‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 111 sur 172 · CHAPITRE XXIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIll

une idée confuse : mais si elle nous les représente clairement et distinctement , ce sera une idée claire.

Or j"en appelle à la conscience de tout le monde. Qu'ils se consultent eux-mêmes, et qu'ils me disent sil n'est pas vrai qu'ils croient connaître clairement les différentes couleurs qu'ils voient et les divers sons qu'ils entendent. Cet auteur même le reconnaît , en effet , quoiqu'il semble en avoir un peu de peine, et que c'est pour cela qu'il se sert de quelques termes diminutifs , ayant peut-être prévu que cela ne s'accorderait pas tout à fait avec une autre de ses maximes. C'est dans le chapitre 13 du premier livre : « Il se trouve, dit-il, « tous les jours une infinité de gens qui se mettent fort en (' peine de savoir ce que c'est que la douleur, le plaisir et les

« autres sensations Il est vrai que ces sortes de gens

« sont admirables de vouloir qu'on leur apprenne ce qu'ils V ne peuvent ignorer. Une personne * . par exemple, qui se « brûle la main, distingue fort bien la douleur qu'il sent « d'avec la lumière, la couleur, le son, les saveurs, les odeurs, « le plaisir et d'avec toute autre douleur que celle qu'il sent : « il la distingue très-bien de l'admiration , du désir , de « l'amour : il la distingue d'un carré, d'un cercle, d'un « mouvement, enfin il la reconnaît fort différente de toutes « les choses qui ne sont point cette douleur qu'il sent ; or, « s'il n'avait aucune connaissance de la douleur, je voudrais « bien savoir corimient il pourrait connaître avec évidence « et certitude que ce qu'il sent n'est aucune de ces choses.» Il se contente de dire que cela prouve que nous avons quelque connaissance de la douleur. Mais il est clair que cela prouve plus , et que l'on en doit conclure que nous la connaissons clairement; car, si nous n'en avions qu'une connaissance obscure, nous ne pourrions connaître qu'avec quelque doute, et non point avec évidence et certitude, que ce que nous sentons n'est aucune de toutes les choses qu'il a marquées.

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Et en effet, c'est ce qu'assure M. Descartes, que nous voyons clairement les qualités sensibles, lorsque nous ne les considérons que comme des modifications de notre esprit; quoique ce fût l'homme du monde le plus réservé à prendre pour clair ce qui ne l'aurait pas été. On ne peut pas le dire plus positivement qu'il fait dans le passage que nous avons déjà rapporté du premier livre des Principes, §. 68. « Pour bien distinguer, dit-il , ce qui est clair et obscur « dans les idées que nous avons des choses , il faut surtout « bien remarcpier que nous voyons clairement et distinctement « la douleur, la couleur et autres choses semblables , tant « que nous ne les regardons que comme des sentiments et « des pensées, mais qu'il n'en est pas de même quand nous « les considérons comme des choses qui sont hors de notre « esprit. ))

Or, de là je conclus deux choses , l'une qu'il n'y a rien de plus faux que la majeure du deuxième argument, qui est une supposition que cet auteur fait partout, en nous voulant faire passer pour deux choses opposées « de voir une chose par « une idée claire, et de ne la voir que par un sentiment in- « térieur. » Car on ne voit la douleur , la couleur, et autres choses semblables, que par sentiment intérieur, et néanmoins M. Descartes soutient qu'on les voit clairement et distincte^ ment , quand on ne les considère que comme des sentiments et des pensées.

L'autre . que la douleur, la couleur et autres choses semblables, n'étant connues obscurément et confusément que quand nous les considérons par erreur, comme étant hors de notre àme, il s'ensuit de là que les idées de ces qualités sensibles ne sont obscures et confuses que quand on les rapporte aux corps, comme si elles en étaient des modifications. Et par conséquent on ne peut raisonnablement rien conclure de leur obscurité contre la clarté de l'idée de l'àme, et cela irait plutôt à faire douter de la clarté de l'idée de l'étendue.

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