‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 165 sur 172 · X. M. Arnauld ne voit-il pas que si nous avions une idée · texte numérisé non relu

X. M. Arnauld ne voit-il pas que si nous avions une idée

claire de l'àme. absorbé> dans la contemi)lation des perfections de notre être, nous mépriserions tout le reste; car si les géomètres se plaisent si fort à comparer les rapports des lignes dans Vidée de retendue, qu'ils oublient leurs devoirs et le soin de leur santé et de leur famille; quel usage ferionsnous du temps, si notre àme, créature infiniment plus parfaite que la matière, nous était connue par son idée? Pourrions-nous penser à nos devoirs ? pourrions-nous les remplir ? pourrions-nous veiller à la conservation d'un corps qui troublerait incessamment le doux plaisir d'admirer les perfections inconcevables d'une nature intelligente ? Mais Dieu ne nous a pas faits pour nous admirer : il nous a faits pour lui. Il ne nous fera connaitre la grandeur et l'excellence de notre être que lorsque nous verrons en lui cette beauté essentielle et universelle qui efface toutes les beautés créées et particulières, en la présence de laquelle on ne peut se considérer sans se mépriser, on ne peut rien estimer, rien aimer, rien regarder avec plaisir. Mais présentement , bien loin a qu'il nous soit beaucoup plus important de connaitre notre àme dans son idée que les corps, » comme se l'imagine M. Arnauld ; que rien ne serait plus propre à nous donner un orgueil et un amour-propre de démon : néanmoins nous devons avoir Tidée des corps , parce que sans elle nous ne pouvons ni les connaître, ni les sentir. Mais quand cela serait possible , cette idée nous est nécessaire pour découvrir que notre âme n'est point matérielle ni mortelle . par les raisons que j'ai données dans ht Bechoxhe de la Vérité, chap. 7 de la deuxième partie du troisième livre, et chap. 2 du quatrième livre.

XI. J'ai dit . dans la Becherche de la Vérité, que la manière dont nous voyons en Dieu ses ouvrages, « nous mettait dans « une très-grande dépendance de Dieu , et dans la plus grande u qui puisse être, o Cela suffit à M. Arnauld pour prouver que j'ai dû dire qu'on avait l'idée de l'àme. « Pourquoi, dit-il , si cela était vrai de tous les êtres, ne le serait-il pas de notre àme? pourquoi l'excepter d'une proposition si générale?

A M. ARNAULD. Uil

pourquoi voudra-t-on que lesprit créé soit dans une entière dépendance de Dieu pour connaître le soleil , un cheval , un arbre, une mouche , et qu'il ne soit pas dans la même dépendance pour se connaître soi même ? o

RÉPONSE. — Que voila . Monsieur, de petites armes pour un grand homme ! Comment s'en peut-il servir ? C'est qu'une épine suffit pour percer un moucheron. Je vous avoue que ces raisonnements-là me désolent ; car je ne puis y répondre sans qu'on simagine que je prenne plaisir à rendre ridicule celui qui les fait. En effet, Monsieur, je vous prouverais que ^ ous êtes empereur, s'il y avait quelque solidité dans le raisonnement de M. Arnauld ; car la raison qui vous fait penser que vous tenez de Dieu tout ce que vous possédez , c'est que cela vous met dans une entière dépendance de lui. Je vous prie donc , pourquoi exceptez-vous de cela l'empire ? Quoi ! vous voulez dépendre de Dieu pour dix mille livres de rente, plus ou moins, car je n'ai pas compté avec vous ; et n'en pas dépendre pour tout lempiredu monde? Si vous étiez ambitieux, vous me répondriez que vous voudriez bien en dépendre à cet égard. Et moi je dirai à M. Arnauld que je voudrais bien aussi dépendre de Dieu quant à l'idée de l'àme; que je ne l'ai pas a ma disposition comme j'ai celle de l'étendue ; que j'en suis bien fâché; que je dépends de Dieu en toutes les manières possibles , quoique je n'en dépende point pour des connaissances que j'ai et qu'a M. Arnauld aussi réellement que vous possédez l'empire.

XII. L'article qui suit mériterait une réponse semblable à celle que je viens de donner ; mais ce chapitre serait long. Il suffît pour éclaircir cet article d'avertir que M. Arnauld suppose que je ne doute point que l'àme ne se connaisse , quoique j'aie dit plusieurs fois qu'elle ne faisait que se sentir ou se connaître par le sentiment intérieur qu'elle a de ce qui se passe en elle: car, comme on ne peut se sentir qu'en soimême et non pas en Dieu, quoique l'àme. pour ainsi dire, soit l'objet de son sentiment , on ne peut pas dire à cause de

/il 8 RÉPONSE DE MAEEBRANCHE

cela quelle soit faite pour ?e connaître, et non pas pour connaître Dieu.

