CHAPITRE XXIII
que nous sussions tout ce qui est conforme à Tordre. Et comme les idées claires sont, selon lui, communes à tous les hommes, il faudrait qu'il n'y eût point d'homme qui ne connut ce qui est conforme ou ce qui n'est pas conforme à l'ordre. Or, si cela était, d'où vient donc que lespa'iens, et ceux mêmes qui étaient les plus éclairés d'entre eux , ont eu tant de fausses règles de morale? D'où vient que parmi les chrétiens mêmes il y a tant de gens qui se persuadent ne faire rien contre l'ordre, lorsqu'ils le violent en mille choses? Il faut donc nécessairement, ou que nous n'ayons pas une idée claire de l'ordre, ou que nous en puissions avoir une. quoique nous ne sachions pas tout ce qui est conforme à l'urdre. Et par conséquent je pourrai avoir une idée claire de mon àme, quoique je ne la connaisse pas d'une manière si parfaite, que tout ce qui est en elle me soit toujours évident. Mais ce qui est bien étrange, est qu'il paraît que cet auteur a supposé que l'idée claire que nous avons de l'ordre nous donnait moyen de connaître avec évidence ce qui est conforme à Tordre : autrement il n'aurait pu conclure , « que « comme on a une idée claire de l'ordre, si nous avions « aussi une idée claire de notre àme , on connaîtrait avec « évidence si elle est conforme à l'ordre. » Car, si je me puis tromper en croyant conforme à Tordre ce qui n'y serait pas conforme, je pourrais connaître parfaitement l'état de mon àme , sans que je connusse pour cela avec évidence si cela était conforme à l'ordre. C'est ce qu'on comprendra mieux par un exemple. Quand saint Paul persécutait les chrétiens, il n'ignorait pas quel était sur cela Tétat de son àme; car il connaissait fort bien le dessein qu'il avait d'exterminer la rehgion que les disciples de Jésus de Nazareth voulaient établir. Il n'y avait donc rien , au regard de la connaissance de son àme , qui le put empêcher de connaître avec évidence si elle était ou si ehe n'était pas conforme à l'ordre. Et cependant il ne le savait point , et il se trompait certainement en la crevant conforme à Tordre. Son erreur venait donc, non
(le ne pas bien connaître son âme, mais de ne pas bien connaître ce qui est conforme à l'ordre. Et par conséquent on aurait autant de droit de conclure de là que nous n'avons pas une idée claire de Tordre, que d'en conclure que nous n'avons pas une idée claire de notre àme.
Il en est de même de Vidée de l'étendue. Il y a une infinité de choses que nous n'aurions jamais su si elles convenaient ou non à l'étendue, si nous ne l'avions appris par expérience. Qui se serait jamais imaginé tous les effets de la poudre à canon , si on ne les avait appris par hasard ? C'est encore le hasard qui a fait juger que les effets qu'on attribuait à la fuite du vide doivent être attribués à la pesanteur de Tair. Il y a très-peu de gens qui puissent croire que tout ce que font les autres animaux se fasse sans connaissance, par les seules modifications de l'étendue. Mais si des hommes étaient nés dans une île déserte, où il n'y aurait aucun animal, il est encore plus certain qu'ils ne trouveraient jamais dans l'idée de l'étendue qu'il pût y avoir de telles machines. Il en est presque de même des plantes. Si nous n'en avions jamais vu , la clarté de l'idée de l'étendue ne suffirait pas pour nous en faire avoir la moindre pensée. Cependant l'auteur de la liecherche de la Vérité ne laisse pas de croire que nous avons une idée très-claire de l'étendue. Pourquoi veut-il donc que ce soit une preuve que nous n'avons pas d'idée claire de notre àme, de ce que nous avons souvent besoin d'expérience pour connaître quelles sont ses dispositions intérieures touchant la vertu , ou quelles sont ses forces pour demeurer ferme dans son devoir ?
DixiiiME RAISON. « Il est nécessaire de faire de grands rai- « sonnements pour s'empêcher de confondre l'àme avec le « corps. Mais si l'on avait une idée claire de l'àme, comme « l'on en a du corps, certainement on ne serait point obligé « de prendre tous ces détours pour la distinguer de lui : cela « se découvrirait d'une simple vue, et avec autant de faci- « litéque Ion reconnaît que le carré n'est pas le cercle. »