CHAPITRE XXVIII
qui s'appelle soif. Quand ces sentiments ont été grands, je nien suis senti incommodé , et je me suis imaginé que mon cœur tombait en lansiueur ; mais . après que j'ai cru avoir bu et mangé , je me suis senti mieux. Ne serait-ce pas accuser Dieu d'une véritable illusion, s il m'avait donné ces sentiments avec toute cette suite toujours uniforme une infinité de fois en ma vie. n'ayant point de corps qui eût besoin de tout cela?
HLITIIME AHCIMENT.
Il en est de même des autres sensations. S'il avait plu a Dieu de me donner les sensations de la lumière, des couleurs , des sons , des odeurs , des saveurs . du froid , du chaud à propos de rien , je m'en étonnerais moins , et je ne doute pas qu'il ne le put faire quand je n'aurais point de corps. Mais pourquoi aurait-il voulu , sinon à dessein de me tromper, ne rne donner les sentiments de la lumière et des .couleurs , au moins fort vifs , que quand je crois ouvrir les yeux, si je n'ai point d'yeux? Car, si je n'ai point d'yeux, l'imagination d'ouvrir les yeux ne peut avoir aucun rapport à ces sentiments de la lumière et des couleurs. Pourquoi ne me donnerait-il jamais, ou presque jamais , ce sentiment vif d'une lumière éclatante qiii m'éblouit, sinon quand je crois être tourné vers un corps qu'on appelle le soleil , si ce corps n'est point? Pourquoi . ayant beaucoup de plaisir à entendre des sons fort harmonieux , ne me donne-t-il jamais ce plaisir, que quand je m'imagine qu'on remue à l'en tour de moi quelques corps, dont je m'imagine que le mouvement est au moins l'occasion de me faire ressentir ces sons? Cette règle constante d'accompagner presque toujours ces sensations, quand elles sont vives, d'imaginations de corps, à qui je suis porté naturellement à les attribuer, comme étant au moins l'occasion qui fait que je les ai , pourrait-elle être en Dieu , s'il n'y avait point de corps? Et n'aurait-il pas fallu au moins qu'U nous eût donné quelque moyen d'éviter l'erreur où il était impossible que cela ne nous jetât?
TI\OISIl;MF. IIKFLEXIÛN.
Cette réflexion regarde 1" objection qu'on a voulu prévenir dans kl Recherche de la Vérité, et qu'il était bien aisé de prévoir. C'est que Ion doit être assuré qu'il y a des corps avant que d'avoir la foi , puisque la foi suppose des corps : des prophètes , des apôtres , une Écriture sainte, des miracles : à quoi il répond en ces termes :
" Mais, si Ton y prend garde de près, on reconnaîtra que, (( quoiqu'on ne suppose que des apparences d'hommes , de u prophètes, d'apôtres, d'Écriture sainte, de miracles, etc., « ce que nous avons appris par ces prétendues apparences « est absolument incontestable ; puisque . comme j'ai prouvé a en ])lusieurs endroits de cet ouvrage, il n'y a que Dieu (( qui puisse représenter à l'esprit ces prétendues apparence ces : et que Dieu n'est point trompeur ; car la foi même « suppose tout ceci : or, dans l'apparence de l'Écriture sainte, « et par les apparences des miracles , nous apprenons que « Dieu a créé un ciel et une terre , que le Verbe s'est fait « chair, et d'autres semblables vérités, qui supposent l'exisc( tence d'un monde créé : donc il est certain par la foi qu'il « y a des corps , et toutes ces apparences deviennent par « elle des réalités. »
Je ne sais, Monsieur, si je me trompe, mais je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de cercle plus vicieux; car il s'agit de savoir si, ayant supposé qu'il n'y a point de corps, et qu'il n'y a que Dieu et mon esprit, je puis demeurer dans cette supposition jusqu'à ce que j'aie la foi, et ne la quitter que par la foi. Et je soutiens que cela est impossible, et que la raison de cet auteur ne le prouve en aucune sorte ; car, dans cette supposition, tant quej'y demeure je suis obligé de croire qu'il n'y a que Dieu qui ait pu représenter à mon esprit tout ce ([ue j'ai jamais lu île bon ou de mauvais dans les livres, que je sais bien n'avoir pas composés. Il m'aurait donc aussi bien représenté ce <pie je me suis imaginé avoir lu dans l'Ai-