‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 110 sur 172 · CHAPITRE \XI1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \XI1I

« seule qui juge chez eux de la différence des sons, la raison « n'y connaît rien. Mais on ne peut pas dire que loreille « juge par idée claire ou autrement que par sentiment. Les « musiciens n'ont donc point d'idée claire des sons, en tant « que sentiments ou modifications de lame; et par consé- « quent on ne conçoit point l'àme ni ses modifications par « idée claire , mais seulement par conscience ou sentiment « intérieur. »

RÉp. Rien n'est plus embrouillé que cette raison ; pour y donner quelque forme , il la faudrait réduire à deux arguments , dont le premier serait :

Nous ne connaissons point par idée claire ce que nous ne connaissons que par l'oreille , et non par la raison.

Or, quoique les musiciens connaissent fort bien les différentes consonnances, ce n'est que par l'oreille qu'ils en. jugent, et la raison n'y connaît rien.

Nous ne connaissons donc point les sons par des idées claires.

Le deuxième est : Xous ne connaissons point par idée claire ce que nous ne connaissons cpie par sentiment intérieur.

Or, rame ne connaît ses modifications que par sentiment intérieur.

Donc elle ne les connaît point par des idées claires.

Mais je nie les majeures de l'un et de lautre.

Et je prétends que dans l'une et dans l'autre on nous veut faire regarder comme deux choses opposées, ce qui n'est nullement opposé.

Car, dans la majeure du premier , aussi bien que dans la mineure, on veut qu'il n'y ait que l'oreille qui juge des sons, et que la raison n'y connaisse rien , quoiqu'il n'y ait rien de plus faux dans la philosophie même de cet auteur, que l'idée qu'il donne ici de l'oreille, qui juge seule d'une consonnance, sans que la raison ait aucune part à ce jugement. On sait qu'il enseigne partout que les sens ne jugent de rien . et que c'est la raison seule qui juge de ce qui lui est rapporté par

les sens. En vain donc oppose-t-il 1" oreille à la raison , dans une chose qui ne se peut jamais faire que par la raison, quoique par rentremise de loreille. 11 faut donc qu'il parle plus nettement et plus philosophiquement, et qu'il se réduise a dire, que quoique ce soit notre raison qui aperçoit les sons et qui en juge aussi bien que de toutes les autres qualités sensibles, on doit croire néanmoins que de ce qu'elle ne les peut apercevoir que par le ministère des sens, c'est une marque qu'elle ne les peut apercevoir par des idées claires. Je me pourrais contenter de dire que je nie cela, et que j'attends qu'on me le prouve ; car je ne crois pas qu'on osât faire passer cette maxime pour un de ces premiers principes dont on ne saurait douter de bonne foi. Je veux néanmoins faire plus et montrer, tant par ce que chacun peut connaître par sa propre conscience , que par l'autorité d'un grand homme, qu'il n'y a nulle incompatibilité entre ne connaîtr-e une chose que par l'entremise des sens, et en avoir une idée claire.

Mais il faut auparavant remarquer que la difficulté n'est pas en général sur l'idée , mais seulement sur la qualité de claire ; car , avouant comme il a fait , qu'il a reconnu en un endroit que nous avons une idée de notre àme , quoiqu'il ait dit en d'autres que nous n'en avons point, il n'a démêlé cette contradiction apparente , que par cette distinction : qu'il a dit que nous en avions une, en prenant le mot d'idée pour tout ce qui représente à Vesprit quelque chose, soit clairement , soit obscurément, et qu'il ne l'a nié qu'en restreignant le mot d'idée à une idée claire. Il ne s'agit donc que de prouver que l'idée que nous avons des qualités sensibles , comme sont les couleurs, les sons, les odeurs, en tant qu'elles sont des modifications de notre àme, est une idée claire. Et pour cela il n'est besoin que de prouver que nous les connaissons clairement: car, puisque nous les connaissons par une idée, en prenant ce mot généralement comme cet auteur l'avoue , si cette idée ne nous les représente que confusément , ce sera

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