XllI. Pour juger du quatrième article , il faut observer que M. Arnauld donne une petite contorsion à mon sentiment pour le rendre difforme et réjouir son chagrin. Lorsque j'ai dit qu'on voyait en Dieu ses ouvrages, j'ai expliqué comment cela se devait entendre ; mais M. Arnauld ne le marque point pour raison. Voici seulement en deux mots son objection. Selon l'auteur de la liechorche de la Vérité, « ce qu'on voit en Dieu, on en a une idée claire ; on le voit par lumière : la cornaissance qu'on en a est très-parfaite. Or, selon le même auteur, on voit en Dieu les ouvrages de Dieu. Un paysan voit en Dieu le soleil , son âne, son blé, sa vigne. Donc un paysan a une connaissance très-parfaite du soleil , de son àne, etc. » Ensuite M. Arnauld prouve bien sérieusement que rien n'est plus insoutenable que cette pensée, qu'un paysan ait une connaissance très-parfaite de son àne, et que les philosophes m}mes n'ont point une connaissance parfaite de la nature; « car si cela était . dit-il . d'où vient que tous les philosophes , avant M. Descartes, n'ont point eu la même notion du soleil . des étoiles, du feu, de l'eau . du sel, des nuées, delà pluie, de la neige, de la grêle, des vents, et de tant d'autres ouvrages de Dieu qu'en a eu ce philosophe ? Si les autres les ont vus en Dieu aussi bien que lui , il les ont dû voir comme lui , puisque les idées des choses qui sont en Dieu , renferment toutes leurs propriétés. Or ce sont ces idées, etc. »

RÉPONSE. — XIV. M. Arnauld s'étend volontiers à de grands discours, pour réfuter les sentiments chimériques qu'il attribue à ses adversaires. H prend un extrême plaisir à vaincre; car sans cela il n'aimerait point tant à se battre. Et alors il demeure victorieux, du moins dans son imagination. Comme ce'.a le réjouit, il s'arrête un peu trop longtemps au combat de son fantôme. Mais s'il elait équitable, il devrait penser que les gens ne sont peut-être pas si extravagants qu'il les fait : et s'il était prudent ou retenu . il appréhenderait que le

A M. ARNALLD. k\9

liJicule dont il couvre leur fantôme, ne retombât sur sa propre réalité. Car pour répondre en deux mots à son agréable raisonnement , qu'est-ce que voit un paysan lorsqu'il regarde son àne? voit-il la construction de la machine? voit-il comment le sang circule dans les artères et dans les veines, et de quelle manière les esprits se répandent dans les muscles de cet animal ? Il me semble que le paysan et le philosophe ne voient autre chose en regardant un àne , que de l'étendue rendue sensible par la couleur. Et il me semble encore , que le paysan , aussi bien que le philosophe , connaît clairement qu'on peut couper son àne en quatre parties, et qu'il peut changer de place. Il sait donc que la matière est divisible et mobile : il en a donc une idée claire, puisqu'il en découvre les propriétés en la considérant. Je dis de pins, que s'il s'applique sérieusement à examiner les différentes figures dont l'étendue est capable, l'idée qu'il en a lui fournira de quoi découvrir sans cesse de nouvelles vérités. L'idée de l'étendue est donc claire. La connaissance de ce qu'on voit en Dieu est ilonc très-parfaite, au sens que j'ai expliqué dans la Becherche de la Vérité. Mais on n'a qu'une connaissance très-imparfaite del'àme.On ne connaît aucune de ses propriétés que par le sentiment intérieur et confus de ce qui se passe en soi-même. Si on sait qu'on est capable de sentir la douleur et le plaisir, le goût d'un melon . celui des pois verts, si on sait même, qu'on est capable d'aimer, ou d'être agité de diverses passions, c'est qu'on a sentiment intérieur de ce qui se passe en soi-même, sentiment confus qui se fait sentir, sans se faire connaître ; sentiment dont on no peut découvrir la nature , en contemplant l'idée qui représente à Dieu que l'âme est capable d'en être touchée. Je ne crois pas que tout ceci soit fort ridicule. Ainsi, Monsieur, jugez de l'admirable critique de M. Ainauld.

^20 RÉPO-NSE DE .MALEDRA.>CHE

("HAPITRK WITI. — On a une idée claire de Télendue. On ne connaît làine que par senfimcnl. — L'idée qu'on a des corps sullit pour démontrer que lame est immortelle. Il ne faut que cela pour repondre en général aux vingt-troisième et vingt-quatrième chapitres.

