‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 81 sur 214 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

traordinaires ne passent point pour devoir être comprises dans ces termes universels, comme si je dis, tous les hommes liront que deux Iras , cette proposition doit passer pour vraie dans l'usage ordinaire ; et ce serait chicaner que d'opposer qu'il y a eu des monstres qui n"ont pas laissé d'être hommes, quoiqu'ils eussent quatre bras, parce qu'on voit assez qu'on ne parle pas des monstres dans ces propositions générales, et qu'on veut dire seulement que, dans Tordre de la nature, les hommes n'ont que deux bras. On peut dire de même que tous les hommes se servent des sons pour exprimer leurs pensées, mais que tous ne se servent pas de l'écriture : et ce ne serait pas une objection raisonnable que d'opposer les muets j)our trouver de la fausseté dans cette proposition, parce qu'on \oit assez, sans qu'on l'exprime, que cela ne doit s'entendre que de ceux qui n'ont point d'empêchement naturel à se servir des sons, ou pour n'avoir pu les apprendre, comme ceux qui sont nés sourds , ou pour ne pouvoir les former, comme les muets.

Observation III. Il y a des propositions qui ne sont universelles que parce qu'elles doivent s'entendre de generibus singulurum, et non pas de singulis generum, comme parlent les philosophes, c'est-à-dire de toutes les espèces de quelque genre, et non {las de tous les particuliers de ces espèces. Ainsi l'on dit que tous les animaux furent sauvés dans l'arche de Noé, parce qu'il en fut sauvé (juelques-uns de toutes les espèces. Jésus-Christ dit aussi des Vharisions, qu'ils payaient la dîme de toutes les herbes, decimaiis omne olus^ non qu'ils payassent la dlme de toutes les herbes qui étaient dans le monde, mais parce qu'il n'y avait point de sortes d'herbes dont ils ne payassent la dîme. Ainsi saint Paul dit : Sicut et ego omnibus per omnia placeo ; c'est-à-dirt^ (ju'il s'accommodait à toutes sortes de personnes, Juifs, Gentils, Chrétiens, quoicju'il ne plut pas à ses persécuteurs , qui étaient en si grand nombie. Ainsi l'on dit d'un homme, qu''il a passé par toutes les charges, c'est-à-dire par toutes sortes de charges.

Observation IV. Il y a des propositions qui ne sont universelles (jue parce que le sujet doit être pris comme restreint par une partie de l'attribut ; je dis par une partie , car il serait ridicule qu'il fût restreint par tout l'attribut, comme qui prétendrait que cette pro[iosition est vraie : Tous les hommes sont justes, parce qu'il l'entendrait en ce sens, < ue tous les hommes justes sont justes, ce qui serait nnpertinent. Mais quand l'attribut est complexe, et a deux parties, comme dans celt^ proposition : Tous les hommes

sont justes par la grâce de Jésus-Christ , c'est avec raison qu'on peut prétendre que le terme de justes est sous-entendu dans le sujet, quoiqu'il n'y soit pas exprimé ; parce qu'il est assez clair que l'on veut dire seulement que tous les hommes qui sont justes ne sont justes que par la grâce de Jésus-Christ : et ainsi cette proposition est vraie en toute rigueur, quoiqu'elle paraisse fausse à ne considérer que ce qui est exprimé dans le sujet, y ayant tant d'hommes qui sont méchants et pécheurs, et qui, par conséquent, n'ont point été justifiés par la grâce de Jésus-Christ. 11 y a un très grand nombre de propositions dans l'Écriture , qui doivent être prises en ce sens , et entre autres ce que dit saint Paul : Comme tous meurent par Adam., ainsi tous seront vivifiés par Jésus- Christ^; car il est certain qu'une infinité de païens, qui sont morts dans leur infidélité, n'ont point été vivifiés par Jésus-Christ, et qu'ils n'auront aucune part à la vie de la gloire dont parle saint Paul en cet endroit : et ainsi le sens de l'apôtre est que , comme tous ceux qui meurent , meurent par Adam , tous ceux aussi qui sont vivifiés, sont vivifiés par Jésus-Christ.

Il y a aussi beaucoup de propositions qui ne sont moralement universelles qu'en cette manière, comme quand on dit : Les Français sont bons soldats ; les Hollandais sont bons matelots; les Flamands sont bons peintres ; les Italiens sont bons comédiens ; cela veut dire que les Français qui sont soldats sont ordinairement bons soldats , et ainsi des autres.

Observation V. Il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait point d'autre marque de particularité que ces mots, quidam, aliquis , quelque, et semblables ; car, au contraire, il arrive assez rarement que l'on s'en serve , surtout dans notre langue.

Quand la particule des ou de est le pluriel de l'article un , selon la nouvelle remarque de la Grammaire générale , elle fait que les noms se prennent particulièrement, au lieu que, pour l'ordinaire, ils se prennent généralement avec l'article les. C'est pourquoi il y a bien de la différence entre ces deux propositions : Les médecins croient maintenant qu'il est bon de boire pendant le chaud de la fièvre; et. Des médecins croient maintenant que le sang ne se fait pas dans le foie. Car les médecins, dans la première, marque le commun des médecins d'aujourd'hui ; et des médecins, dans la seconde, marque seulement quelques médecins particuliers.

Mais souvent avant des, ou de, ou un au singulier, on met il y a, comme il y a des médecins, et cela en deux manières.

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