‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 166 sur 172 · CHAPITRE XXIY. — Réponse au viugt-sixiéme chapitre · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY. — Réponse au viugt-sixiéme chapitre

I. Toute radresse de M. Arnauld. dans ce chapitre, consiste à faire rembarrasse, pour embarrasser des lecteurs qui ne se croient pas assez habiles pour démêler ce qu'il n'entend pas. J'ai dit expressément dans le lieu où j'explique les quatre différentes manières dont on voit les choses, qu'à l'égard de l'infini on le connaissait par lui-même et non par une idée; parce que je sais qu'il n'y a point d'archétype sur lequel Dieu ait été formé , et que rien ne peut représenter Dieu que son Vorhe qui lui est consuli-tantiel. ■■■ On ne peut concevoir, dis-

A M. ARNAir.I). '\'2j

« je en cet endroit ', que ijuelqiie chose de crée puisse repn''- « senter rintini: que lÈtre sans restriction. lÈtre immense, « l'Être universel . puisse être aperçu par une idée , c'est-à- « dire par un être particulier, par un être dilïérent de TÈtre « universel et infini. Mais pour les êtres particuliers, il n'est « pas difficile de concevoir qu'ils puissent être représentés « par lÈtre infini qui les renferme dune manière très-spiri- « tuelle, et par conséquent tres-intelligible. Ainsi, il est* « nécessaire de dire que Ton connaît Dieu par lui-même, quoi- « que la connaissance qu'on en a en cette vie soit très-im- « parfaite; et que l'on connaît les êtres corporels par leurs « idées, c'est-à-dire en Dieu, puisqu'il ny a que Dieu qui « renferme le monde intelligible où se trouvent les idées de « toutes choses. » Cela est assez formel. Néanmoins , c'est ce que M. Arnauld prend pour prétexte de son embarras ; car voici comme il commence ce chapitre 26 :

II. « On a de la peine à découvrir les vrais sentiments de lauteur de la Recherche delà Vérité, touchant l'idée de Dieu; car, d'une part, il l'admet en plusieurs endroits, et en fait même le principe des plus belles démonstrations de son existence; et en d'autres il la nie si positivement, et soutient si expressément que nous connaissons Dieu sans idée , et que rien de créé ne le peut représenter, que Ion ne sait comment il a pu avancer des choses si opposées sans se contredire. » M. Arnauld rapporte ensuite cinq endroits, où, en parlant de la connaissance que nous avons de Dieu , je me suis servi du mot d'idée, et continue ainsi : « Voilà donc bien des endroits où l'auteur de la Recherche de la Vérité reconnaît que nous avons Vidée de Dieu. Mais en voilà d'autres où il le nie, et où il semble ruiner en même temps ce qu'il en avait conclu ; que c'était sur cette idée de Dieu qu'était fondée la plus belle preuve de son existence. Car , dans le

' hechcichtUle la Vcrilc , chap. 7 de la deuxième partie du Iroisième livre.

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même livre III, chapitre 7, il veut que ce soit le propre de Dieu dètre connu par lui-même et sans idée.

RÉPONSE. — III. J'ai deux choses à répondre à M. Arnauld. La première, qu'il ne se fait pas d'honneur de s'embarrasser pour si peu de chose ; et la seconde , que la preuve de l'existence de Dieu est si claire dans mon sentiment , qu'il suflit de penser à Dieu afin qu'il soit.

