‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 164 sur 172 · IV. J'ai dit dans la Recherche de la Vêriièy, que mon sen · texte numérisé non relu

IV. J'ai dit dans la Recherche de la Vêriièy, que mon sen

' Cbap. 6 de la deuxième parlie du (roisitme livre,

A M. ARNAll,n. /|03

liinont mettait « les esprits dans une entière ilép^ndance de Dieu, et la plus grande qui puisse être; » qu'en le supposant nous ne saurions rien voir que Dieu même ne nous le fasse ^oir : Xon sumus sufficienies coyiimr aliquid a nobis , lanquam ex nobis , sed sufficienfia noslra ex Deo est '; que c'est Dieu même qui éclaire les philosophes dans les connaissances que les hommes ingrats appellent naturelles, quoiqu'elles ne leur viennent que du Ciel : Deus enim illis manifestarif, etc. -.

Sur cela, M. Arnauld l'ait de grands discours pour faire voir que ces textes ne prouvent pas que la manière dont je crois qu'on voit les objets est la véritable. Mais ce n'est pas aussi ce que j'ai prétendu en les rapportant, mais seulement que ma pensée s'accommodait, du moins aussi bien qu'aucune autre, avec l'Écriture, ce que M. Arnauld ne peut nier. J'ai prétendu que les philosophes païens avaient reçu de Dieu les connaissances qu'on nomme naturelles , et qu'on apprend par un désir de simple curiosité. La connaissance que les philosophes avaient de l'existence et de la puissance de Dieu était naturelle , puisque Dieu s'est fait connaître par ses ouvrages depuis la création du monde : Inrisibilki enim ipsius a creatura mundi , per ea quœ facta suni intcllecia , ronspiciuntur ". Et cependant cette connaissance , quoique naturelle, était un don de Dieu : Deus enim illis manifestai: a. Saint Paul prouve même que Dieu leur avait donné cette connaissance par ces paroles : Iniisibiiia enim ipsius^ etc. Et saint Augustin , en plusieurs endroits, prétend que ces philosophes sont tombés dans l'aveuglement , parce qu'ils n'ont pas reconnu que la connaissance qu'ils avaient acquise par leur application était véritablement un don de Dieu : Quod curiositate inienerunt , dit-il, superbia perdiderunt : dicentes enim se esse sapientes , id est donum

' ir. Cor., 3, 5.

Rom., 1 19.

Woiu.. 1 , 20.

l)ei sibi tribuenles , stulti facti sinit^, s'imaginant que leiir> connaissances venaient uniquement de la faculté qu'ils avaient de méditer, s'imaginant être sages par eux-mêmes , atuUi facti siiut . en cela même ils étaient insensés : Habes remeiJium a contrario -, dit le même saint en un autre endroit, si dicendo te esse sapienlem , stultas factus es : die (e stuUum , et sapiens eris. Sic die. Die et inîus, cjuia sic est ut dicis. Prorsiis Cjuod ad te ipsum pertinet , quod ad tua tenebrosus es. Dites que vos modalités ne sont point essentiellemetit représentatives, et que vous n'êtes point à vousmême votre lumière, limitez pas ces philosophes insensés qui eussent rendu grâces à Dieu , qui leur avait donné cette connaissance . sils eussent bien reconnu cette vérité : Qui , si (jratias egissent Deo. cjai dtderai Jianc sapientiain . non aliquid tribuissent coyitationibus suis '\ Concluiez enfin la lumière des saints , le Verbe éternel , et non votre propre esprit ou vos propres modalités . si vous ne voulez tomber dans l'aveuglement et dans l'erreur.

V. M. Arnauld est admirable dans tout son livre : car souvent à chaque membre dune période il y a quelque mépris?. Voici , par exemple . une période où il n'y en a que quatre :

« Il ne s'agit point ici proprement . dit M. Arnauld , de certaines vérités de morale dont Dieu avait imprimé la connaissance dans le premier homme, et que le péché n'a pas entièrement effacées dans l'âme de ses enfants. Ce sont ces vérités que saint Augustin dit souvent que nous voyons en Dieu ; mais comme il ne s'est point expliqué sur la manière dont nous les voyons, cela ne peut servir à cet auteur, qui a même été assez sincère pour ne se point prévaloir de l'autorité de ce saint , parce qu'il n'était pas de son opinion. « Car. nous ne disons pas. dit-il , que nous voyons Dieu en

' De ]'erbis Domini ^ serin ')5.

