DEUXIÈME PARTIE. — III. CY
tout le monde que je suis inébranlable dans une opinion qui me paroît démontrée en toutes les manières par les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament , par les écrits des plus sçavants Pères de l'Église , grecs et latins , par une infinité de raisons évidentes à quiconque y réfléchit de bonne foi 7 sans passion et sans préjugés. C'est pourquoi , suivant toujours les règles inviolables de la sincérité chrétienne , je vous déclare que, si c'est un obstacle à ma profession, c'est un obstacle insurmontable, un obstacle aussi éternel que la vérité que je défends. Je vous l'avoue néantmoins, mon révérend père , quelque nécessaire que m'ait paru cette déclaration , j'ai eu bien de la peine à m'y résoudre. Le Seigneur m'a fait la grâce de me donner sa crainte, et je n'appréhende rien tant que d'être un sujet de scandale à mes frères, pour qui Jésus-Christ est mort. Mais j'en fais juge tout esprit non préoccupé et qui voudra bien prendre la peine d'examiner le fond de cette affaire , de quel côté vient le scandale ? de celui qui ne soutient que des opinions aussi reçues dans l'Église que celles de ses adversaires, et, ce qu'il n'est pas difficile de prouver, infiniment plus favorables à notre sainte religion , ou de ceux qui le persécutent parce qu'en des matières qu'eux-mêmes avouent n'être point de foi, il préfère la raison qui vient de Dieu à l'autorité qui vient des hommes , et une philosophie toute chrétienne et toute sainte dans ses principes à une philosophie toute payenne et toute charnelle, compatible avec l'idolâtrie et avec le mahométisme, comme il a paru dans ses principaux auteurs, réprouvée par les premiers Pères de l'Église comme donnant trop aux sens , condamnée universellement dans un concile de Paris où présidoit, si je ne me trompe, un légat du saint-siége , et où les^ livres d'Aristote furent jugés dignes du feu comme des sources d'hérésies et la lecture en fut défendue sous peine d'excommunication ; condamnée en particulier dans sa Métaphysique par une assemblée d'évèques sous Philippe Auguste, et dans sa Physique par le souverain pontife Grégoire
CVJ INTRODUCTION.
neuvième ! , à une philosophie enfin dont le grand principe, qu'il n'y a rien dans l'esprit qui n'ait passé par les sens , renverse évidemment toutes les sciences et surtout la morale, et dont les autres maximes, qui la plupart ne sont pas meilleures , ont formé tant d'hérétiques , tant de libertins , et répandu tant de ténèbres dans l'ancienne scholastique ; en un mot , parce qu'il préfère la philosophie de saint Augustin à celle d'Aristote.
« Au reste , mon révérend père , je ne prétens point rejeter ici sur les disciples de ce prince de l'École les conséquences de leurs opinions ou des siennes , dès lors qu'ils nient ces conséquences. Dieu me préserve d'une conduite si contraire à l'esprit de la charité , et d'imiter en cela nos adversaires ! je n'en veux qu'à l'erreur, et je respecte , je révère les personnes qui de bonne foi la soutiennent pour la vérité. Mais si, malgré un procédé .si juste et si équitable, je ne puis éviter de leur être une occasion de scandale , où en suis-je réduit , et quel parti veulent-ils que je prenne ? Qu'ils en jugent eux-mêmes par ce mot de saint Augustin , que je les supplie de me permettre d'estimer comme un grand philosophe et comme un grand théologien , s'ils me refusent cette grâce à l'égard de M. Descartes et du P. Malebranche : « Nonne 2 in multis si non secundum carnem homo sapiat , « quam mortem dicit esse apostolus , magno scandalo erit ei a qui adhuc secundum carnem sapit, ubi et dicere quid sentias « periculosissimum , et non dicere laboriosissimum , et aliud « quam sentis dicere perniciosissimum ? » Voilà précisément l'état où je me trouve. Je prie notre maître commun qu'il vous dicte là-dessus la résolution que vous avez à prendre ; et s'il en .faut venir à la séparation, que ce soit sans rompre la charité départ ni d'autre. Je vous promets que , de quelque manière qu'on me traite, je vivrai toujours avec la
1 Voyez l'écrit de Launey, De varia Arislolelis in Academia Parisiensi fortunajerlia edilio adclioret corveclior, Lutet. Paris, 16G2. - Ep. 250 ad Paulin., edit. Bened., t. II, p. 258.