TROISIÈME PARTIE
Ou Us sont capables de cette charge , ou ils en sont incapables :
S^ils en sont capables, ils sont inexcusables de ne pas s'?/ emploifcr :
S'' ils en sont incapables , ils sont inexcusables d'^avoir accepté une charge si importante dont ils ne pouvaient pas s"* acquitter :
Et par conséquent , en quelque manière que ce soit, ils sont inexcusables devant Dieu, s''ils ne travaillent au salut des âmes ciui leur sont commises.
Mais on peut faire quelques observations sur ces sortes de raisonnements.
La première est, que l'on n'exprime pas toujours toutes les })ropositions qui y entrent : car, par exemple, le dilemme que nous venons de proposer est renfermé dans ce peu de paroles d'une harangue de saint Charles, à l'entrée de l'un de ses conciles provinciaux : Si tanto muneri impares, cur tam ambitiosi ? si pares, cur tam négligentes ?
Ainsi, il y a beaucoup de choses sous-entendues dans ce dilemme célèbre, par lequel un ancien philosophe prouvait qu'on ne devait point se mêler des affaires de la république.
Si on y agit bien, on offensera les hommes ; si on y agit mal, on offensera les dieux : donc on ne doit point s^en mêler.
Et de même en celui par lequel un autre prouvait qu'il ne fallait pas se marier : Si la femme qiCon épouse est belle, elle cause de la jalousie ; si elle est laide, elle déplaît : donc il ne faut point se marier.
Car dans l'un et l'autre de ces dilemmes, la proposition qui devait contenir la partition est sous-entendue ; et c'est ce qui est fort ordinaire, parce qu'elle se sous-entend facilement, étant assez marquée par les propositions particulières où l'on traite chaque partie.
Et de plus, afin que la conclusion soit renfermée dans les prémisses , il faut sous-entendre partout quelque chose de général qui puisse convenir à tout comme dans le premier :
Si on agit bien, on offensera les hommes, ce qui cftt fâcheux; Si on agit mal, on offensera les dieux, ce qui est fâclieux aussi; Donc il est fâcheux, en toute manière, de se mêler des affaires \de la république.
Cet avis est fort important pour l)i(Mi juger do la force d'un [dilemme. Car ce qui fait, i)ar exemple, que celui-là n'est pas con-
cluant , est qu'il n'est point fâcheux d'offenser les hommes , quand on ne peut l'éviter qu'en offensant Dieu.
La deuxième observation est qu'un dilemme peut être vicieux, principalement par deux défauts. L'un est, quand la disjonctive sur laquelle il est fondé est défectueuse, ne comprenant pas tous Jes membres du tout que l'on divise.
Ainsi le dilemme, pour ne point se marier, ne conclut pas, parce qu'il peut y avoir des femmes qui ne seront pas si belles qu'elles causent de la jalousie, ni si laides qu'elles déplaisent.
C'est aussi , par cette raison , un très faux dilemme que celui dont se servaient les anciens philosophes pour ne point craindre la mort. Ou notre âme, disaient-ils, périt avec le corps; et ainsi, 11' ayant plus de sentiment, nous serons incapables de mal: ou si Vâme survit au corps, elle sera plus heureuse qu''elle n''était dans le corps : donc la mort n'est point à craindre. Car, comme Montaigne a fort bien remarqué 8^, c'était un grand aveuglement de ne pas voir qu'on peut concevoir un troisième état entre ces deux-là ; qui est que, l'âme demeurant après le corps, se trouvât dans un état de tourment et de misère, et qui donne un juste suj^t d'appréhender la mort , de peur de tomber en cet état.
L'autre défaut, qui empêche que les dilemmes ne concluent, est quand les conclusions particulières de chaque partie ne sont pas nécessaires. Ainsi, il n'est pas nécessaire qu'une belle femme cause de la jalousie, puisqu'elle peut être si sage et si vertueuse qu'on n'aura aucun sujet de se défier de sa fidélité.
Il n'est pas nécessaire aussi qu'étant laide , elle déplaise à son mari, puisqu'elle peut avoir d'autres qualités si avantageuses d'esprit et de vertu, qu'elle ne laissera pas de lui plaire.
La troisième observation est, que celui qui se sert d'un dilemme doit prendre garde qu'on ne puisse le retourner contre lui-même. Ainsi Aristote témoigne qu'on retourna, contre le philosophe qui ne voulait pas qu'on se mêlât des affaires publiques, le dilemme dont il se servait pour le prouver : car on lui dit :
Si Oïl s'y gouverne selon les règles corrompues des hommes , on contentera les hommes; Si on garde la vraie justice , on contentera les dieux : Donc on doit s'e?i mêler.
Néanmoins ce retour n'était pas raisonnable ; car il n'est pas avaiitcigeux de contenter les hommes en offensant Dieu.
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