- Ibid , senu. 8.

^ In expos, qnarumdam propos, in Fpist. ad Rom., propos. 4.

« voyant les vérités éternelles, comme ledit saint Augustin. « mais en voyant les idées de ces vérités; car l'égalité entre a les idées, qui est la vérité, n'est qu'un rapport qui n'est « rien de réel. »

RÉPONSE. — VI. Tout ce discours est faux: car premièrement // s'ar/it ici des vérités de morale , aussi bien que de toutes les autres. M. Arnauid répond ici à un chapitre qui a pour titre : Qu'on voit toutes choses en Dieu , et ce titre n'exclut rien. De plus, dans ce chapitre, et plus particulièrement dans l'Éclaircissement qui y a rapport , je tâche de faire voir que l'ordre immuable et nécessaire est la loi divine . aussi bien que la nôtre ; que c'est le principe de toutes les lois humaines et de toutes les règles de la véritable morale.

VU. En second lieu, M. Arnauid ne sait pas trop bien son saint Augustin ; car saint Augustin prétend que toutes les vérités des sciences humaines , de l'arithmétique . de la géométrie, de la n^^taphysique , se voient en Dieu aussi bien que les vérités de morale. Est-ce que saint Augustin ne parle que de la morale, lorsqu'il dit généralement : De untversis autem quœ intelligimus ' , non loquentem qui personat foris, sed ijitus ipsi menti prœsidentem consuUmus veritatem, cerhis fortasse ut consulamus admoniti. lUe autem qui consulitur docet , qui in interiore homine habitare dictus est Christus, id est incommutabilis Dei virtus, atcjue sempiterna Sapientia. Et plus bas : Xum hoc Mar/istri profitentur , ut cofjitata eorum, ac non ipsœ disciplinœ , cjuas îoquendo se tradere putant , percipiantur atque teneantur. Aam c^uis tam stulte curiosus est, cjui filium suuin mittat in scholam, ut quid magister cogitet , discat ? Ai istas omnes disciplinas quas se docere profitentur, ipsiusque virtutis atque sapientiœ cum rerhis explicaverint , tum illi qui discipuU vocantur, utrum rera dicta sint apud semetipsos considérant , interiorem scilicet illam veritatem pro virihas intuentes. Tune ergodiscunt.

' be Magisiro ^ cap. i j.

/|06 RÉPONSE DE MALERRANCHE

Est-ce une cliose indigne de la raison universelle d'apprendre aux hommes les sciences humaines? Les autres hommes peuvent-ils en cela être nos maîtres? saint Augustin ne le prétend pas. Car tout ce qu'il dit dans ce livre de Magistro , n'est que pour nous faire bien concevoir ce que nous croyons déjà par la foi, qu'il n y a que Jésus-Christ, que la raison divine et incarnée qui soit notre maître, qui nous éclaire par l'évidence de sa lumière, et qui nous instruise par l'autorité de sa parole Ut jam non crecleremus iantum, sedeliam intelligere inciperemus , quam vere scriplum sit auioritate divina, lie îiobis quemquam Maîjislrum dicamus in terris, qucd unus omnium Magister in cœlis sit '.

