DEUXIÈME PARTIE. — II. lxXVÎj
vous distingue infiniment dans mon estime et que je suis, avec toute celle qu'on peut avoir, « Mon très-révérend père ,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« A la Flèche, ce 12 février 1707.
« André , « de la compagnie de Jésus.»
A MON RÉVÉREND PÈRE, LE R. P. MALEBRANCHE, PRÊTRE DE l'oratoire, RUE SAINT-HONORÉ, A PARIS.
a Mon très-révérend père ,
« La vérité vient de faire ici une conquête qui tient du miracle. Un de nos jeunes pères , d'un esprit et d'une vertu rares , avait eu le malheur de tomber, au commencement de sa théologie, entre les mains d'un certain savant, le plus entêté anti-cartésien qui fut jamais. Les leçons d'un si bon maître Ta voient tellement prévenu contre la raison , qu'il la regardoit comme l'ennemie mortelle de la foi. De là vous pouvez juger quelle opinion il avoit de vos écrits. Il y voyoit clairement établies toutes les erreurs que vous y combattez ; et , parce que saint Augustin est manifestement des nôtres , il auroit juré , sur la foi de son maître , que l'on prête à ce Père tous les ouvrages qu'on lui attribue. Ce n'est pas tout, mon révérend père : il avoit commencé un grand poëme françois ■ , dont vous étiez le héros à contre-sens, afin, disoit-il, de désabuser agréablement le monde des erreurs prétendues où l'agrément de vos livres l' avoit précipité. Mais enfin, ayant
1 Parmi des papiers achetés à la vente de M. Milon, ancien professeur de philosophie à la Facullé des Lettres, je trouve une Épître au R. P. Malebranche, avec celte note : Discours satirique à l'auteur de la Recherche de la Vérité, par le P. Pillonière, jésuite. Dans cette épître, au-dessous du médiocre, l'auteur vante beaucoup Malebranche. Est-ce admiration sincère? Est-ce persiflage? est-ce de La Pillonière avant ou après sa conversion au malebranchisrae? C'est ce qui n'est pas bien clair, et ne vaut pas la peine d'être examiné. La pièce commence ainsi :
« J'en suis, cher Malebranche, à ton dernier volume, etc.»
lxXViij INTRODUCTION.
entrepris de me convertir, il s'est converti lui-même. Il a relu vos livres pour réfuter mes préjugés , et , moyennant quelques explications que je lui en ai données, il s'est insensiblement défait des siens; si bien, mon révérend père , qu'il me déclara hier qu'il rendoit ses armes à la force invincible de vos raisons. Je ne pus d'abord me résoudre à croire qu'il parlât sérieusement; mais il abjura ses erreurs en termes si clairs et si forts, il m'en marqua la source avec tant de justesse et de précision , il se condamna lui-même et vous fit réparation d'honneur avec tant de franchise et de générosité , que je vis bien que la vérité lui avoit parlé. Quelle fut ma joie , mon révérend père, je vous le laisse à penser. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'elle fut égale à l'estime que vous savez que j'ai pour vous , et au désir extrême que j'ai toujours eu qu'on vous rendît justice. Faites-moi , je vous supplie,, celle de me croire , avec tout le respect et tout le dévouement possible ,
« Mon révérend père ,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« A la Flèche, ce 9 mars 1709.
AXDRÉ , « de la compagnie de Jésus. »
Le jeune jésuite de la Flèche , converti par le P. André au cartésianisme, s'appelait de La Pillonière. Nous trouvons dans notre recueil deux lettres adressées par lui au P. Malebranche, l'une du 2 avril 1707, l'autre du 8 mai de îa même année , et qui font voir combien le cartésianisme était redoutable au jésuitisme, puisque La Pillonière, en devenant cartésien , pense à cesser d'être jésuite le plus tôt qu'il le pourra.
« Quand pourrai-je , écrit-il à Malebranche , me former l'esprit et le cœur auprès de vous, et prendre des leçons de christianisme, de raison et de politesse? J'attends avec bien de l'impatience l'honneur de vous embrasser. J'espère que