‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 82 sur 214 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La première est, en mettant seulement après des, ou un, un substantif pour être le sujet de la proposition, et un adjectif pour en être l'attribut, soit qu'il soit le premier ou le dernier, comme : Il y a des douleurs salutaires; il y a des plaisirs funestes; il ij a de faux amis ; il y a une humilité généreuse ; il y a des vices couverts de Vapparence de la vertu. C'est comme on exi)rime dans notre langue ce qu'on exprime par quelque dans le style de l'école : Quelques douleurs sont salutaires, quelque humilité est généreuse , et ainsi des autres.

La seconde manière est de joindre par un qui l'adjectif au substantif: Il y a des craintes qui sont raisonnables. Mais ce qui n'empêche pas que ces propositions ne puissent être simples dans le sens, quoique complexes dans l'expression : car c'est comme si on disait simplement : Quelques craintes sont raisonnables. Ces façons de parler sont encore plus ordinaires que les précédentes : Il y a des hommes qui n'aiment qu'eux-mêmes ; il g a des chrétiens qui sont indignes de ce nom.

On se sert quelquefois en latin d'un mot semblable. Horace.

Sunt quibiis in salyrâ videor nimis acer^ et ultra Legem tendere opus^^.

Ce qui est la même chose que s'il avait dit :

Quidam existimant me nimis acrem esse in satyrâ. Il y en a qui me croient trop piquant dans la satire.

De même dans l'Écriture : Est qui nequiter se humiliât; il y en a qui s'humilient mal.

Oninis, tout, avec une négation, fait aussi une proposition particulière, avec cette différence, qu'en latin la négation précède omnis, et en français elle suit tout : Non omnis qui dicit mihi. Domine, Domine, intrabitin regnum cœlorum^^. Tous ceux qui me disent. Seigneur, Seigneur, n'entreront point dans le royaume des cieux. Non omnepeccatumestcrimen. Toutpéché n'est pas un crime.

Néanmoins dans l'hébreu , non omnis est souvent pour nulJus, comme dans le psaume : Nonjustificabitur in conspectu tuo omnis vivens^'^, nul homme vivant ne se justifiera devant Dieu. Cela vient de ce qu'alors la négation ne tombe que sur le verbe, et non point sur omnis.

Observation VÏ. Voilà quelques observations assez utiles quand il y a un lornu> d'universalité, comme tout, nul, etc. Mais quand il n'y en a point , et (pfil n'y a point aussi de particularité, comme

quand je dis, Vhomme est raisonnable, ^''homme est juste, c'est une question célèbre parmi les philosophes , si ces propositions , qu'ils appellent indéfinies, doivent passer pour universelles ou pour particuhères; ce qui doit s'entendre quand elles sont sans aucune suite de discours, ou qu'on ne les a point déterminées par la suite à aucun de ces sens ; car il est indubitable qu'on doit prendre le sens d'une proposition, quand elle a quelque ambiguïté, de ce qui l'atcompagne dans le discours de celui qui s'en sert.

La considérant donc en elle-même , la plupart des philosophes disent qu'elle doit passer pour universelle dans une matière nécessaire , et pour particulière dans une matière contingente.

Je trouve cette maxime approuvée par de fort habiles gens , et néanmoins elle est très fausse ; et il faut dire , au contraire, que lorsqu'on attribue quelque qualité à un terme commun, la proposition indéfinie doit passer pour universelle en quelque matière que ce soit : et ainsi, dans une matière contingente, elle ne doit point être considérée comme une proposition particulière, mais comme une universelle qui est fausse ; et c'est le jugement naturel que tous les hommes en font , les rejetant comme fausses lorsqu'elles ne sont pas vraies généralement, au moins d'une généralité morale, dont les hommes se contentent dans les discours ordinaires des choses du monde.

Car qui souffrirait que l'on dît : Que les ours sont blancs , que les hommes sont noirs , que les Parisiens sont gentilshommes , les Polonais sont socinie7is , les Anglais sont trembleurs? Et cependant, selon la distinction de ces philosophes, ces propositions devraient passer pour très vraies, puisque étant indéfinies dans imc matière contingente, elles devraient être prises pour particulières. Or, il est très vrai qu'il y a quelques ours blancs, comme ceux de la Nouvelle-Zemble ; quelques hommes qui sont noirs , comme les Éthiopiens ; quelques Parisiens qui sont gentilshommes ; quelques Polonais qui sont sociniens ; quelques Anglais qui sont trembleurs. Il est donc clair qu'en quelque matière que ce soit, les propositions indéfinies de cette sorte sont prises pour universelles , mais que dans une matière contingente on se contente d'une universalité morale. Ce qui fait qu'on dit fort bien : Les Français sont vaillants , les Italiens sont soupçonneux, les Allemands sont grands, les Orientaux sont voluptueux . quoique cela ne soit pas vrai de tous les particuliers , parce qu'on se contente qu'il soit vrai de la plupart.

Il y a donc une autre distinction sur ce sujet , laquelle est plus

Page 1