1. Je ne ci'ois pas . Monsieur, qu'il soit nécessaire que je réponde à tout ce que dit M. Arnauld dans les deux longs chapitres qui suivent , savoir dans le vingt-deuxième et le vingt-troisième. Je suis persuadé que ceux qui concevront distinctement ma pensée, n'aui^ont aucune peine à découvrir ses méprises et ses sophismes continuels. Et si, dans la suite du temps, j'apprends que ce qu"il a écrit soit capable débranler les gens et de leur donner le moindre soupçon désavantageux à la vérité, que je crois avoir suffisamment prouvée, je réfuterai pied à pied, dans un autre ouvrage, toutes les réponses qu'il a faites à mes preuves. Mais afm qu on s'instruise facilement de mon sentiment, le voici encore en peu de mots :

IL Par idées, ou idées claiiTS . j'estends la même chose. Je pourrais les distinguer en plusieurs manières : mais ici cela serait fort inutile.

On connaît une chose par son idée . lorsquen contemplant cette idée , on peut connaître de simple vue ses propriétés générales, ce qu'elle enferme, et ce quelle exclut: et lorsqu'on s'applique à contempler ses propriétés générales , on y peut découvrir des propriétés particulières à Tinfini.

Par sentiment, j'entends ce que chacun sent en soi-même. Cela ne peut s'exprimer par des paroles , parce que nos sentiments ne dépendent point de nos volontés, comme la présence des idées. Je puis penser à un cercle, dès que je le veux , et y faire penser un autre par mes paroles ; mais je ne puis faire sentir à personne mon plaisir, ma douleur, etc.

m. Je connais Yétendue: et si par étendue on entend corps , je connais la nature du corps en général par son idée ;

A M. ARNALLD. h'il

car en contemplant l idée de l'étendue, je vois qu'elle est divisible et mobile, et par conséquent que le corps est capable de toutes sortes de figures. Je vois de plus, qu'il nest capable que de cela ; parce que l'idée de l'étendue , je ne dis pas d'une c^ose étendue , pour éviter toute équivoque, exclut toute pensée, tout sentiment, la douleur, la couleur, la saveur, etc. Ainsi, en considérant l'idée de l'étendue, je vois, ou je puis voir de simple vue ses propriétés générales. Je vois ce qu'elle renferme et ce quelle exclut ; car elle exclut tout ce qu'elle ne renferme pas. Je puis même découvrir une infinité de propriétés particulières en examinant les diverses figures que cette idée me fournit, et cela avec une telle abondance , que je sais certainement , que si je ne suis pas aussi savant qu'Archimède ou que le plus éclairé des esprits du premier ordre dans les vérités géométriques , ce n'est nullement le défaut de clarté et de fécondité , pour ainsi dire, de l'idée que Dieu me donne de l'étendue, mais uniquement celui de capacité que j'ai de penser et de me rendre attentif.

IV. Je ne connais point l'àme. ni en général, ni la mienne en particulier, par son idée. Je sais que je suis, que je pense, que je veux, parce que je me sens. Je suis plus certain de lexistence de mon àme que de celle de mon corps; cela est vrai ; mais je ne sais point ce que c'est que ma pensée . mon désir, ma douleur. Nous connaissons notre foi certissima scient ia , clamante conscientia: je V accorde à M. Arnauld, puisqu'il cite saint Augustin ; mais nous ne connaissons point sa nature . sa grandeur, sa vertu, et même nous ne la connaissons que. lorsqu'elle est excitée, parce que nous ne la connaissons que par sentiment intérieur. Nous ne pouvons point découvrir si Tàme est ou n'est pas capable de plaisir, en contemplant l'idée prétendue qui la représente : c'est le sentiment ou l'expérience qui nous l'apprend d'une manière confuse et nullement intelligible. Il n y a point de Heures que l'idée de l'étendue ne présente a l'esprit de

ceux qui les cherchent. Mais nous avons beau nous consulter, nous ne voyons ni ce que nous sommes, ni aucune des modalilt'S dont nous sommes capables.

V. A l'égard des corps, ou étendues particulières, comme par exemple, dun triangle, j'en ai une idée claire, parce que je sais que c'est un espace terminé par trois liirnes. Que je sache ou non ses propriétés, cela n'empêche pas que l'idée quej'en ai ne soit fort claire. Si je sais ses propriétt^'S , c'est que j'ai considéré c -tie idée : et si je ne les connais pas , c'est une preuve que je ne lai pas assez consultée . pour en être éclairé. Car il est certain . que si on considère bien cette idée du triangle . on découvrira que ses trois angles sont égaux à deux droits : qu'il est égal au rectangle fait de sa base et de la moitié de ^a hauteur, etc.

