I. Voici comme débute M. Arnauld dans son chapitre
« On vient de voir, dit-il , dans le chapitre précédent, que rien n'est plus inintelligible que cette étendue inteUigihle infinie, que cet auteur a inventée pour nous donner moyen de voir les choses en Dieu: s'étant persuadé sur de faux principes, que nous ne pouvons voir autrement aucun des objets qui sont hors de nous. Mais ce qui n'est pas moins étrange, est qu'il ait si mal rencontré dans ce prétendu moyen de voir les choses en Dieu, qu'en lui accordant tout ce qu'il suppose, il est impossible que cette étendue intelligible infinie, dans laquelle il prétend que nous devons voir toutes choses, nous soit un moyen d'en voir aucune de toutes celles que nous ne connaîtrions pas . et que nous voudrions connaître.
« Je commence, continue-t-il. par les nombres: car il les met entre les trois choses que nous ne voyons qu'en Dieu , parce que nous les voyons par lumière, et par une idée claire. Je voudrais bien savoir quel est le nombre , qui , étant divisé par 28, il reste 5; par 19, il reste 6; et par lo, il reste 7. Cest-à-dire que je voudrais bien savoir le nombre de la période julienne qui a ces trois caractères, cinq du cycle solaire, six du nombre d'or, et sept de l'indiction. A quoi, je vous prie, me pourrait servir, pour connaître ce nombre, Yétendue intelligible infinie unie à mon àme? Me dira-t-on que tous les nombres y sont? etc. " Il prouve ensuite qu'on ne peut pas rencontrer ce nombre dans l'étendue intelligible : ce qui ne lui est pas fort difficile, comme vous pouvez juger. Et après sétre un peu diverti par le ridicule de cette pensée, il revient et dit : « Mais peut-être aussi que cette étendue intelligible n'est que pour les corps? etc. »
RÉPONSE. — IL Sur quoi. Monsieur, je vous demande s'il est seulement vraisemblable que M. Arnauld ait lu ce qu'il critique, dyns le dessein de l'entendre et d't^claircir la vérité?
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Je distingue dans lendroil qu'il cite, entre connailie par lumière et connaître par sentiment, et je mets les nombris entre les choses quon connaît par lumière . ou par une idée claire, parce que je vois évidemment par Vesprit . et non par les sens, les vérités de larithmétique. Quel sujet cela peut-il donner de croire que j ai cette folle pensée, qu'on découvre les nombres dans V étendue infelligible, ou dans Vidée des corps? Nai-je pas toujours marqué que l'esprit ne pouvait connaître les corps en eux-mêmes? Et n'est-ce pas toujours pour cela que j'ai voulu qu'on les vit par l'étendue intelligible qui est leur idée? Ai-je dit quelque part, que les nombres n'étaient pas intelligibles par eux-mêmes, et qu'il fallait de rétendue intelligible, ou quelque autre idée, pour les représenter à l'esprit? Mais, d'un autre côté, si M. Arnauld n'a pas pu croire qu'effectivement j'aie avancé cette extravaîrance, par quel principe d'honnêteté et de morale a-t-il pu me l'attribuer? Est-il permis de dire d'un homme que c'est un sot . le traiter comme tel. et le faire passer pour tel dans l'esprit des simples, pourvu qu'on dise ensuite que peut-être il ne l'est pas? Il faut donc que M. Arnauld n'entende nullement ce qu'il critique, ou n'ait aucun dessein de me rendre justice. Vous le verrez. Monsieur, encore plus clairement par l'histoire qu'il rapporte dans ce même chapitre. Il était dans sa gaie humeur; il voulait se réjouir à mes dépens. Mais j'appréhende qu'il ne devienne à son tour le sujet de la raillerie.
