde visible, qui est l'assemblage des corps, et celui du monde invisible , qui comprend nos âmes avec toutes les intelligences créées. Mais en quel endroit de luimême , si l'on peut ainsi parler, voitril les moyens infaillibles de rendre l'un et l'autre digne de sa sagesse et de sa grandeur? Je commence par le monde visible.
Nous l'avons déjà insinué. Il voit d'abord dans l'idée de la matière considérée comme une substance étendue, qu'elle est
• Sap. ubique. Jerero., 31, 23 et 50, 7.
divisible, mobile, figurable ; il y voit toutes les figures dont elle est susceptible, tous les rapports de ces figures, toutes les lignes qui peuvent exprimer ces rapports ou servir à les démontrer ; en un mot, il y voit la solution de tous les problèmes possibles de géométrie , avec toutes les applications qu'il en peut faire à la matière créée pour en former un bel ouvrage , bien proportionné dans ses parties , et bien réglé dans ses mouvements.
Il ne faut donc pas, Messieurs, chercher ailleurs que dans cette parfaite géométrie du Créateur la lumière qui le dirige dans la construction de l'univers. C'est là qu'il trouve la règle, où, comme s'exprime l'Écriture1, la ligne qu'il étend sur toute la nature , pour mesurer la hauteur des cieux , la largeur de la terre et la profondeur des abîmes. C'est là qu'il trouve le compas universel pour marquer le centre du monde , pour en décrire la circonférence , pour cintrer les voûtes du firmament, pour arrondir le corps du soleil et des autres étoiles, pour tracer aux planètes la route qu'elles doivent tenir dans leur période autour de l'astre qui les éclaire. C'est là qu'il trouve le module ou la mesure déterminée dont il s'est servi dans la structure des corps organisés pour en perfectionner tous les membres , et entre eux, et avec leur tout; le parfait niveau pour en ajuster toutes les parties, pour les contraster, pour les symétriser; la balance juste pour les mettre en équilibre; le vrai perpendicule pour les asseoir ferme sur leurs bases; tous les ressorts nécessaires pour les rendre capables de se conserver comme par eux-mêmes , et de se perpétuer dans tous les siècles. C'est là qu'il trouve encore la ligne selon laquelle il doit mouvoir la matière , afin que toutes ses parties conspirent à former ces grands globes , les uns solides, les autres liquides, qui roulent continuellement sur nos tètes et sous nos pieds , sans jamais se démentir, malgré les altérations inséparables du mouvement; la
1 Job., 38, 5. Eccli., I, 2.
direction que doivent suivre les corps terrestres pour se rejoindre à la terre quand on les en sépare; la mesure de l'espace qu'ils doivent parcourir à chaque instant pour y être plus tôt rendus ; la proportion qui doit régner entre chaque espace et le suivant, pour donner une loi sage et constante à leur accélération. En un mot, c'est là qu'il voit tous les principes de cet art divin , qui brille dans toute la nature , et qui n'est autre chose que l'application d'une parfaite géométrie à toutes les modifications dont les corps sont capables; au mouvement dans la mécanique , au poids dans la statique , aux impressions de la lumière dans l'optique , aux projections des ombres dans la gnomonique , aux accords des sons dans la musique , enfin à l'action de tous les éléments dans une infinité d'autres arts, qui composent la science pratique de Dieu dans le gouvernement du monde visible.
Il n'est pas besoin , Messieurs , de vous faire observer que tout cela demande une intelligence infinie. Mais il y a plus : il n'est pas si étonnant que Dieu ait un art infaillible pour faire tout ce qu'il veut de la matière; elle n'a point d'action propre pour opposer à la sienne ; elle est mue , mais elle ne se meut pas, elle ne fait que suivre en esclave les impressions qu'elle reçoit du Créateur. Il n'en est pas de même des esprits; sujets libres, ils ont une volonté, qui peut en un sens très-véritable résister à celle de Dieu, qui peut être poussée sans être mue, qui peut être mue et s'arrêter tout court, qui peut être déterminée vers un objet et se déterminer vers un autre. Telle est la nature de notre volonté. Nous y sentons pour ainsi dire une puissance à deux mains pour suivre ou ne pas suivre , comme il nous plaît, tous les mouvements que nous recevons d'ailleurs , soit dans l'ordre de la nature, soit dans l'ordre de la grâce.
Il y a donc à peu près la même différence entre le gouvernement du monde matériel et celui du monde spirituel, dont il faut maintenant parler, qu'entre le gouvernement d'un peuple esclave et celui d'un État libre ; entre un gou-
vernement de pure puissance, qui n'emploie que la force pour se faire obéir et un gouvernement de sagesse, où la puissance ne vient qu'en second, si j'ose ainsi m' exprimer, pour conduire des sujets libres par leur liberté même au but et au terme qu'on se propose.
De là deux terribles difficultés dans lart de gouverner les esprits : la première est de prévoir juste leurs déterminations futures pour se servir à propos de cette prévoyance ; et la seconde , de trouver des ressources infaillibles contre les résistances mêmes, qu'on leur laisse le pouvoir de faire au dessein du gouvernement.
C'est donc ici, Messieurs, que les lumières de l'entendement divin doivent paraître aux esprits attentifs dans toute leur infinité. Dieu connaît nos actes libres avant que nous les produisions, avant même que nous en délibérions, avant même que nous ayons une volonté pour les mettre en délibération , et il les connaît , non par des conjectures douteuses , que nous pourrions tromper, mais avec une certitude absolument infaillible. C'est un privilège qu'on ne peut refuser à l'esprit infiniment parfait , sans détruire son idée , et par conséquent sans extravagance.