Saint Augustin ayant parlé un peu en platonicien dans ses soliloques, fait cette rétractation : //em quodam loco dixi , quod in discipJinis libéral ibus eruditi sine dubio in se illas oblivione obrutas eruunt discendo , et quodummodo refodiunt. Sed hoc quoque improbo. Credibilius est enim propterea rera respondere de quibusdwn disciplinis etiam imperitos earum , quando bene interroganiur : quia prœsens est eis, quantum id capere possunt , lumen rationis œternœ , uhi hœc iîicommuiabilia vera respiciutit , non quia ea noverant aliquando, et obliti sunt; quod Platon i et aliis visum est^. Il est hors de doute que saint. Augustin prétend parler des sciences humaines par ces termes, in disciplinis libéral ibus eruditi ; et que son sentiment est. qu'on ne voit ces vérités que dans la lumière de la vérité éternelle'" qui nous est présente, et que nous consultons par notre attention, ou par le désir que nous avons de connaître la vérité. Comme il soutient en cent endroits cette opinion , principalement dans le, premier volume de ses ouvrages , où sont ses grands principes de philosophie; je ne crois pas qu'il soit nécessaire do rapporter

' (3hnpilre dernier.

' Lib. I , Helract., cap. 4.

\oyez principalenicnl son deuxiènie livre de Libcro wbUrlo , in psalni. :.').

A M. AK-NALLD. ^()7

encore ici d'autres passages, pour convaincre M. Arnauld. que. selon saint Augustin, on voit en Dieu les vérités métaphysiques, géométriques, etc., aussi bien que les vérités de morale.

Vin. En troisième lieu , il n'est pas vrai que saint Augustin ne se soit point expliqué sur la manière dont on voit les vérités. Car n'est-il pas visible qu'il rejette les modalités essentiellement représentatives de M. Arnauld , lorsqu'il dit qu'on ne voit la vérité que dans une lumière universelle et commune a tous, dans la sagesse de Dieu même, dans la vérité immuable, éternelle, immense, qui est la même dans l'Orient et dans l'Occident, aujourd'hui et avant que le monde fût créé, dans mon esprit et dans celui de toutes les intelligences? Peut-on voir un passage plus formel contre ce que dit M. Arnauld. que celui-ci du livre ii du Libre arbitre, chap. 12. Quapropter nullu modo negaveris esse incommutabilem veritatem, hœc omnia quœ incommutahiliter vera sunt continentem, quani nonpossis dicere tuam, velvuam, lel cujusvis hominis : sed omnibus incommutabilia vera cerîientibus miris modis secretum et publicum lumen prœsto esse ac se prœbere communiter. Omne autem quod omnibus ratiocinantihus atque intelligentibus prœsto est, ad ullius eorum proprie naturam pertinere quis dixerit?

M. Arnauld prétend que les vérités que l'on voit n'existent que dans l'esprit de celui qui les voit; que l'on fait les nombres par des abstractions; et que l'idée de l'étendue est une chimère qui n'existe que dans mon esprit ; et saint Augustin ne doute point que ces objets ne soient plus réels que la nature corporelle. Car il ne juge pas des choses par l'impression qu'elles font sur les sens : Quis mente tam cœcusest, dit-il. qui non videat istas figuras quœ in geometria docentur, habitare in ipsa veritate , aut in hiseliam veritatem '? Et dans ses Confessions, livre X, chap. \i:Sensi etiam numéros

' Lit) II, solil.

^08 RtrONSi: de MALtRUANCHi:

omnibus corporis sensihus quos numeramus: scil illi sunt quibiis 7îumeramus, nec imaginefi istorum simf , et iâeo rahl.' sunt. Rideat me ista dicentem qui eos non cidet , et ego doleam ridentem me. Et dans son livre de llmmortalité de lAme (chap. 10) : Ea quœ intelligit animus, quum se avertit a corpore, non sunt profecto corporea , et tamen sunt maxime quœ sunt . nam eodem modo semper sese habent. yam nihil absurdius dici poiesi , quam ea esse quœ oculis videmus, ea non esse quœ intelligentia cernimus.