VI. Mais pour les âmes particulières . ou leurs modifications, comme par exemple la douleur de la goutte . le goût d'un tel fruit, je ne le connais que par sentiment : je ne puis découvrir les propriétés de ce goût en me contemplant , quelque effort que je fasse pour cela. .Je sens bien que je ne le connais que confusément. La douleur est fort vive et fort sensible, mais elle n'est nullement intelligible. Je pense que cela seul bien conçu suffira pour ne pas se laisser surprendre aux sophismes de M. Arnauld. Cela même n'était pas nécessaire , si l'on a bien compris ce que j'ai dit auparavant sur cette matière.

Comme j'ai avancé qu'on lirait la preuve de l'immortalité de l'àme de l'idée du corps, et non de celle de l'àme, et que M. Arnauld prétend que cela se contredit, et conclut, page 27i : « Que si nous n'avions pas une idée claire de l'àme , nous n'en pourrions démontrer ni l'immortalité , ni la spiritualité, ni la liberté , » je crois devoir faire voir qu'il se trompe , car la question est de conséquence.

Dém.onstration de l'immortalité de l'àme. — Vil. Par étendue ou corps , j'entends une même chose : car je parle aux cartésiens que M. Arnauld défend . qui croient (jue 1 idée

A M. ARNALLD. ^23

de lame est plus claire que celle de l'étendue , et qui demeurent d" accord que cor[)S et étendue n'est qu'une même chose.

Toutes les modifications dont retendue est capable ne consistent qu'en diverses figures, ou, si Ton le veut, en des figures et en des mouvements. La pensée , le désir, la douleur ne sont donc point des modifications de l'étendue. Or, je sens que je pense, que je veux, que je désire, que je souffre. Donc mon àme, quoi que ce puisse être, n'est point la modalité de mon corps ou de l'étendue dont il est composé. Donc mon àme n'est point matérielle.

Ola supposé , il est évident qu'elle est immortelle; car il n'y a que les modalités qui périssent : les substances ne peuvent point rentrer dans le néant, de même que les substances ne peuvent point se tirer du néant ; le passage de l'être au néant, et du néant à l'être, étant également impossible aux forces ordinaires de la nature.

De plus , les substances n'étant telles que parce quelles ^ui)sistcnt en elles-mêmes , l'anéantissement de l'une ne peut contribuer en rien à l'anéantissement d'aucune autre. Donc, la destruction du corps, ou son anéantissement, s'il était possible, n'emporterait point l'anéantissement de l'àme, mais seulement de toutes les modifications du corps. Je prétends que cela est une démonstration de la spiritualité et de l'immortalité de l'àme, et même que c'est la démonstration la plus simple et la plus directe qu'on puisse former. Que M. Arnnuld en cherche de plus simples, et qu'il marque le défaut de celle-ci.

VIII. A l'égard de la liberté . le sentiment intérieur qu'on en a suffit pour la démontrer. Rien n'est plus sur que le sentiment intérieur, pour prouver qu'une chose est; mais il ne sert à rien pour faire connaître ce que c'est. J'ai sentiment intérieur que je souffre de la douleur : rien n'est plus sûr que je suis malheureux, mais je ne connais point ce que c'est que ma douleur : Dieu la connaît sans la sentir, et

Ulll RÉPONSE DE MALERRANCHE

moi je la sens sans la connaître. De même , j'ai sentiment intérieur que je ne suis point invinciblement porté à l'amour (les biens particuliers : je sais donc que j'ai la liberté de les aimer ou de ne les point aimer. Mais je ne comprends point clairement ce que c'est que mon amour : je le sens vivement et sensiblement, mais je ne le connais point intelligiblement. Le sentiment intérieur suffit donc pour prouver la liberté. Mais on peut encore la démontrer en consultant Tidée de Dieu ; car on sait qu'il nous a faits pour lui , parce qu'il ne peut agir que par sa volonté, laquelle n'est que l'amour (piil se porte à lui-même. Et qu'ainsi , il peut bien nous porter invinciblement à aimer le bien en général, c'est-àdire à l'aimer lui-même , seul bien qui renferme tous les biens ; mais il ne peut pas nous porter de la même manière à aimer les biens particuliers. Cependant , il est inutile de chercher des preuves de la liberté , plus fortes que celles que fournit le sentiment intérieur qu'on a de soi-même; car rien n'est plus sur que tout ce qu'on sent , on le sent; mais rien n'est plus faux qu'on le connaisse ; parce qu'il y a autant de différence entre les idées et les sentiments , qu'il y en a entre la lumière et les ténèbres. Vous pouvez, Monsieur, maintenant lire les chapitres 23 et 24 de M. Arnauld , et je no pense pas que vous y trouviez rien de solide.

Page 1