TROISIÈME PARTIE
mais ils ne s'en servent pas pour être éloquents. ïmplent quippe illa , quia sunt éloquentes , non adhibent ut sint éloquentes.
L'on marcho naturellement, comme ce môme père le remarque en un autre endroit , et en marchant on fait certains mouvements réglés du corps ; mais il ne servirait de rien pour apprendre à marcher, de dire, par exemple, qu'il faut envoyer des esprits en certains nerfs , remuer certains muscles , faire certains mouvements dans les jointures, mettre un pied devant l'autre, et se reposer sur l'un pendant que l'autre avance. On peut bien former des règles en observant ce que la nature nous fait faire; mais on ne fait jamais ces actions par le secours de ces règles : ainsi l'on traite tous les lieux dans les discours les plus ordinaires , et l'on ne saurait rien dire qui ne s'y rapporte; mais ce n'est point en y faisant une réflexion expresse que l'on produit ces pensées ; cette réflexion ne pouvant servir qu'à ralentir la chaleur de l'esprit et à Tempêcher de trouver les raisons vives et naturelles , qui sont les vrais ornements de toute sorte de discours.
Virgile, dans le neuvième Livre de l'Enéide, après avoir représenté Euryale surpris et environné de ses ennemis , qui étaient près de venger sur lui la mort de leurs compagnons c{ue Nisus, ami d'Euryale, avait tués, met ces paroles pleines de mouvement et de passion dans la bouche de Nisus :
Me, me, adsvm qui feci : in me converiite ferriim, 0 lliitidi ! mea frnus omnis ; nihil isie.^ nec ausus, Nec potnii : cœlum hoc, et sidéra conscin teslor : Tanlùm infelicem nimiùm dile.xit amicum.
C'est un argument, dit Ramus, à causa efficiente; mais on pourrait bien juger avec assurance, que jamais Virgile ne songea, lorsqu'il fit ces vers , au lieu de la cause efficiente. Il ne les aurait jamais faits, s'il s'était arrêté à y chercher cette pensée ; et il faut nécessairement que, pour produire des vers si nobles et si animés, il ait, non-seulement oublié ces règles, s'il les savait, mais qu'il se soit, en quelque sorte, oublié lui-même pour prendre la passion qu'il représentait.
Le peu d'usage que le monde a fait de cette méthode des lieux depuis tant de temps qu'elle est trouvée et qu'on l'enseigne dans les écoles, est une preuve évidente qu'elle n'est pas de grand usage; mais quand on se serait appliqué à en tirer tout le fruit (ju'on en peut tirer, on ne voit pas qu'on puisse arriver par là à (lueKpie chose qui soit véritablement utile et estimable; car tout
ce qu'on peut prétendre par cette méthode, est de trouver sur chaque sujet diverses pensées générales, ordinaires, éloignées, comme les Lullistes en trouvent par le moyen de leurs tables : or, tant s'en faut qu'il soit utile de se procurer cette sorte d'abondance, qu'il n'y a rien qui gâte davantage le jugement.
Rien n'étouffe plus les bonnes semences que l'abondance des mauvaises herbes ; rien ne rend un esprit plus stérile en pensées justes et solides, que cette mauvaise fertilité de pensées communes. L'esprit s'accoutume à cette facilité , et ne fait plus d'efforts pour trouver les raisons propres, particulières et naturelles , qui ne se découvrent que dans la considération attentive de son sujet. On devrait considérer que cette abondance , qu'on recherche par le moyen de ces lieux, est un très petit avantage. Ce n'est pas ce qui manque à la plupart du monde. On pèche beaucoup plus par excès que par défaut ; et les discours que l'on fait ne sont que trop remplis de matière. Ainsi, pour former les hommes dans une éloquence judicieuse et solide, il serait bien plus utile de leur apprendre à se taire qu'à parler , c'est-à-dire à supprimer et à retrancher les pensées basses , communes et fausses , qu'à produire, comms ils font, un amas confus de raisonnements bons et mauvais, dont on remplit les livres et les discours.
Et comme l'usage des lieux ne peut guère servir qu'à trouver de ces sortes de pensées, on peut dire que s'il est bon de savoir ce qu'on en dit, parce que tant de personnes célèbres en ont parlé qu'ils ont formé une espèce de nécessité de ne pas ignorer une chose si commune , il est encore beaucoup plus important d'être très persuadé qu'il n'y a rien de plus ridicule que de les employer pour discourir de tout à perte de vue , comme les Lullistes font par le moyen de leurs attributs généraux , qui sont des espèces de lieux; et que cette mauvaise facilité de parler de tout, et de trouver raison partout, dont quelques personnes font vanité, est un si mauvais caractère d'esprit, qu'il est beaucoup au-dessous de la bêtise.
C'est pourquoi tout l'avantage qu'on peut tirer de ces lieux se réduit au plus à en avoir une teinture générale, qui sert peut-être un peu, sans qu'on y pense, à envisager la matière que l'on traite par plus de faces et de parties.
TKOlSlÈiME PARTIE. 22D