M. Arnauld prétend aussi qu'il nest pas nécessaire que lesprit soit uni à son objet immédiat. Selon lui. c'est un préju^a^: car, selon lui, la réalité objective n'est que la modalité de lame. Et saint Augustin continue : Hœc autem quœ ijitelliguntur eodem modo esse habentia, quum ea itituetur animus, satis ostendit , se illis esse cojijunctum miro quodam eodemque incorporai i modo, scilicet non localiter. En un mot, il faut que M. Arnauld, qui est si prodigue en citations, ait la mémoire du monde la plus malheureuse pour avoir avancé que saint Augustin n'a pas cru qu'on vit en Dieu d'autres vérités que de morale, et qu'il ne s est point expliqué sur la manière dont on voyait ces vérités; car il n'y a rien dont saint Augustin parle tant dans ses ouvrages de philosophie , où il établit ses principes. Je crois que seulement dans son second livre du Libre arbitre , depuis le chapitre 8 jusque vers la fin. il condamne plus de vingt fois le sentiment de M. Arnauld. Chose étrange que le chagrin de M. Arnauld lui ait fait oublier ce qu"il a traduit autrefois dans les Confessions de saijit Augustin et dans le Livre de la véritable Religion.

IX. Afin. Monsieur, que vous découvriez plus clairement la quatrième et dernière méprise où M. Arnauld est tombé dans une seule période de sa critique, il faut que je vous la répète encore tout entière : « Ce sont ces vérités de morale que saint Augustin dit souvent que nous voyons en Dieu ; mais comme il ne s"est point expliqué sur la manière dont nous les voyons , cela ne peut servir à cet auteur (je viens

A M. AU^ALLD. ^09

de répondre a tout cela . qui a mèaie éto assez siucere pour ne ?e point prévaloir de Tautorilé de ce saint, parce qu'il n'était pas de son opinion. >^ « Car nous ne disons pas ', " dit-il, que nous voyons en Dieu en voyant les vérités éter- « nelles, comme le dit saint Augustin, mais en voyant les '< idées de ces vérités. Car légalité entre les idées, qui est la (( vérité, n'est qu'un rapport qui n'est rien de réel. »

Je réponds à M. Arnauld que je nai point la fausse sincérité qu'il m'attribue, et que j'ai toujours cru et soutenu que saint Augustin était de mon opinion à l'égard de la manière dont on voit en Dieu les vérités géométriques et métaphysiques, aussi bien que celles de morale. M. Arnauld se trompe fort d'avoir cru le contraire ; mais il ne prend pas garde à ce qu'il fait, d'apporter le passage qu'il cite de la Recherche de la Vérité , pour preuve que je n'ai pas sur cela le même sentiment que saint Augustin. Selon ce passage même , saint Augustin prétend que l'on voit Dieu en quelque manière lorsquon voit les vérités éternelles. Et moi je dis dans ce même passage , qu'on voit Dieu en quelque manière lorsqu'on voit les idées de ces vérités. Voilà la diitérence qui. selon ce passage de la Recherche de la Vérité , est entre le sentiment de saint Augustin et le mien. X'est-il pas visible que toute cette différence ne consiste que dans la manière d'expliquer une même chose ; et que nous convenons saint Augustin et moi, que l'on voit en Dieu les vérités éternelles^ Pourquoi donc M. Arnauld dit-il, « que je suis assez sincère pour ne me point prévaloir de l'autorité de saint Augustin . parce qu'il n'était pas de mon opinion? » Et pourquoi cite-t-il un passage qui dit tout le contraire de ce qu'il prétend prouver? N'est-ce point que lorsqu'on renonce à la raison, que Ton combat ses pouvoirs , qu'on ne la veut point pour son maître, qu'on lui substitue des modalités qui ne sont que ténèbres, ou représentatives de sentiments confus, elle nous

' liccherche dt lu Vtrilc , cliap. 6 de la deuxième partio du Iroisiém

liMC.

^10 r.ÉPONSt DE MALEBRANCIll'

abandonne à nous-mêmes? Cur enfin, Monsieur, combien de méprises en peu de p.iroles, et de quelle grosseur serait un volume, si j'examinais en particulier tout l'ouvrage de M. Arnauld , qui certainement est composé avec la dernière négligence, où il n'y a rien de solide ou de vraisemblable à dire contre ce sentiment. « qu'on voit en Dieu ou dans la raison universelle toutes les choses que l'on connaît, ou dont on a des idées claires. »

CHAPITRE Wll. — Reponsos au\ viiul-unièmo cl viiig!-ilou\ièmc ehapiires.