III. « Un excellent peintre , dit-il , qui avait autrefois bien étudié, et qui était aussi habile en sculpture, avait un si grand amour pour saint Augustin, que s' entretenant un jour avec un de ses amis . il lui témoigna qu'une des choses qu'il souhaiterait plus ardemment serait de savoir au vrai , si cela se pouvait , comment était fait ce grand saint. Car vous, savez, lui dit-il. que nous autres peintres désirons passionnément d'avoir les visages au naturel des personnes que nous aimons. Cet nmi trouva cnmme lui cette curiosité fort louable: et il
A M. Anwii.D. .'i79
lui promit i]e cherclier ([uelque moyen de le contenter sur cela. Et soit que ce fut pour se divertir, ou quil eût eu quelque autre dessein , il fit apporter le lendemain chez le peintre un grand bloc de marbre, une grosse masse de fort belle cire, et une toile pour peindre (car pour une palette chargée de couleurs et de pinceaux, il s'attendit bien qu'il y en trouverait,. Le peintre, étonné, lui demande a quel dessein il a fait apporter tout cela chez lui. C'est , lui dit-il , pour vous contenter dans îe désir que vous avez de savoir comment était fait saint Augustin ; car je vous donne par là le moyen de le savoir. Et comment cela, repartit le peintre? C'est, lui dit son ami , que le véritable visage de ce saint est certainement dans ce bloc de marbre , aussi bien que dans ce morceau de cire : vous n'avez seulement qu'à en ôter le superflu , ce qui restera vous donnera une tète de saint Augustin tout à fait au naturel : et il vous sera aussi bien aisé de la mettre sur votre toile , en y appliquant les couleurs qu'il faut. Vous vous moquez de moi, dit le peintre; car je demeure d'accord que le vrai visage de saint Augustin est dans ce bloc de marbre et dans ce morceau de cire ; mais il n'y est pas d'une autre manière que cent mille autres. Comment voulez-vous donc qu'en taillant ce marbre pour en faire le visage d'un homme, et travaillant sur cette cire dans ce même dessein , le visage que j'aurai fait au hasard . soit plutôt celui de ce saint que quelqu'un de ces cent mille, qui sont aussi bien que lui dans ce marbre et dans celte cire ? Mais quand par hasard je le rencontrerais, ce qui est un cas moralement impossible, je n'en serais pas plus avancé; <?ar ne sachant point comment était fait saint Augustin , il serait impossible que je susse si j'aurais bien rencontré ou non. Et il en est de même du visage que vous voudriez que je mi.^se sur cette toile. Le moyen que vous me donnez pour savoir au vrai comment était fait saint Augustin est donc tout à fuit plaisant ; car c'est un moyen qui suppose que je le sais, et qui ne me peut servir de rien si je ne le sais.
<■ Il semblait que l'ami neùt rien à répliquer à cela. ^Iai> comme ce peintre est fort curieux, il lui demanda s'il n'avait I)oint le livre de la Recherche de la Vérité. Il lavait, il l'alla quérir, et le mit entre les mains de son ami, qui l'ayant ouvert à la troisième objection contre ce qui a été dit dans l'Éclaircissement sur hi nature des idées, reprit le discours en ces termes : Vous vous étonnez de l'invention que je vous ai donnée pour vous faire avoir le visage de saint Augustin au naturel ; je n'ai fait en cela que ce qu'a fait Tauteur de ce livre pour nous faire avoir la connaissance des choses matérielles, qu'il prétend que nous ne pouvons connaître par elles-mêmes, mais seulement en Dieu ; et la manière dont il dit que nous les connaissons en Dieu . est par le moyen d'une étendue intelligible infinie que Dieu renferme. Or je ne vois point que le moyen qu'il me donne pour voir dans cette étendue une figure que j'aurais seulement ouï nommer, et que je ne connaîtrais point, soit différent de celui que je vous avais proposé pour vous faire avoir le visage de saint Augustin au naturel. Il dit que comme mon esprit peut apercevoir une partie de celte étendue intelligible que Dieu renferme , il peut apercevoir en Dieu toutes les figures , parce que toute étendue intelligible finie est nécessairement une figure intelligible. C'est aussi ce que je vous ai dit , qu'il n'y a point de visage d'homme qu'on ne puisse trouver dans ce bloc de marbre en le taillant comme il le faut. Mais il est moins nécessaire de connaître cette figure (que j'ai supposé que je ne connaissais pas , pour prendre une partie de cette étendue intelligible, et la borner par mon esprit comme il faut qu'elle le soit, afin que cette figure en soit le terme; que vous avez cru avec raison qu'il était nécessaire de connaître le vrai visage de saint Augustin pour le faire apercevoir dans ce marbre et dans cette cire, où il n'est pas moins caché que chaque figure dans cette étendue intelligible. En quoi est-ce donc que son invention vaut mieux que la mienne; que je ne doute point qu'en votre àme vofts n'ayez traitée