Quoi î Monsieur , j'ai dit qu'il faut « consulter avec beaucoup d'attention et de respect l'idée vaste et immense de lÈtre infiniment parfait, lorsqu'on prétend parler de Dieu avec quelque exactitude, etc. » Donc, je me contredis, puisque j'ai dit ailleurs qu'on ne voit point Dieu par une idée qui le représente. L'admirable et l'équitable conséquence! M. Arnauld ne doit-il pas juger que je prends quelquefois le mot d'idée généralement pour ce qui est l'objet immédiat de lesprit quand on pense? Je veux néanmoins qu'on voie l'infini : qu'on connaisse Dieu par une idée ; mais certainement cette idée sera Dieu même; car il n'y a point d'autre idée de Dieu que son Verbe. Le Fils de Dieu est l'expression et la ressemblance parfaite de son Père. Je veux bien qu'on voie Dieu ou l'infini par une idée, mais une idée qui lui soit consubstantielle , une idée qui renferme toute sa substance, une idée qui ne représente point l'Être divin en tant qu'il peut être participé imparfaitement par ses créatures. Enfin, je nie quon puisse voir l'incréé, linfini. l'Être universel dans un être créé, fini, particulier, en un mot , dans quelque chose qui ne le renferme pas. Je veux qu'on voie l'infini dans la raison universelle , mais non pas dans les modalités de lame . ni dans aucune idée particulière et finie.

IV. A l'égard de la preuve de l'existence de Dieu , à quoi , je vous prie , pense encore M. Arnauld, lorsqu'il dit . « qu'il semble que ce sentiment, qu'on ne peut voir Dieu qu'en luimême, ruine ce que j'ai conclu à l'égard de son existence? » Quoi 1 nest-il pas plus clair que le jour . que supposé qu'on

A M. ARNAULD. ll'll

ne puisse voir l'infini, connaitre Dieu qu'en lui-même . il est nécessaire qu'il existe, si seulement on y pense ou si on en a Vidée , bien loin que cette supposition ruine la preuve de son existence? Voici, Monsieur, comme j'ai conclu ma preuve de l'existence de Dieu ' : « Lorsqu'on voit une créature , on « ne la voit point en elle-même, ni par elle-même; car on « ne la voit, comme on l'a prouvé dans le troisième livre , « que par la vue de certaines perfections qui sont en Dieu . « lesquelles la représentent. Ainsi on peut voir Tessence de « cette créature sans en voir l'existence : on peut voir en « Dieu ce qui la représente sans qu'elle existe. C'est à cause « de cela que l'existence nécessaire n'est point renfermée « dans l'idée qui la représente , n'étant point nécessaire « qu'elle le soit , afin qu'on la voie. Mais il n'en est pas de « même de l'Être infiniment parfait : on ne le peut voir qu'en « lui-même . car il n'y a rien de fini qui puisse représenter « l'infini. L'on ne peut donc voir Dieu qu'il n'existe; on ne « peut voir Tessence d'un Être infiniment parfait sans en « voir l'existence: on ne le peut voir simplement comme un « être possible : rien ne le comprend, et si on y pense il faut « qu'il soit. » Jugez. Monsieur, si ce sentiment qu'on ne voit Dieu, ou qu'on ne connaît Dieu qu'en lui-même, et les créatures en Dieu, peut ruiner la preuve de ?on existence qu'on tire de Vidée qu'on en a.

V. M. Arnauld cherchant le dénoùment de cette grande difficulté, de m'accorder avec moi-même sur la manière dont on connaît l'infini , rapporte que j'ai dit dans quelques endroits que nous avons une idée de l'àme, et que dans d'autres je l'ai nié; mais qu'il n'y a pas d'apparence que je voulusse me servir de la même solution , car je crois que l'idée de l'àme est confuse, et que celle de Dieu est claire, puisque j'ai dit dans le Traité de la Xature et de la Grâce , qu'il la faut consulter lorsqu'on prétend parlt^r dignement de Dieu.

' ïXi^çhnrhe de la VcrU^ , liv. IV, cliap. lo.