I. Je ne crois pas devoir rien répondre à M. Arnauld sur son vingt-unième chapitre, où il prétend faire voir que je me suis expliqué confusément sur les quatre manières dont on voit les choses; si ce nest que quand on se met un j)eu sur le tard à philosopher, on ne prend pas facilement le sens de ceux qui méditent: et que cela même est moralement impossible, quand le chagrin est de la partie. Car je nai encore vu personne accoutumé à la méditation, qui ne conçût di:>tinctement et sans peine les quatre manières dont je dis dans Ja Recherche de la Vérilé, qu'on peut connaître les choses. Mais il n'y a rien qu'on ne trouve confus quand on n'a pas l'esprit net, et il ne peut rien venir de bon de ceux que nous n'aimons pas, principalement quand l'imagination est excitée et que les passions sont en mouvement. Car c'est une propriété essentielle aux passions de répandre leur malignité sur les objets qui les excitent, pour la même raison que les sens attachent, aux objets qui les frappent . les qualités sensibles dont ils sont touchés à l'occasion de ces mêmes objets. Les passions n'ont point de meilleur moyen pour justifier leur dérèglement et leur injustice. Ceux qui auront lu et bien conçu la Recherche de la Vériié jugeront si j'ai tort de répondre ainsi cavalièrement au vingt-unième cha})itre de M. Arnauld , et si cett€ réponse ne suffirait pas même pour les chapitres qui suivent

\ M. ARNAUrO. Ml

jusqu'à la fin de sou livre. Vous lallez voir, Monsieur, en partie dans un examen plus particulier de son vingt-deuxième chapitre, dans lequel il prétend prouver, que selon mes principes, j'ai dû dire que nous voyons notre âme en Dieu et par son idée. Voici comme il raisonne :

II. Selon mon sentiment, les idées de toutes choses sont en Dieu , et je connais en elle les créatures , parce que Dieu me les découvre. « Or, dit M. Arnauld. l'idée de notre âme n'est-elle pas en Dieu , aussi bien que celle de l'étendue ? Et ce qu'il y a en Dieu qui représente notre iune, n'est-il pas aussi spirituel, aussi intelligible et aussi présent à l'esprit que ce qui représente les corps? Et il est même sans ditlicullé que ce qu'il y a en Dieu qui représente notre àme, qui a été créée à son image et à sa ressemblance, parce qu'il a voulu quelle fût comme lui une nature intelligente, est plus propre à faire que notre àme se puisse voir en Dieu , que ce qu'il y a en lui qui représente les corps, qui, ne pouvant être qnéntinemment et non Y>3iS formellement étendu, figuré, divisible , mobile , ne peut être propre à les faire voir à notre esprit, qui les doit concevoir étendus, figurés, divisibles, mobiles. Pourquoi donc, si notre àme voyait les corps en Dieu, ne s'y verrait-elle pas elle-même?

« Tout ce que peut dire cet auteur, est que Dieu n'a pas voulu découvrir à notre âme ce qui est dans lui qui la représenle, au lieu qu'il veut bien lui découvrir ce qui est dans lui qui représente les corps. Mais qui lui a appris que Dieu veut l'un et qu'il ne veut pas l'autre? N'appréhendet-il point, en mettant comme il lui plait ces inégalités dans la conduite de Dieu, ce qu'il témoigne appréhender si fort en d'autres rencontres, qu'elle n'ait pas assez les caractères qu'il prétend se devoir toujours rencontrer dans la conduite de l'Être parfait, qui est d'être uniforme, constante, réglée? Car y pourrait-on trouver de l'uniformité si , au regard de la m.ème àme à qui il a bien voulu être intimement uni, il lui découvrait celles de ses perfections qui représentent les plus

UV2 RLPO-NSE DE MALEBRAKCHE

vile» de ses créatures, savoir les choses matérielles, en lui cachant celles qui représentent les plus nobles, savoir les spirituelles? Quelle uniformité pourrait-on trouver en cela? »