La question se réduit donc à savoir, autant qu'il est possible, où Dieu peut voir avec certitude nos actes librement futurs , c'est-à-dire des actes qui ne sont pas et qui n'ont aucune cause , ni nécessaire , ni nécessitante de leur production? S'il les voit en eux-mêmes, ou dans l'essence de notre liberté, ou dans sa volonté propre, ou dans une connexion nécessaire qui se trouverait entre certains motifs et notre consentement , ou enfin dans quelque autre principe qui soit déterminable ?
D'abord il est manifeste que Dieu ne peut voir en euxmêmes des actes qui ne sont pas; et, d'ailleurs, nous avons prouvé que c'est en lui-même que Dieu voit tout.
Il ne peut pas non plus les voir dans l'essence de notre volonté , c'est-à-dire dans l'idée qui la lui représente ; cette
idée ne renferme que nos pouvoirs essentiels, et non pas nos actes libres.
Dira-t-on qu'il les voit dans sa propre volonté qui les détermine à être futurs par un décret absolu et irrésistible? On le dit; mais le conçoit-on? car, outre que nous formons souvent des actes que Dieu ne veut pas, des actes mêmes qu'il nous défend par un ordre absolu , la raison et la foi conspirent à nous assurer qu'il agit en nous , comme s'exprime le Sage, avec une espèce de révérence, tu autem clominator virtutis, cum magna reverentia disponis nos1, c'est-à-dire par une action tempérée , qui nous laisse toujours entre les mains de notre conseil, in manu consilii*, comme s'exprime l'auteur de l'Ecclésiastique; expressions qui s'accordent parfaitement bien avec la notion commune , que tous les hommes ont naturellement de la liberté , mais réclament hautement contre l'idée d'un décret absolu de Dieu , qui nous déterminerait invinciblement dans toutes nos délibérations. Rien, ce me semble, de plus contradictoire.
Enfin , on ne peut pas dire que Dieu voit nos actes librement futurs dans une connexion nécessaire , qui se trouverait entre certains motifs ou attraits prévenants , et le consentement de notre volonté. Cette connexion nécessaire a certainement tout l'air d'une cause nécessitante. Elle en porte manifestement l'idée dans tous les esprits attentifs. Elle produirait donc en nous , non des actes libres, mais des actes nécessités. Ce qui est contre la supposition.
Systèmes par conséquent tous défectueux par quelque endroit. Je ne présume pas , Messieurs , d'avoir mieux rencontré que les autres. Mais on me pardonnera d'avoir fait quelques efforts pour éclaircir une matière si importante , et qui n'est pas tellement du ressort de la foi , qu'elle ne puisse être portée au tribunal de la raison.
1 Sap., 12, 18.
- Eccli., 15. H,
Je crois donc, sans pourtant rien assurer avec trop de confiance, que Dieu voit nos actes librement futurs dans la connaissance infinie et compréhensive qu'il a du cœur humain , de nos inclinations essentielles, de nos affections naturelles , des liens intimes qui nous unissent à lui par la raison, à notre corps par le sentiment, à la société civile par l'une et par l'autre ; de notre penchant invincible pour le bonheur, de notre activité infatigable pour le chercher, de notre inquiétude mortelle quand il ne se laisse pas trouver ou qu'il se fait attendre , de notre facilité incroyable à nous livrer au premier bien qui nous en présente l'idée ou le goût , des besoins qui nous pressent , des intérêts qui nous touchent, des motifs qui nous entraînent, de nos maximes, de nos vues , de nos habitudes infuses ou acquises , de nos dispositions les plus secrètes ; le tout combiné en mille manières , avec les impressions inévitables que nous recevons sans cesse des objets sensibles ou de lui-même, en conséquence des lois générales ou particulières de sa providence. En un mot , Dieu connaît nos actes librement futurs dans la connaissance infinie qu'il a de tous les ressorts , tant intérieurs qu'extérieurs , qui peuvent mettre notre cœur en mouvement, ou, pour m' exprimer d'une manière plus précise , dans l'infinité même de cette connaissance , qui emporte nécessairement l'infaillibilité. C'est la conclusion que j'ai cru pouvoir tirer d'une analyse très-simple , dont voici la substance.
N'est-il pas vrai que les sages du monde , qui ont un peu étudié le cœur humain , et en particulier celui des personnes avec qui ils ont à traiter, devinent assez juste le parti qu'elles prendront dans telle ou telle circonstance? Augmentez leurs lumières : n'est-il pas évident que , dans la même proportion que vous les augmenterez, vous rendrez plus certaines les conjectures qu'ils en formeront. Donnez-leur encore un nouveau degré de connaissance du fond des cœurs : nouveau degré de certitude que vous donnerez à leur
prévoyance , laquelle enfin , de degré en degré , pourra devenir moralement infaillible.
C'est beaucoup pour des hommes : ce n'est rien pour Dieu, dont la prévoyance doit avoir une infaillibilité absolue. Il faut donc pousser plus loin notre analyse. Je reprends.
La certitude qu'on peut avoir de nos déterminations futures augmente précisément dans la même proportion que la connaissance qu'on a de notre cœur. C'est ce que nous venons de prouver par une gradation de vérités incontestables. Donc une connaissance infinie de notre cœur doit produire nécessairement une certitude infinie de nos déterminations futures , donc une certitude, non plus moralement, mais absolument infaillible. Donc l'infaillibilité de la prescience de Dieu , à l'égard de nos actes librement futurs , a son principe dans l'infinité de la connaissance qu'il a du cœur humain. C'est la conclusion naturelle de la vérité d'expérience que nous avons d'abord établie.
Il ne faut donc plus demander où Dieu trouve des moyens sûrs et infaillibles pour faire tout ce qu'il lui plaît, des esprits comme des corps, des agents libres comme des •agents nécessaires. C'est dans sa qualité essentielle de scrutateur intime des cœurs et des consciences. Il voit, dans l'idée des corps et dans celle du mouvement , l'art de gouverner le monde visible. Il voit de même dans l'idée des esprits et dans la connaissance de nos déterminations futures l'art de gouverner le monde invisible , tous les êtres intelligents et en particulier les hommes. Voilà, si j'ose ainsi parler, le sublime de l'entendement divin ; mais pour nous en former une idée plus étendue, il faut entrer dans quelques détails.
