‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 124 sur 214 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Des lieux ou de la méthode de trouver des arguments. Combien cette méthode

est de peu d'usage.

Ce que les rhétoriciens et les logiciens appellent lieux , loci argumentorum, sont certains chefs généraux, auxquels on peut rapporter toutes les preuves dont on se sert dans les diverses matières que l'on traite ; et la partie de la logique , qu'ils appellent invention , n'est autre chose que ce qu'ils enseignent de ces lieux.

Ranius fait une querelle sur ce sujet à Aristote et aux philosophes de l'école , parce qu'ils traitent des lieux après avoir donné les règles des arguments, et il prétend contre eux qu'il faut expliquer les lieux et ce qui regarde l'invention avant que de traiter de ces règles^.

La raison de Ramus est, que l'on doit avoir trouvé la matière avant que de songer à la disposer.

Or, l'explication des lieux enseigne à trouver cette matière , au lieu que les règles des arguments n'en peuvent apprendre que la disposition.

Mais cette raison est très faible, parce qu'encore qu'il soit nécessaire que la matière soit trouvée pour la disposer, il n'est pas nécessaire néanmoins d'a{)prendre à trouver la matière avant d'avoir appris à la disposeï- : car, pour apprendre à disposer la matière , il suffit d'avoir certaines matières générales pour servir d'exemples; or, l'esprit et le sens commun en fournissent toujours assez , sans qu'il soit besoin d'en emprunter d'aucun art ni d'aucune méthode. 11 est donc vrai qu'il faut avoir une matière pour y appliquer les règles des arguments ; mais il est faux qu'il soit nécessaire de trouver cette matière par la méthode des lieux.

On pourrait dire, au contraire, que comme on prétend enseigner dans les lieux l'art de tirer des arguments et des syllogismes, il est nécessaire de savoir auparavant ce que c'est qu'argument et syllogisme; mais on pourrait peut-être aussi répondre que la nature seule nous fournit une connaissance générale de ce que c'est que raisonnement, qui suffit pour entendre ce qu'on en dit en parlant des lieux.

Il est donc assez inutile de se mettre en peine en quel ordre on doit traiter des lieux, puisque c'est une chose à peu près indifférente; mais il serait peut-être plus ulilp dVxaminer s'il ne serait pas plus à propos de n'en \miil traiter du tout,

On sait que les anciens ont fait un grand mystère de cette méthode , et que Cicéron la préfère même à toute la dialectique, telle qu'elle était enseignée par les Stoïciens, parce qu'ils ne parlaient point des lieux. Laissons , dit-il, toute cette science , qui ne nous dit rien de l'art de trouver des arguments , et qui ne nous fait que trop de discours pour nous instruire à en juger. Istam artem totam relinquamus qnœ in excogitandis argumentis muta nimiiim est, in judicandis nimirùm loqiiax. Quintilien et tous les autres rhétoriciens , Aristote et tous les philosophes en parlent de même ; de sorte que l'on aurait peine à n'être pas de leur sentiment, si l'expérience générale n'y paraissait entièrement opposée.

On peut en prendre à témoin presque autant de personnes qu'il y en a qui ont passé par le cours ordinaire des études, et qui ont appris de cette méthode artificielle de trouver des preuves, ce qu'on en apprend dans les collèges; car, y en a-t-il un seul qui puisse dire véritablement que , lorsqu'il a été obligé de traiter quelque sujet, il ait fait réflexion sur ces lieux et y ait cherché les raisons qui lui étaient nécessaires? Qu'on consulte tant d'avocats et de prédicateurs qui sont au monde, tant de gens qui parlent et qui écrivent, et qui ont toujours de la matière de reste ; et je ne sais si on en pourra trouver quelqu'un qui ait jamais pensé à faire un argument à causa, ah effectu, ab adjundis, pour prouver ce qu'il désirait persuader.

Aussi, quoique Quintilien fasse paraître de l'estime pour cet art, il est obligé néanmoins de reconnaître qu'il ne faut pas, lorsqu'on traite une matière, aUer frapper à la porte de tous ces lieux pour en tirer des arguments et des preuves. Illud , quoque , dit- il , studiosi eloquentiœ cogitent non esse, cùm proposita fuerit materia dicendi, scrutanda singula et velut ostiatim pulsanda , ut sciant an ad id probandum quod intendinnis, forte respondeant.

Il est vrai que tous les arguments qu'on fait sur chaque sujet peuvent se rapporter à ces chefs et à ces termes généraux qu'on appelle lieux ; mais ce n'est point par cette méthode qu'on les trouve. La nature, la considération attentive du sujet, la connaissance des diverses vérités les fait produire et ensuite l'art les rapporte à certains genres, de sorte que l'on peut dire véritablement des lieux , ce que saint Augustin dit en général des préceptes de la rhétorique. On trouve, dit-il, que les règles de l'éloquence sont observées dans les discours des personnes éloquentes, quoiqu'ils n'y pensent pas en les faisant, soit qu'ils les sachent, soit qu'ils les ignorent. Us pratiquent ces règles, parce qu'ils sont éloquents;

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