RÉPONSE. — III. Paraît-il , Monsieur, par ce discours, que M. Arnauld sache seulement distinguer entre connaître et sentir, entre avoir lidée claire dune chose ou le sentiment confus? « L'idée, dit-il, ou l'archétype de Tàme est en Dieu , aussi bien que celle du corps. Pourquoi donc ne voyons-nous pas rame en Dieu et par son idée, aussi bien que nous connaissons rétendue qui la représente? >'< La réponse est facile. C'est que nous ne connaissons pas même notre âme, et que nous n'en avons qu'un sentiment intérieur et confus. Si nous la connaissions aussi clairement que l'étendue, nous la connaîtrions en Dieu, qui seul est lumière, en qui toutes choses sont lumière, et hors de qui l'àme, quoique spirituelle, est entièrement inintelligible à elle-même. Nous la connaîtrions par l'idée sur laquelle elle a été formée , et dans laquelle , quoique nous n'eussions jamais senti la douleur, nous découvruions clairement que nous en pourrions sentir : de même que Dieu connaît la douleur et toutes les qualités sensibles sans les sentir. Mais nous ne pouvons pas sentir en Dieu la douleur, où elle n'est pas sentiment confus, mais lumière intelligible ; nous ne pouvons la sentir qu'en nous-mêmes, par l'action néanmoins de celui qui seul a la puissance de nous la faire sentir, et qui en cela ne nous communique point sa sagesse et sa lumière.

IV. « Qui m'a appris, dit M. Arnauld. que Dieu veut que je voie l'étendue par son idée et non pas Tàme ? » Je lui réponds que pour moi je suis sûr que j'ai intelligence de l'étendue, et qu'en contemplant l'idée des corps j'y découvre clairement qu'ils peuvent être ronds, cari'és. pyramidaux, etc. Je puis méditer éternellement sur les rapports de l'étendue, et découvrir sans cesse de nouvelles vérités en contemplant ridée que j'en ai ; mais je sens fort bien que je ne puis faire le même de l'àme. Je ne puis, quelque effort que je fasse.

connaître qu'elle soit capable de douleur ni daucun autre sentiment en contemplant son idée prétendue. Je ne sais d'elle que ce que le sentiment intérieur et confus m'en apprend sensiblement , et non point intelligiblement. Je suis convaincu , enfin , que je ne suis que ténèbres à moi-même , que jiia substance par elle-même m'est intelligible, et que je ne saurai jamais clairement ce que je suis, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me manifester larchétj-pe sur lequel j'ai été formé ; ce que les mêmes objections de M. Arnauld m'obligent de répéter à tous moments.

V. '( Mais n'appréhende-t-il point, continue M. Arnauld. en mettant comme il lui plaît ces inégalités dans la conduite de Dieu , ce qu'il témoigne appréhender si fort en d'autres rencontres, qu'elle n'ait pas assez les caractères qu'il prétend se devoir toujours rencontrer dans la conduite de l'Etre parfait, ^ui est- d'être uniforme, constante et réglée? Car y pourrait-on trouver de l'uniformité si, au regard de la même àme à qui il a bien voulu être intimement ujii , il lui découvrait celles de ^es perfections qui représentent les plus viles de ses créatures, savoir les choses matérielles, en lui cachant celles qui représentent les plus nobles , savoir les spirituelles? Quelle uniformité pourrait-on trouver en cela? »

RÉPONSE. — VI. Ce discours a quelque rapport au Traité de la Xature et de la Grâce, où je justifie la sagesse et I» bonté de Dieu par ce principe, que sa conduite doit porter le caractère de ses attributs, et. par conséquent, être uniforme, constante, générale, etc. Mais il parait, par cette objection, que M. Arnauld le prend bien de travers. Dieu agit d'une manière uniforme et constante, parce qu'il suit exactement les lois générales qu'il a établies, et non point parce qu'il y a de là diversité dans son action. Il ne pleut pas également dans tous les pays ; mais ce n'est pas par la divei^ité des effets, c'est par l'uniformité de la conduite qui produit ces divers effets qu'il faut juger de la cause. Dieu répand la pluie en conséquence des mêmes lois générales

'll/l RÉPONSE DE MALEIUIANCHE

qui font tomber la grêle, lois qu'il suit constamment, et c'est en cela que sa conduite est uniforme et porte le caractère de ses attributs. Mais apparemment M. Arnauld, aussi bien que quelques autres qui condamnent sans réflexion ce qu'on a écrit après y avoir bien pensé, s'est imaginé que dans ce Traité je soutiens que Dieu donne à tous les hommes une grâce égale, afin qu'il y ait de l'uniformité dans sa conduite ; c'est comme si on concluait que ma pensée est que tous les corps sont également agités, et, par conséquent, également durs ou fluides, chauds ou froids, etc., à cause q je je crois qu'ils ne sont mus qu'en conséquence des lois générales des communications des mouvements.