Je veux dire que Dieu , en combinant ensemble tout ce qu'il peut faire des esprits en les modifiant, et tout ce que les esprits eux-mêmes peuvent en un sens très-réel faire de leurs propres cœurs, par le bon ou mauvais usage de leur liberté, découvre dans cette combinaison infinie tous les
moyens de les conduire à son but immanquablement , malgré toutes les résistances qu'il leur laisse le pouvoir d'opposer à ses desseins : le moyen de les déterminer au bien doucement, mais fortement, de les y animer par l'espérance , de les y attacher par le goût , de les y fixer par la crainte du mal , et s'ils résistent à ses vues , de les y ramener par les remords, ou de les en punir par les supplices; le moyen d'unir les hommes entre eux par une raison commune, par des inclinations mutuelles, et par des besoins réciproques; le moyen de les subordonner les uns aux autres en mille façons différentes, en leur imposant des chefs naturels ou électifs pour gouverner sous ses ordres : des chefs naturels , en les faisant naître les uns des autres , des chefs électifs, en les obligeant par leurs propres intérêts à se donner des maîtres pour être plus libres et plus heureux ; le moyen de les séparer en divers corps de nation , pour faciliter le gouvernement politique par les bornes des États; le moyen de les réunir, après cette espèce de rupture, par le commerce, par les traités, par les alliances, par tout ce qu'on appelle droit des gens ; le moyen de maintenir entre les divers peuples , qui composent la société humaine , comme entre les divers tourbillons qui composent le monde purement matériel , un certain équilibre de force qui se conserve ou qui se rétablit toujours par le contre-poids secret de sa providence , malgré les révolutions qui le viennent quelquefois troubler par l'ambition des hommes; le moyen de régler, par rapport à ses fins générales ou particulières, des événements qui dépendent d'un concours d'un si grand nombre de volontés libres; le moyen de prévenir ou de réparer les désordres inévitables dans un état de liberté , qui , vu la corruption de la nature , ne peut manquer d'avoir beaucoup de pente vers la licence ; le moyen même de réparer ces désordres avec avantage, en tirant le bien du mal , ce qui est le chef-d'œuvre de la sagesse du Créateur ; le moyen d'armer les uns contre les autres les peuples trans-
gresseurs de ses lois, pour être les uns à l'égard des autres les exécuteurs de sa justice , pendant qu'ils ne songent qu'à exercer leurs propres fureurs ; le moyen de faire entrer dans l'ordre de ses desseins les desseins mêmes que les impies ont si souvent l'audace de former contre sa gloire , leurs conspirations éternelles contre son vrai culte , leurs combats opiniâtres contre ses mystères , l'incrédulité des uns , la superstition des autres, la persécution des tyrans, les cabales des hypocrites, le décri de ses fidèles serviteurs, et le triomphe apparent de ses ennemis. Je veux dire, en un mot, que c'est dans le trésor infini de la connaissance qu'il a du fond des cœurs que Dieu trouve tous les ressorts, tous les secrets, toutes les lois, toutes les règles, toutes les ressources de sa providence , pour conduire à leur fin et à la sienne les agents libres avec autant de certitude que les agents nécessaires.
Ce sont, Messieurs, les pensées que la méditation de l'idée de l'Être suprême a présentées à mon esprit. Je les ai exprimées comme j'ai pu. Mais je parle devant un prélat éclairé *, dont les lumières qui embrassent tout suppléeront aisément au défaut de mes expressions; devant des géomètres, qui , accoutumés aux plus sublimes théories , en concevront sans doute plus que je n'en ai pu dire ; devant des philosophes profonds, qui savent que dans les matières de la haute métaphysique on découvre plus de choses qu'il n'y a de termes pour les expliquer ; enfin , devant des savants de toute espèce, dont la' pénétration me console du peu d'énergie que je trouve dans le langage humain pour parler dignement de la divine intelligence qui nous gouverne.
' Monseigneur le cardinal de Luynes, alors évêque de Bayeux.
Messieurs ,
Soit que nous rentrions dans nous-mêmes , ou que nous en sortions pour contempler la nature , nous rencontrons partout un maître présent et sensible qui nous pénètre et qui nous environne. Il n'est pas même besoin d'être philosophe pour le reconnaître. Il suffit d'avoir le sens commun , c'est-à-dire d'être capable d'une attention un peu ferme à ce que nous sentons et à ce que nous voyons.
Car, premièrement, aussitôt que je rentre dans moimême , je découvre au-dessus de moi une raison qui veut régner dans tous mes raisonnements, et dont la lumière me présente sans cesse , pour les former justes , un nombre infini d'idées, de principes, de vérités qui me viennent souvent lorsque j'y pense le moins, qui m'éclairent quelquefois plus que je ne voudrais, et qui m'échappent aussi quelquefois lorsque je voudrais les retenir. Preuve manifeste qu'il y a une volonté souveraine de laquelle je dépends dans mes connaissances.
Si je rentre dans moi-même un peu plus avant , je vois au-dessus de mon cœur une loi , un ordre qui me parle en maître , qui me prescrit des règles , qui m'impose des devoirs, qui me dit partout et à toute heure dans les compagnies, dans la solitude, la nuit, le jour : Fais ceci, prends garde à cela , tu fais mal , arrête ; qui me comble de joie quand je l'écoute avec docilité , qui m'accable de reproches quand je lui résiste, et qui me fait craindre de plus rudes coups si je m'opiniàtre dans ma résistance. Autre preuve
encore plus sensible qu'il y a une volonté souveraine , dont je dois reconnaître l'empire dans toutes mes actions.
