‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 140 sur 172 · CHAPITRE XXYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYIII

corps , puisqu'on suppose que je n'en ai point . toutes les pensées que j'ai eues de tant de divers sons , comme formés par les organes de mon corps, et en me répondant luimême intérieurement si à propos , que je ne pouvais pas douter que ce ne fussent les personnes à qui je pensais parler qui me répondaient , et cela , non une fois ou deux , mais une infinité de fois.

Donc Dieu n'étant point trompeur, il faut nécessairement que jaie un corps , et qu'il y ait d'autres hommes semblables a moi , et qui joignent comme moi leurs pensées à des sons pour me les faire connaître.

DEIXIKME ARGI MENT.

J'ai appris diverses langues pour me faire entendre de différentes personnes. Je suis bien assuré que je ne les ai point inventées; et j'ai jugé fort différemment de ces langues, les unes m'ayant paru plus belles que les autres , et j'ai cru savoir fort certainement que les autres étaient plus nouvelles et les autres plus anciennes. Et jai aussi remarqué qup , croyant parler a de certaines personnes . ils mentendaient bien en leur parlant une de ces langues , et ne m'entendaient point en leur parlant l'autre.

Or. il faudrait attribuer à Dieu une conduite tout à fait indigne de lui , s'il n'y avait que lui et mon esprit ; car il faudrait qu'il fût auteur de toutes ces différentes langues , sans qu'on en put concevoir la moindre utilité , sinon qu'il eût eu dessein de se divertir et de me tromper, et que , me faisant croire que je parle tant«jt l'une et tantôt l'autre, il me voulut aussi faire croire , en contrefaisant le personnage de ceux à qui je crois parler, qu'il y en avait qu'il n'entendait point . et d'autres qu'il entendait.

Je ne puis donc , sans croire des choses indignes de Dieu , supposer qu'il n'y a point d'hommes hors moi . et qu'il n'y a jtoint d'autres êtres que Dieu et mon esprit.

2r)fi DES VRAIES ET DES FAUSSES IDÉES.

TROISltME Ar.GlMENT.

J'ai cru ouïr une infinité de fois de? hommes qui me parlaient , dont les uns mont paru me dire de fort bonnes choses, et d'autres de fort mauvaises, et qui eussent étéoapables de me faire beaucoup offenser Dieu , si j'eusse suivi les impressions que leurs paroles étaient capables de me donner; car il y en avait même qui m'eussent porté à croire qu'il n'y a point de Dieu. Or. je suis bien assuré que ces pensées ne venaient point de moi , puisque j'en avais beaucoup d'horreur : il faudrait donc qu'elles fussent de Dieu , qui m'aurait parlé intérieurement en la place de ces personnes, que je croyais me parler extérieurement. Or, l'idée que j'ai de l'Être parfait ne souffre point qu'on lui attribue une conduite si indigne de sa bonté ; donc je dois regarder comme impossible la supposition qu'il n'y ait que Dieu et mon esprit.

OIATRIÈME ARGUMENT.

On peut tirer encore d'aussi forts arguments de l'art d" écrire . c'est-à-dire de former de certains caractères visibles qui pussent réveiller dans l'esprit de ceux qui les verraient les idées des sons , qui avaient déjà été pris pour signes des pensées. Je suis bien assuré que je n'ai point inventé cet art, et, quand je l'ai appris, je me suis imaginé que c'était d'autres personnes semblables à moi qui me l'apprenaient. Il faudrait encore que ce fut Dieu , qui eût joué tous ces personnages par les imaginations qu'il aurait mises dans mon esprit, comme pour se divertir avec moi. Pourrait-on le penser, et ne le pas croire trompeur? Mais depuis, ayant compris que la plus grande utilité de cet art était de se faire entendre aux personnes absentes qui pourraient , par le même moyen , nous rendre réponse sur ce que nous leur aurions écrit, ce qui pouvait quelquefois n'être qu'après un fort longtemps, quand elle? étaient fort éloignées, je m'en

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