« Comment donc, continue-t-il, accorder cela avec ce qu'il établit comme un des principaux dogmes de sa philosophie des idées , que de toutes les choses que nous comiaissons , il n'y a que Dieu que nous connaissions par lui-même et sans idée ? Ce ne peut être que par une autre équivoque du mot d' /(/('('.. que j"ai remarquée dès le commencement de ce Traité ;

« Car dès l'entrée du livre de la Recherche de la Mérité, il prend le mot d'idée dans son vrai sens pour la perception d'un objet : et il y reconnaît, que cette perception d'un objet est une modification de notre esprit. Or il est clair, qu'on ne peut nier raisonnablement, en prenant le mot d'idée dans cette signification, que nous n'ayons une idée de Dieu. Aussi est-ce dans ce sens-là , qu'il avoue que nous en avons une, comme il paraît par le passage du chapitre 6 de la deuxième partie du troisième livre , où il prend pour la même chose Y idée de l'infini et la notion de l'infini ; car le mot de notion n'est point équivoque, et n'a jamais signifié autre chose que perception ;

(( Mais dans le troisième livre, il donne tout un autre sens au mot d'idée: car il entend par ce mot, un être représentatif distingué des perceptions, lequel il s'imagine être nécessaire pour mettre les objets qu'il a supposé n'être pas intelligibles par eux-mêmes, en état d'être connus de notre àme. De sorte qu'il y a trois choses qu'on doit distinguer, selon lui, dans la connaissance de ces sortes d'objets : l'objet qui doit être connu, et qui n'est pas intelligible par lui-même ; l'être représentatif qui le met en état d'être connu , et la perception de notre esprit par laquelle il est actuellement connu. Or prenant le mot d'idée en ce sens, il a dû dire, selon son système, que nous voyons Dieu par lui-même et sans idée. Car cela veut dire seulement, que Dieu étant intelligible par lui-même . et intimement présent à notre àme . elle n'a pas besoin qu'il soit mis en état de lui être connu par un être représentatif distingué de lui-même. C'est-à-dire que nous

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ne pouvons pas distinguer trois choses dans la connaissance que nous avons de Dieu , comme nous faisons dans la connaissance des choses matérielles ; mais seulement deux : l'objet qui est Dieu, intelligible par lui-même et la perception i)ar laquelle nous le connaissons, sans avoir besoin d'un élre représentatif distingué de la perception de l'objet.^) Et c'est ce qu'il a marqué, quand il dit, chapitre 7 de la deuxième partie du troisième livre, « qu'on ne peut concevoir que l'Être sans restriction . l'Être immense, l'Être universel, puisse'ètre aperçu par une idée, c'est-à-dire par un être particulier , par un être différent de l'Être universel et intini. »

« Mais outre les preuves par lesquelles j'ai fait voir que cette dernière notion du mot d'idée n'a aucun fondement raisonnable, on y peut ajouter celle-ci : c[u'elle ne sert qu'à embrouiller les plus claires et les plus naturelles notions que nous aurions sans cela de nos plus claires connaissances, etc. ')

RÉPONSE. — VI. M. Arnauld est assurément l'homme du monde le plus singuher dans son sentiment sur la nature des idées, et fort injuste dans sa manière de critiquer un ouvrage. Quoiqu'il soit fort singuher dans son sentiment, il s'en fait honneur dans plusieurs endroits : car il traite les philosophes comme des gens qui se sont laissé surprendre aux préjugés , dans lesquels l'expérience des miroirs et des tableaux les a engagés. Et tout ce qu'il dit ici et dans la suite de ce chapitre , n'est que pour soutenir l'opinion la plus insoutenable qui se puisse imaginer : savoir que la modalité de son âme est actuellement représentative de pieu même et de l'infini: et cela essentiellement , et parce que sa nature est de penser. Car M. Arnauld demeure d'accord dans ce chapitre . dans le chapitre 27 et ailleurs, qu'on connaît l'infini, et qu'on a une idée de Dieu ; et il prétend que cette idée de Dieu n'est autre chose que la perception de lame en tant que modalité esfientieUement représentative. Il prétend qu'on ne voit point

'l30 RKPONSE DE MALLr.P.AXCITE

Dieu en lui-même, ou dans la raisnn universelle , qui seule en est lexpression , mais uniquement en contemplant sa propre modaUté. En un mot, selon M. Arnauld, pour découvrir la vérité , quelle qu'elle puisse être, ou du moins pour avoir ïidée de Dieu présente à l'esprit, on a besoin que Dieu modifie notre àme par sa puissance : mais on n'a nul besoin que Dieu l'éclairé par sa safjesse : parce que, selon lui, quoique l'homme ne soit point à lui-même lac/K^e de sa lumière, ses propres modalités sont réellement et formellement une lumière, qui découvre et représente à l'esprit les créatures et le Créateur, le fini et l'infini, ce que c'est que l'esprit et tout ce qui lui est connu, et cela par cette raison admirable, et qui n'est point appuyée sur des préjugés, que l'esprit a la faculté dépenser, et que c'est là sa nature.

