‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 141 sur 172 · CHAPITRE XXYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYIII

suis ?ervi une infinité do fois à cette fin . et je nai pas manqué de recevoir la réponse au temps que j'avais pensé. Si l'une et l'autre, c'est-à-dire la lettre et la réponse, n'avaient été que des imaginations, que Dieu aurait mises dans mon esprit immédiatement par lui-même, pourrait-on douter qu'il n'eût pris plaisir à me tromper? Or, il faudrait bien que cela fût , s'il n'y avait que Dieu et mon esprit ; donc cette hypothèse , enfermant tant de choses indignes de Dieu , doit être rejetée comme impossible.

CINOriLME ARIjLMENT.

J'ai cru que l'art d'écrire avait produit une infinité de livres , et je me suis imaginé en avoir lu beaucoup , et sur différentes matières , que je suis bien assuré que je n'avais l)as faits. Il y en avait de différentes histoires, écrites en diverses langues , dont les unes mont paru vraies , d'autres douteuses et d'autres fausses. J'ai pris pour vraies, au moins au regard des principaux incidents , celles qui rapportaient de^ choses comme s'étant passées de leur temps au vu et au su de tout le monde , ou qui étaient rapportées de la même sorte par plusieurs autres auteurs, qu'on ne pouvait pas croire raisonnablement s'être entendus ensemble pour mentir. J'ai pris pour douteuses celles qui n'étaient pas si bien attestées , et pour fausses celles qui étaient manifestement contraires aux vraies , ou que ceux qui les avaient composées n'avaient données que pour des fables , commes les poèmes et les romans. Que pourrais-je dire sur cela dans l'hypothèse qu'il nv aurait que Dieu et mon esprit? Étant bien assuré que ce n'est pas moi qui ai composé ces histoires , il faudrait que ce fût Dieu qui en fût l'auteur, et qui les eût imprimées dans mon esprit et dans ma mémoire spirituelle , dans le t^mps même que je m'imaginais les lire dans les hvres, et je ne saurais plus quel jugement en porter. Car. étant de Dieu, elles devraient toutes être vraies , sans en excepter les plus fausses, ce qui est une contradiction ridicule. Et les plus vraies de-

vraient être fausses , puisque , n'y ayant que Dieu et mon esprit , il ne se serait rien passé de tout ce qu'elles conteraient. En faut-il davantage pour démontrer l'absurdité de cette supposition , quand on connaît Dieu?

>IXIKME ARGIMENT.

J'ai cru avoir lu d'autres de ces livres, sur toutes sortes de sujets. Il s'en trouve qui tendent à ruiner les plus grandes vérités , et même qu'il y a un Dieu ; d'autres , comme ceux que je me suis imaginé être de poètes païens , qui sont pleins de choses tout à fait contraires à l'honnêteté et à la pudeur. Puis-je croire sans impiété que Dieu aurait fait les uns et les autres, en me les imprimant immédiatement dans l'esprit? Il faudrait bien que je le crusse, si j'étais seul avec Dieu ; car je suis bien assuré que ce n'est point moi qui les ai faits.

iEPTIEME AUGUMENT.

Les sentiments de la douleur, de la faim , de la soif , peuvent, si l'on veut, ne rien prouver touchant l'existence de mon corps , étant considérés seuls: mais ils la prouvent démonstrativement, quand on y joint la considération de Dieu.

Quand j'ai cru avoir approché ma main trop près du feu , j'en ai senti une douleur cuisante, que j'ai appelée brûlure , qui m'a obligé de m'en retirer ; et comme cette douleur a cessé ou beaucoup diminué , aussitôt que j'ai cru l'avoir tirée du feu , j'ai été porté à croire que Dieu m'avait donné ce sentiment de douleur pour la conservation de mon corps, ce qui serait inutile, et tout à fait indigne de lui . si je n'avais point de corps: donc j'ai un corps.

De temps en temps j'ai cru avoir besoin de manger et de boire , c'est-à-dire de faire entrer de la nourriture et de la boisson , cpie je me suis imaginé être des corps , dans celui que j'ai pensé être uni à mon esprit. Et j'ai été averti de ce besoin jmr un sentiment qui s'appelle faim et par un autre

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