Vil. Mais pour répondre à l'objection de M. Arnauld, je dis que l'uniformité de la conduite de Dieu à l'égard des idées par lesquelles il nous éclaire, et des sentiments par lesquels il nous touche et nous détermine comme par instinct à agir, consiste en ce que Dieu . par des lois générales, a uni l'esprit à la raison universelle pour en être instruit, et au corps pour être averti de ses besoins ; et que la raison, par sa lumière, parle à l'esprit en conséquence de son attention ou de ses désirs , et que le corps parle à l'âme par des sentiments confus, non en conséquence de ses désirs, mais en conséquence des ébranlements qui arrivent dans les fibres du cerveau ; et que l'uniformité de la conduite de Dieu consiste en ce qu'il suit exactement ces lois. Ainsi, prétendre que Dieu doit manifester à l'àme l'idée qui la représente , puisqu'il lui manifeste l'idée des corps afin qu'il y ait uniformité dans sa conduite, c'est ne pas concevoir le principe dont on lire des conséquences.

VIII. M. Arnauld continue ainsi : « J'ajoute une autre règle que cet auteur fait souvent valoir^ c'est que la volonté de Dieu est toujours conforme à l'ordre. Or, n'est-il pas de l'ordre que notre âme soit pour le moins autant éclairée de Dieu à l'égard de la connaissance de soi-même qu'à l'égard des choses matérielles? Et, puisque c'est en c^la que cet au-

leur met lillumination de Dieu au regard de la connai?saiire des choses naturelles, en ce qu'il nous les fait voir en luimême, la volonté de Dieu ne serait donc pas conforme à l'ordre si , nous faisant voir toutes les choses matérielles en lui , il n'y avait que notre àme au regard de laquelle il ne nous ferait pas la même grâce de nous la faire voir en lui , quoiqu'il nous fût beaucoup plus important de la connaître en cette manière 'si ce qu'en dit cet auteur était véritable) que de connaître des corps. »

RÉPONSE. — IX. Quoi 1 Monsieur, est-ce que jai tort de faire souvent valoir dans le Traité de la Xahire et de la Grâce, celte règle : « Que la volonté de Dieu est toujours conforme à Tordre; » si par Vordre on entend ce que j'entends. Tordre immuable et nécessaire, la sagesse et la vérité éternelle , peut-on douter que Dieu n'aime et ne suive cet ordre nécessairement, invinciblement, inviolablement?

« Mais n'est-il pas de Tordre, dit M. Arnauld, que notre àme soit pour le moins autant éclairée de Dieu à Tégard de la connaissance de soi-même, qu'à Tégard de la connaissance des choses matérielles? »

Réponse. — Non. sans doute, du moins présentement ; car nous sommes pécheurs , et Tignorance est une peine du péché. Nous devons vivre dans les ténèbres, jusqu'à ce que la foi nous conduise à Tintelligence de la vérité. X"est-il pas conforme à Tordre que Dieu seul , qui est la véritable cause de nos sentiments , selon M. Arnauld , comme je le crois , nous fasse trouver plus de plaisir dans notre devoir, dans des actions saintes, dignes de Dieu et dune créature faite à son image, que dans des actions brutales, dans la jouissance des corps? Et cependant il nous fait souffrir mille maux , lorsque nous faisons de bonnes œuvres, et la volupté nous tente. Quel dérèglement ! C'est que nous sommes pécheurs ; c'est que nous devons présentement nous sacrifier par la douleur et par la mort avant que d'obtenir notre récompense.

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