Je sors enfin de moi-même , et je vois sur ma tète , sous mes pieds , tout autour de moi une matière qui offre à mes yeux des phénomènes, dont il est évident qu'une substance brute et inanimée , comme elle , ne peut être la cause : une matière indifférente au mouvement ou au repos, mue et agitée; une matière indifférente à prendre telle ou telle figure , ayant une figure constante et fixe dans ses principales parties , qui sont la terre et les étoiles ; une matière indifférente à être ici ou là dans l'univers , attachée à certains lieux, et emprisonnée, si j'ose ainsi dire, dans certaines bornes qu'elle ne peut franchir ; une matière indifférente à se mouvoir d'un côté plutôt que d'un autre , déterminée à se mouvoir constamment d'un côté plutôt que d'un autre ; une , matière indifférente à recevoir tel ou tel degré de vitesse , destinée à fournir une certaine carrière en un certain temps, ce qui demande une vitesse exactement mesurée ; une matière indifférente à décrire dans son mouvement la ligne droite ou la ligne courbe , et parmi les courbes , qui sont innombrables , indifférente à décrire celle-ci plutôt que cellelà , décrivant sans règle et sans compas , ici une ligne droite , là un cercle , ici une ellipse , là une parabole , une spirale , une cycloïde, une hyperbole, une loxodromique , et toujours suivant certaines lois qu'elle n'oserait enfreindre; en un mot , une matière qui n'a point d'entendement et qui marque de l'intelligence ; qui ne connaît point de règles et qui en suit ; qui , dans chacune de ses particules , nous paraît si morte , et qui , dans son total , nous présente un ouvrage si animé, qu'on le prendrait presque pour un être vivant. Troisième preuve sensible qu'il existe une volonté souveraine qui anime l'univers.
L'union de l'âme et du corps nous en fournit une qua-
• trième. Nous voyons clairement la distinction de ces deux
substances. Nous sentons à nos dépens leur union. Qui a pu
enchaîner ensemble deux êtres si différents , ou plutôt si opposés de nature et d'intérêts? un esprit raisonnable avec un corps stupide; un esprit incapable de figure, sensible à la vertu avec un corps figuré, incapable de sentiment; un esprit qui ne cherche que la vérité avec un corps animal , qui ne court qu'après la pâture? N'est-il pas évident qu'il ne faut rien moins qu'une volonté souveraine pour établir une telle alliance, pour en porter les lois, et pour nous les rendre supportables ?
C'est , Messieurs , de cette volonté souveraine que je me propose de vous entretenir. Son existence est palpable. Vous voyez bien qu'il me sera infiniment plus difficile d'en expliquer la nature. Mais il est si nécessaire de bien connaître une volonté qui doit être la règle de toutes les autres , que je n'ai point cru que la difficulté me dût empêcher de l'approfondir, autant qu'il est permis à la raison , et en me ren- fermant toujours dans les bornes des lumières philosophiques.
Je suppose la notion commune de volonté. C'est un amour, un amour quelquefois renfermé dans lui-même, et quelquefois un amour qui veut se produire au dehors. Il serait inutile de m'étendre davantage sur une idée qui est trop familière pour être inconnue. Entrons en matière.
La première propriété que nous découvrons dans la volonté de l'Être parfait est son efficace. Je veux dire une liaison nécessaire entre ses volitions et leurs effets , entre ses desseins et leur exécution , entre ses décrets et leur accomplissement. C'est ce qu'on appelle sa toute-puissance : Dieu veut, et tout se fait. En voilà l'idée naturelle : il n'a besoin ni d'instruments pour former ses ouvrages , ni de bras pour les mettre en mouvement , ni de main pour les conduire ou pour les arrêter. Il n'a qu'à dire une parole, et ils se trouvent faits; il n'a qu'à vouloir, et ils prennent la forme et la place qu'il leur a destinée dans l'univers. Il ne peut rien vouloir hors de lui-même, parce qu'il n'a besoin de rien; mais sup-
DISCOURS. 3Zl7
posé qu'il veuille, il y a contradiction que l'effet ne s'ensuive pas.
Tous les auteurs sacrés , depuis Moïse jusqu'au dernier des prophètes , nous donnent précisément la même idée de la toute-puissance. Témoin ces magnifiques expressions qui leur sont si familières et qui la représentent si divinement. Dieu dit : Que le monde se fasse , et le monde est fait ; il dit à la terre : produis des plantes et des animaux ; Dieu dit et ainsi fut fait. Il dit à la mer : tu viendras jusque-là; et là elle s'arrête tout court. Il dit à la lumière : marche , et elle part. Il la rappelle, et elle revient. Il appelle par leurs noms toutes les étoiles, et elles répondent : nous voilà.
Telle est donc la vraie idée de la divine toute-puissance. Mais pour la mettre encore dans un plus grand jour, quelle en est l'étendue ?
Nous avons fait voir l'existence d'une volonté souveraine qui nous éclaire par la raison , qui nous dirige par ses lois , qui nous récompense par une joie secrète quand nous les observons, qui nous punit par les remords quand nous les enfreignons ; qui anime toute la nature par le mouvement. Ne fait-elle que cela dans l'univers? ne fait-elle que modifier les esprits et les corps? la substance même de notre être n'en dépend-elle pas pour exister ou ne pas exister?
Nous n'en doutons point , la révélation nous en a instruits. Mais la raison le démontre-t-elle ? Et la seule philosophie peut-elle prouver à un esprit solide , qui ne se paie point de fausses vraisemblances, que Dieu est non -seulement le modificateur des esprits et des corps , mais qu'il en est le créateur?
Oui , Messieurs , et quoique je convienne que le passage du néant à l'être est incompréhensible , je crois , après saint Augustin, qu'on le peut démontrer. Voici en deux mots mon raisonnement.