"S'il. Je crois dans les chapitres o, 7 et 8, avoir suffisamment prouvé que les modalités de l'àme ne peuvent pas mémo être représentatives d'un cercle, d'un nombre, de quelque vérité que ce soit. Mais qu elles puissent l'être de l'infini, c'est ce que ma religion , aussi bien que ma raison, ne peuvent souffrir. Ma raison , car rien ne me paraît plus clair qu'une moda'lit^^ finie , créée , particulière, ne peut être représentative de l'Etre universel , de l'Être infini, de l'Être éternel et nécessaire , parce qu'enfin il est visible , qu'en ne contemplant qu'une modalité finie et particulière, on ne peut rien voir d'infini e": a'un!vei'sel. Et ma religion , car je l'avoue, ce sentiment , que l'àme soit à elle-même formellement et réellement sa lumière, et sa lumière infinie, puisque les modalités de M. Arnauld sont représentatives de l'infini ; ce sentiment, qu'on puisse voir autrement que dans le Verbe, qui est notre lumière, la lumière de l'Être divin, c'est un sentiment qui me blesse et qui me soulève. Saint Augustin , comme j'ai fait voir dans le chapitre 7, soutient qu'on ne peut découvrir qu en Dieu aucune vérité, un nombre, un cercle, en un mot, tout ce qui est intelligible. Et M. Arnauld, qui se dit disciple de ce grand saint . veut trouver dans les

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modalités qui ne sont que ténèbres et sentiment confus. la représentation de l'Être infiniment parfait ; lidee la [)lus lumineuse, la plus féconde et la plus nécessaire que nous ayons : celle dans laquelle on peut découvrir tous les principes de nos connaissances, et toutes les règles de notre conduite, pourvu que, méprisant nos propres modalités, nous la contemplions dans le silence de nos sens, de notre imagination et de nos passions. Voilà, Monsieur, pour la singularité du sentiment de M. Arnauld dans ce chapitre : voyons un peu l'injustice de sa critique.

VIII. Il me reproche dans ce chapitre, ce qu'il m'avait déjà reproché injustement dans plusieurs autres, que j'avais changé de sentiment'sur la nature des idées : que « dès l'entrée de la Recherche de la Vérito , j'avais pris le mot û'idée dans son vrai sens pour la perception d'un objet ; ) mais que dans le troisième livre, (> tout d'un coup j'ai perdu de vue les idées prises pour des perceptions, et sans y prendre garde, j'ai substitué à ce mot iXidpe. ma notion bizarre d'êtres représentatifs, que je me figure comme des tableaux et des images que notre esprit doit envisager, etc. >) Ce sont la ses termes : mais prenez, s'il vous plait , la peine de lire son troisième chapitre.

RÉPONSE. — IX. Afin que vous jugiez, Monsieur, de la justice de ce reproche . je vous prie de vous souvenir, que mon dessein dans la Becherche de la Vérité, c'est de délivrer l'esprit de ses yjréjugés ; ce que j'ai fait en partie dans les cinq premiers livres , et de donner la méthode la plus courte et la plus sûre pour découvrir la vérité, et perfectionner les sciences, ce que je crois avoir exécuté dans le sixième. Mais avant toutes choses, j'ai dû chercher l'origine de l'erreur, pour y remédier dans sa cause : j'ai dû établir une règle infaillible pour l'éviter , et sur laquelle je pusse examiner les préjugés et mes anciennes opinions. C'est ce que j'ai tâché de faire dès l'entrée de l'ouvrage.

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