‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 112 sur 172 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

J'en pourrais demeurer là: mais, puisqu'il fait tant valoir cette matière des sensations, pour prouver que nous navons point d'idée claire de notre âme, j'ai cru qu'on serait bien aise de voir que, sans sortir de cette matière des sensations, on pourrait facilement le convaincre par un argimient semblable au sien , que nous n'avons point d'idée claire de l'étendue, ou au moins que l'idée de notre àme est plus claire que celle de l'étendue.

Il n'est besoin pour cela que de remarquer que nos différentes sensations dépendent de différentes causes occasionnelles qui ne sont point des modifications de notre Ame, mais de la matière. Par exemple, si j'ai le sentiment de la couleur rouge en regardant un objet, et de la verte, lorsque j'en regarde un autre, cela vient de ce que les particules de la surface de ces deux objets sont différemment disposées, ce qui est cause que les globules, par lesquels se communique l'action de la lumière, rejaillissent diversement de ces deux objets vers nos yeux, et qu'ils causent ensuite de différents mouvements dans les filets du nerf optique. Or, il n'y a rien de ces trois choses-là qui n'appartienne à l'étendue, et non pas à notre àme. Cela supposé, voici comme je raisonne :

Je connais clairement et distinctement mes sensations, quand je ne les considère que comme des modifications de mon àme. C'est ce que je viens de prouver. Et, au contraire, je ne connais point du tout , ou je ne connais qu'obscurément et confusément les causes occasionnelles de mes différentes sensations, quoiqu'il soit certain qu'il n'y a rien dans ces causes occasionnelles qui n'appartienne à l'étendue; car qui est celui qui se peut vanter de connaître clairement comment doivent être disposées les particules de la surface d'un corps, pour être la cause occasionnelle du sentiment que j'ai de la couleur rouge, et ainsi des deux autres choses, savoir, le mouvement des globules, et le mouvement des filets du nerf optique?

Or. selon cet auteur, nous ne sommes censés avoir l'idée

claiio diin objet, qu'autant que nous pouvons connaître clairement, en consultant cette idée, les modifications dont il est capable. C'est son principe, quoique je n'en convienne pas.

Et par conséquent , si la connaissance claire ou obscure que nous avons de ce qui regarde nos sensations, peut être apportée pour une preuve de la clarté ou de l'obscurité des idées de notre àme et de l'étendue, elle ne pourra servir qu'à nous faire conclure , contre les prétentions de cet auteur, que Tidée que nous avons de notre àme est plus claire que celle que nous avons de l'étendue.

Neuvième raison*. « Comme on a une idée claire de l'or- « dre , si l'on avait aussi une idée claire de l'âme par le sen- « timent intérieur qu'on a de soi-même, on connaîtrait avec « évidence si elle serait conforme à l'ordre ; on saurait bien « si l'on est juste ou non ; on pourrait même connaître exac- (( tement toutes ses dispositions intérieures au bien et au mal, « lorsqu'on en aurait le sentiment. Mais si l'on pouvait se « connaître tel qu'on est . on ne serait pas si sujet à la pré- « somption. »

RÉP. Tout cela n'est fondé que sur la fausse définition d'une idée claire, dont j'ai déjà parlé dans la réponse à la première raison ; car j'avoue que sil n'y avait point d'idée claire que celle qui nous donnerait le moyen de connaître si parfaitement un objet que nous ne pourrions rien ignorer, non-seulement de ses principales propriétés , mais généralement de toutes ses modifications : j'avoue, dis-je, qu'en prenant en ce sens le mot û'idee claire, nous n'avons point d'idée claire de notre àme. Mais je soutiens aussi que nous n'en avons d'aucune chose , et surtout que cet auteur n'a point dû supposer que nous en avons de Vordre et de Vélendiie, en niant que nous en ayons de notre àme.

Car. pour commencer par celle de Yordre, il faudrait, pour en avoir une idée claire, selon la définition qu'il en donne,

' Page 55G.

Page 1