Dieu est le modificateur des esprits et des corps : donc il en est le créateur. Que Dieu soit le modificateur des esprits
oUS SUR LA NATURE DE LA VOLONTÉ DE DIEU.
et des corps , c'est un principe dont j'ai rendu la vérité sensible au commencement du discours. Je n'ai donc plus qu'à prouver ma conséquence : donc il en est le créateur. Or, je dis que, supposé le principe, cette conclusion est absolument incontestable.
Car si Dieu, par exemple, n'avait pas créé la matière, Dieu et la matière existeraient l'un et l'autre nécessairement : ces deux êtres seraient donc par leur nature indépendants l'un de l'autre. Car, nous avons prouvé dans notre premier discours , que l'indépendance est un apanage essentiel de l'existence nécessaire. En vertu de quoi Dieu prétendrait-il donc avoir droit d'agir sur la matière , de la mettre en mouvement ou en repos, d'en former des ouvrages ? Et quand il le voudrait , comment pourrait-il étendre son domaine ou exercer son empire sur un territoire qui ne lui appartiendrait pas? Serait-ce par le droit du plus fort? Mais ce droit , qui n'est que la loi des brutes , est-il reconnu par un Dieu d'ordre et de raison? Ou plutôt seraitil même le plus fort? En effet , prenons-y garde. Si la matière existait, comme Dieu, essentiellement, elle existerait par nécessité, ou en mouvement ou en repos. Il n'y a point de milieu : si elle existait en repos par nécessité, quelle force pourrait la faire sortir d'un état qui , dans cette hypothèse, lui serait essentiel? Et si, au contraire, elle existait par nécessité en mouvement , quelle force pourrait l'arrêter dans son cours , ou seulement la déterminer vers un autre point que celui où sa nature l'aurait d'abord nécessairement déterminée? La contradiction saute partout aux yeux.
Il faut donc évidemment , ou que Dieu soit le créateur de la matière , ou qu'il ne puisse en être le moteur.
Ce raisonnement est encore plus fort par rapport aux esprits; c'est-à-dire qu'il est encore plus manifeste que si Dieu n'avait point créé nos âmes , il ne pourrait agir sur elles ni les modifier. Sur quoi fondé le pourrait-il? Car, si mon àme existait indépendamment de Dieu , elle aurait indépendant-
ment de lui toutes ses facultés naturelles, son entendement, sa volonté, sa liberté ; en un mot, je serais , comme lui, un être nécessaire et tout ce qui s'ensuit. Je ne serais donc point son vassal , puisque je ne tiendrais rien de lui , je serais peut-être un esprit d'un ordre inférieur au sien. Mais en qualité d'être nécessaire, je serais, comme lui, maître chez moi : je pourrais lui rendre quelque honneur libre , comme à un être excellent ; mais je ne lui devrais ni hommage, ni tribut, comme à mon souverain. Je pourrais traiter avec lui de couronne à couronne; et s'il lui prenait envie d'abuser de la supériorité de son être pour entrer sur mes terres malgré moi, pour contraindre ma liberté, pour troubler mon repos, ou pour traverser mon bonheur, je pourrais, sans choquer la bienséance , lui demander par quel droit , lui représenter le privilège de l'existence nécessaire dont il ne pourrait disconvenir par la considération de ses propres intérêts ; repousser même , s'il était, en mon pouvoir , la force par la force ; et si je me sentais trop faible , crier du moins à l'injustice, qui est encore plus contraire à l'idée d'un être parfait, que l'impuissance ou l'inaction.
Il faut donc dire encore une fois, ou que Dieu est le créateur de nos âmes , ou qu'il n'en peut être le modificateur.
Or, il y a mille et mille démonstrations sensibles qu'il y a un esprit moteur de la matière, et modificateur de nos âmes.
Donc, par toutes les raisons que nous venons de rapporter, il en est le créateur.
Pour donner plus de force à ce raisonnement, je vous déclare, Messieurs, qu'il n'est point de moi. Saint Augustin en est le premier auteur ; le P. Malebranche ■ en a été le promoteur. J'ai tâché de le rendre sensible, et je ne doute pas que vous ne l'ayez mieux compris que je n'ai pu l'exprimer.
La création démontrée met l'idée de Dieu dans le jour le
1 De Lib. arb., 1. II, c, i.
plus frappant et le plus intéressant : elle nous représente sa puissance dans toute son infinité, en nous faisant voir nonseulement tout ce qui existe soumis à sa parole , mais tout le possible attentif à sa voix , et prêt à sortir du néant au premier ordre. Elle nous découvre le vrai fondement de son empire sur toute la nature : que, soit qu'il agisse dans les esprits ou dans les corps , il est toujours sur son terrain ; que s'il forme des ouvrages, un ciel, une terre, un soleil, des astres, c'est d'une matière qui est à lui ; et que s'il prétend régner sur nos âmes, ce n'est ni comme sur des sujets qui l'auraient choisi pour maître par une élection arbitraire, ni comme sur des peuples conquis et subjugués par force, mais comme sur un fonds qui lui appartient par le plus légitime des droits, qui est de lui avoir donné l'être. Elle résout enfin la fameuse question de la Providence; ou plutôt la création supposée , la Providence ne peut plus être une question. Ce qui est trop manifeste pour nous y arrêter.
Je l'avoue, Messieurs, l'idée d'une si grande puissance appliquée à nous conduire est accablante pour la plupart des hommes. Les païens mêmes en ont tremblé. Comment , disait un ancien philosophe , peut-on espérer qu'un Dieu s'applique à nous gouverner sans être nuit et jour dans des alarmes continuelles: Quis enimpotest, cum existimeta Deo se curari, non et dies et noctes divinum numen horrere î ? Et sans doute, c'est la raison pourquoi on aime si peu à y penser. Mais accablante ou non , cette puissance est réelle , son existence est nécessaire, son action est inévitable, et nous ne l'empêcherons pas de veiller sur nous en ne pensant point à elle. Peut-être au contraire , qu'à force de l'approfondir , nous y trouverons de quoi modérer nos frayeurs. C'est ce qu'il faut maintenant expliquer.
La seconde chose qui se présente à examiner sur la nature de la volonté divine , est de savoir si elle a, comme nous,
1 Cic. inhuCulL
une loi qu'elle doive suivre dans ses opérations , ou si elle est à elle-même son unique règle? Vous me demanderez peut-être : Qui oserait lui en imposer d'autre ? Avant que de répondre à cette question, allons un peu à la source du préjugé qui l'a fait naître.
Impatient de sa dépendance , l'homme croit qu'il est si beau d'avoir une puissance libre et arbitraire , que le moindre degré de supériorité qu'il a sur les autres, lui en fait d'abord concevoir l'idée. Un père dans sa famille, un maître dans son domestique , un petit seigneur dans son domaine , un roi dans ses États , tous les supérieurs , chacun dans son territoire , n'aspirent à rien moins qu'à se rendre indépendants des lois. On regarde comme un grand ministre celui qui aura su élever son maître au-dessus d'elles ; un souverain se regarde lui-même comme un héros quand il a pu s'en affranchir. C'est ce qu'un de nos monarques , fameux par sa politesse , appelait tirer les rois de page. Les peuples mêmes , qui en souffrent le plus , attachent stupidement une idée de grandeur à la puissance arbitraire qui les accable ; en un mot , la dépendance des règles parait à l'homme une servitude indigne de l'autorité.
Fausse idée de puissance , qui ne vient manifestement que de la faiblesse de l'esprit humain. Ministres, souverains, ou même particuliers, nous sentons bien, malgré notre vanité naturelle, qu'il faudrait avoir des qualités que nous n'avons pas pour gouverner avec succès en faisant entrer les lois dans le système du gouvernement. Il faudrait avoir trop de connaissance des hommes, de leurs dispositions naturelles ou acquises, des raisons qui les persuadent et des ressorts qui les remuent; il faudrait même avoir trop de connaissance des lois, de leur étendue, trop d'application pour démêler ce qu'elles tiennent de l'ordre éternel , dont on ne peut jamais se dispenser, d'avec ce qu'elles tiennent de l'institution des hommes , où l'on peut quelquefois substituer l'esprit à la lettre. Il faudrait avoir trop de grandeur d'àme pour se
contenter, en gouvernant, de la simple qualité d'exécuteur des lois, ou du moins d'un législateur qui en reconnaît luimême ; trop de génie pour combiner sans cesse la règle avec l'autorité, afin de les armer l'un et l'autre par la garantie réciproque de leurs droits respectifs ; trop de modération pour faire céder à propos l'autorité à la règle ; trop de profondeur pour faire tourner l'observation inviolable de la règle à l'avantage de l'autorité ; enfin , trop d'esprit et de courage pour entreprendre d'accorder la morale avec la politique.
Voilà sans doute un assemblage de qualités qui est bien rare , je ne dis pas dans une seule personne , mais dans tout un conseil d'État. On en a pourtant conçu la nécessité pour n'être pas gêné par les lois dans le gouvernement; on en a senti la difficulté; on l'a prise pour impossibilité; on a conclu à imaginer une puissance arbitraire, qui n'aurait que sa volonté pour règle de ses desseins , la force pour mesure de son autorité. Cela était fort naturel; car il est quelquefois plus facile aux souverains de trouver des soldats que des raisons pour se faire obéir. Mais parce qu'il est aussi fort naturel aux hommes de consacrer leurs défauts, qu'ont-ils fait? pour autoriser une imagination si favorable à leur amour-propre, ils ont bien voulu attribuer à la Divinité un pouvoir sans règle , tel qu'ils le souhaitaient pour eux-mêmes.
Après cette espèce d'écart, qui m'a paru nécessaire pour me rendre sensible, autant que le porte un sujet si élevé audessus des sens, je réponds à la question proposée. Qui oserait , dites- vous , imposer à Dieu une autre loi de ses actions que sa volonté?
C'est la perfection de son être. Sa grandeur même lui prescrit une règle, et son honneur la lui rend inviolable. Mais que le nom de règle et de loi imposé à Dieu ne révolte personne. Il ne la reçoit point, comme nous, d'une main étrangère; il la trouve dans lui-même. Il ne l'a point apprise de la bouche d'un maître ; il la voit écrite en caractères éternels dans l'ordre de ses divines idées. Et voici côm-
ment je conçois que cet ordre , qui éclaire tous ses jugements , est aussi pour sa volonté une loi indispensable.
Par notre second discours , où nous avons expliqué la nature de l'entendement divin , les idées de Dieu , en lui représentant toutes choses, les lui représentent nécessairement plus ou moins parfaites, selon les diverses qualités naturelles ou acquises qui les distinguent : lui-même, par exemple , infiniment plus parfait que toutes ses créatures; parmi ses créatures, les esprits plus parfaits que les corps; parmi les esprits créés, ceux qui se trouvent entièrement dégagés de la matière, plus parfaits que nos âmes, qui en sont un peu infectées; parmi lésâmes humaines, celles qui ont le courage de s'élever au-dessus des sens, plus parfaites que celles qui en sont esclaves ; et parmi ces âmes nobles et courageuses les unes encore plus parfaites que les autres , à proportion du degré de vertu qu'il aperçoit en elles. Voilà ce que j'appelle ordre des divines idées.
Ordre primitif , qui en doit évidemment produire un second . Car, j'en appelle à toutes les notions du bon sens, n'est-il pas manifeste que les idées de Dieu doivent éclairer tous ses actes , et que ces actes eux-mêmes doivent naître les uns des autres , chacun dans son rang naturel , chacun du principe qui le renferme, chacun du motif qui le détermine. Telle est la nature de l'être parfait , que tout y est parfaitement ordonné et subordonné. C'est en quoi consiste sa beauté suprême.
Il faut donc nécessairement que les idées que Dieu a des choses, étant toujours vraies, déterminent toujours le degré d'estime qu'il a pour elles; que son estime, étant toujours éclairée, détermine toujours son amour; que son amour, étant toujours réglé , détermine toujours l'application de sa puissance pour mettre ses décrets en exécution. Ainsi, de degré en degré, on peut descendre de l'ordre à la dernière des opérations divines, et de la dernière des opérations divines remonter à l'ordre comme à son premier principe, comme à sa règle et à sa loi.
De là deux conclusions importantes pour l'éclaircissement de mon sujet.
La première , qu'il y a un bon , un juste , un beau essentiel , indépendant de la volonté de Dieu même, préalable à tous ses décrets; c'est-à-dire qu'un dessein , par exemple, ou un moyen de l'exécuter n'est ni bon, ni juste, ni beau précisément parce que Dieu le veut; mais que Dieu le veut, parce qu'il est bon, juste, beau, digne de lui par sa nature ou par sa conformité avec l'ordre éternel, qui est le beau par excellence, et sa loi inviolable; loi qu'il reconnaît en termes for. mels, quand il dit à son peuple : Venez, prononcez entre moi et ma vigne : Judicate inter me et vineam meam. Jugez-" moi , jugez-vous; par ces paroles, il cite l'homme devant un tribunal dont il reconnaît lui-même la juridiction et la compétence, devant l'ordre , juge universel de toutes les intelligences.
Ma seconde conclusion est que la puissance de Dieu n'est pas une puissance aveugle et arbitraire, où l'instinct et le simple vouloir tiennent lieu de loi ; mais une puissance raisonnable, éclairée par la sagesse, réglée par la justice, conduite par la bonté , fixée par la constance, en un mot, dirigée clans ses opérations par tous les attributs qui forment ce que nous appelons sainteté. Nous ne croyons pas, au reste, la dégrader en lui donnant pour la conduire un tel cortège. C'est avec une escorte si belle et si majestueuse que l'Écriture , surtout dans les livres attribués à Salomon , nous dépeint en mille endroits la puissance de Dieu dans le moment qu'elle se mit pour ainsi dire en marche pour la création de l'univers; la sagesse à la tète de ses conseils pour lui tracer le dessein de son ouvrage , pour lui marquer les voies les plus sûres de l'exécuter, pour décrire l'ordonnance des cieux, pour prendre les justes proportions des globes célestes , pour leur assigner dans le firmament des places convenables à leur destination , pour les combiner avec celui de la terre , qui en devait être comme le centre, et pour établir dans
toute la nature clés règles si propres à conserver le monde , qu'elle aurait été capable de former, s'il lui avait plu de le faire successivement; à ses côtés, la justice armée de ses lois , tenant d'une main des récompenses pour la vertu , et de l'autre des châtiments inévitables pour les crimes qui pouvaient un jour arriver dans le monde moral qu'il avait en vue de créer dans le physique ; la bonté marchant devant elle, et la sollicitant sans cesse de répandre partout ses bienfaits; la constance dans le cœur et sur le front, dans ses desseins et dans ses voies , pour exprimer dans toute sa conduite le caractère de stabilité qui convient à un être sage ; la vérité autour de son trône pour lui dicter toutes ses paroles , et l'ordre éternel toujours devant les yeux pour consacrer toutes ses œuvres par l'expression de cet ordre même , qui doit surtout briller dans les effets de la toute-puissance. Je ne fais que rendre faiblement les magnifiques peintures que les livres saints nous en ont tracées.
On ne peut nier que ce cortège de vertu , inséparable des actions de Dieu , ne fasse honneur à sa puissance. Mais n'en est-il pas comme de la cour des princes, qui les empêche d'être à eux-mêmes ou à leurs inclinations, les embarrasse quelquefois plus qu'elle ne les honore? Cette multitude infinie d'attributs si différents, que Dieu doit concerter tous sans en blesser jamais aucun , ne rendrait-elle pas sa volonté moins puissante ou moins libre dans ses opérations? moins puissante, en bornant son efficace par des lois, qui bannissent de son gouvernement la puissance absolue , et moins libre en le déterminant, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, non selon qu'il lui plaît , mais selon qu'il plaît à un certain ordre éternel inflexible dans ses ordonnances.
Troisième question, que je divise en deux parties pour plus grande netteté ; savoir :
'1°. Si une volonté doit être tenue pour moins puissante, parce qu'elle ne peut rien vouloir contre l'ordre ;
2°. Si elledoit passer pour être moins libre, parce qu'elle
a une règle qui la détermine à préférer une chose à une autre.
La première partie de la question porte , ce me semble , sa réponse avec elle. Car, dites-moi, une volonté ne doitelle pas passer pour toute-puissante quand elle peut exécuter par sa propre efficace tout ce que la sagesse peut demander, tout ce que la justice peut ordonner, tout ce que la bonté peut inspirer, en un mot, quand elle peut faire tout ce qu'elle peut vouloir? Or, telle est la volonté divine comme nous l'avons représentée. Donc , bien loin qu'elle soit moins puissante parce qu'elle ne peut rien vouloir contre l'ordre de ces divins attributs, au contraire, c'est par là même qu'elle est parfaitement puissante, et, par conséquent, toutepuissante. Car, comme saint Augustin l'a dit avant nous, le mal ou le désordre, car je n'en connais point d'autre dans le monde , le mal ou le désordre suppose une cause déficiente , et non pas une cause efficiente; en un mot, une impuissance réelle plutôt qu'une véritable puissance.
Pour éclaircir et décider, autant que la raison peut le permettre , la seconde partie de notre question , distinguons la création et le gouvernement du monde.
Dieu n'avait nul besoin du monde lorsqu'il le créa. Infini dans son bonheur comme dans sa perfection , il ne put se proposer, dans la création du monde, l'accroissement de l'un ou de l'autre. Dieu prévit sans doute le spectacle admirable qui devait résulter du bel ordre qu'il allait établir dans l'univers, en le formant, de l'harmonie des éléments, de la régularité des saisons , de la variété prodigieuse des créatures, des rapports qui les lient , de cette règle imperturbable qui chaque année assigne à plusieurs d'entre elles un terme précis de leur durée , et une époque de leur reproduction ; de cette merveilleuse économie qui, embrassant dans un gouvernement presque uniforme tout ce qui respire dans les airs, sur la terre et dans les eaux, entretient ces divers habitants dans une succession continuelle qui ne laisse
craindre ni appauvrissement ni surcharge. Dieu prévit toutes ces merveilles. Le jour devait dans la suite les raconter au jour, la nuit devait les apprendre à la nuit ; le ciel et la terre se montrant l'un à l'autre tant de prodiges, devaient offrir à sa gloire une sorte de cantique aussi durable que leur existence. Dieu, avant de créer le monde, put entendre toute la beauté de ce langage. Mais, sans ces merveilles, sans cet hommage , Dieu jouissait de lui-même et trouvait tout dans lui-même. Qui put donc le déterminer à sortir pour ainsi dire hors de lui-même et à préférer la création du monde au néant? N'hésitons point, Messieurs, à rappeler encore ces idées éternelles de l'ordre immobile de la volonté de Dieu et de ses opérations. Ces idées ne sont autres que cette sagesse sublime, compagne inséparable de la Divinité. Elle nous dit elle-même que le Seigneur dès le commencement de ses voies, la possède, et avant la création de toutes choses, que l'ordre quelle lui présentait dans elle n'avait point d'autre origine que lui-même : Ab seterno ordinata sum. Associée à tous ses ouvrages, elle préparait avec lui les deux; elle creusait les abîmes; elle affermissait la voûte du firmament; elle donnait aux eaux leur pente; elle assignait à la mer ses bornes; et, par des lois immuables, elle posait et suspendait les fondements de la terre au milieu des eaux : Cum eo eram cuncta componens J . Or, dira-t-on que cette sagesse , éternelle comme Dieu lui-même , en le déterminant à la création du monde , en le dirigeant dans la variété de ses opérations , dans la forme de ses ouvrages , ait pu blesser sa liberté, et qu'un être infiniment sage ait dérogé à sa perfection en agissant par les impressions d'un semblable conseil ?
Cette compagne fidèle et si digne de Dieu , préside également au gouvernement du monde, et Dieu n'en est pas moins libre. Tous ses attributs ont une part singulière dans
' Prov., 8.
cette noble fonction , mais tous ne se produisent point de la même manière. Il en est auxquels Dieu doit avoir plus d'égard qu'à d'autres. Les uns l'obligent en quelque sorte, les autres ne l'obligent pas. La bonté de Dieu, par exemple, et sa miséricorde ne l'obligent à rien. La grâce est essentiellement gratuite , et lorsque Dieu récompense dans nous des mérites, ce sont ses propres dons qu'il couronne par de nouveaux bienfaits. La sagesse, la justice, la véracité, la sainteté et quelques autres attributs de Dieu peuvent souvent l'obliger. Toujours maître d'agir ou de ne point agir au dehors, s'il agit, il doit agir en Dieu , et, dans toutes ses opérations , il doit suivre l'ordre. La sagesse, par exemple, veut qu'il se propose une fin digne de lui , et qu'il choisisse des moyens dignes de cette fin. La justice lui prescrit de préférer l'esprit au corps, de soumettre le corps à l'esprit, de récompenser la vertu , de punir le vice ; elle lui défend en quelque sorte de rendre les innocents malheureux; ce qui ne doit pas s'expliquer par nos préjugés sur ce que nous appelons tous les jours très-improprement, bonheur ou malheur. Outre que nous ignorons les compensations secrètes , mais réelles que Dieu ménage à l'homme juste au milieu de ses épreuves, nous ne jugerons jamais bien sainement du bonheur ou du malheur de cette vie qu'en la rapprochant de l'autre , et nous savons tous que l'économie des desseins de Dieu sur nous embrasse l'une et l'autre vie.
Ce que nous venons de dire de la sagesse et de la justice , s'applique facilement à la véracité de Dieu , qui ne lui permet point de tromper; à sa sainteté, qui l'oblige à nous donner l'amour de l'ordre, à nous voir avec quelque complaisance lorsque nous nous y conformons ; enfin à beaucoup d'autres attributs. Dieu n'en est pas moins libre , et ce que nous pourrions appeler à son égard dépendance des idées éternelles d'ordre et de sagesse, n'est point un affaiblissement, mais la perfection de sa liberté.
Voilà. Messieurs, un beau sujet que je présente à vos ré-
flexions. Votre pénétration développera ce que je n'ai pu traiter que sommairement. L'idée de Dieu n'est point un sujet qui soit uniquement du ressort des chaires sacrées. Si les académies anciennes s'occupaient sérieusement de la nature de leurs dieux, nos académies, plus éclairées sur la Divinité , ont dans cet objet sublime la matière la plus digne de leur étude et de leurs recherches. Des sages sont faits pour méditer plus que d'autres sur l'éternelle sagesse. Des hommes sans cesse occupés du beau dans les productions de l'esprit et dans les chefs-d'œuvre de Fart, doivent toujours puiser à la source. *
1 II paraît que le P. André n'a point composé le discours qu'il se proposait de faire sur la Béatitude de Dieu, et qui devait être un quatrième discours sur l'Idée de Dieu. Il avait même laissé dans le troisième des lacunes qui ont été comblées par l'éditeur de ses OEuvres.