‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 167 sur 172 · X. Je crois. Monsieur, que vous voyez déjà bien, que · texte numérisé non relu

X. Je crois. Monsieur, que vous voyez déjà bien, que

Zl32 RÉPONSE DE MALEBRANCHE

quand je n'aurais examiné nulle part, dans la Recherdie (/<> la Vérité, la nature des idées ; que quand j'aurais toujours pris ce mot idée, ou perception, dans un sens indéterminé, comme j'ai fait en partie dans le premier chapitre, où je ne voulais point parler de ce quil y a de plus abstrait dans la métaphysique , et qui suppose davantage un esprit dégagé des préjugés et des impressions des sens , on ne pourrait légitimement me critiquer sur cela. J'aurais fait, comme presque tous ceux qui ont composé des logiques. Et je ne crois pas que Tauteur de Y Art de penser, ait prétendu expliquer à fond la nature et l'origine des idées, quoiqu'il y ait un chapitre qui porte ce titre , De la Nature et de l'Origine des Idées ( chap. i ^r] 5 car il ne parle point là proprement de leut nature : et à l'égard de leur origine . il attribue à l'àme la faculté de les former à loccasion de ce qui se passe dans le corps . ce qui est trèsfaux, à parler exactement. Mais l'équité veut qu'on examine le dessein d'un auteur. Et comme celui de l'auteur de VAri de jDcnser est de donner une logique, quoiqu'il mêle souvent dans son ou\Tage des principes de physique ou de métaphysique qui n'y ont point de rapport nécessaire, on ne doit pas lui faire un procès . sur ce qu'il dit que l'àme se forme des idées à l'occasion des ébranlements du cerveau ; ni prétendre qu'il ait exclu de nos perceptions l'action de Dieu, à cause qu'il ne le reconnaît point là comme seule cause véritable de tout ce qui se fait dans son ouvrage.

XI. Il faut dire la même chose de la métaphysique de M. Descartes. Il est contre le bon sens et contre l'équité de prétendre, comme fait M. Arnauld, que ce philosophe ait exclu les idées au sens ordinaire , et prétendu que les modalités de l'âme so7it essentiellement représentatives. Il faudrait que M. Arnauld , pour s'appuyer sur rautorité de ce philosophe, apportât quelques endroits de sa métaphysique contraires au sentiment commun, et ne se servît pas d'un terme (jui a deux sens , tel que celui de perception d'un objet , ou de realité objective, pour assurer que ce philosophe l'enten-

A M. ARNALLI). 'l33

(lait comme lui. Mais il faut plutôt croire, que M. Descartes 11 a point eu sur cela de sentiment arrêté . ou qu'il n'a pas voulu nous le déclarer ; car je suis sûr, autant qu'on le peut être de ces sortes de choses, que s'il avait voulu donner à entendre, ([u'il croyait que les modalités de lame sont essentiellement représentatives, et exclure les idées au sens or^ dinaire , il n'aurait point parlé sur cette matière aussi obscurément et aussi généralement qu'il a fait.

XII. Le titre du premier chapitre de la liecJierche de la lerite n'est point de la nature et de l'origine des idées, comme celui du premier chapitre de l'Art de penser. Dans ce premier chapitre , mon unique dessein c'est d'attacher aux termes d'entendement, de volonté et de liberté, les notions les plus distinctes que je puisse, afin de faire clairement comprendre dans le second, que c'est le mauvais usage qu'on fait de sa liberté, qui est la cause de l'erreur ; et pour établir la règle qu'il faut observer pour l éviter. La comparaison que je fais, dans ce même chapitre, de l'esprit avec la matière, est uniquement pour fixer les idées . ou les notions que j'attache aux facultés de l'àme ; et faire, pour ainsi dire, tomber sous l'imagination, ou rendre sensible une matière abstraite, sur laquelle on parle souvent sans s'entendre, et sans savoir même précisément ce qu'on veut dire. Je voulais faire regarder rentendemenl comme une faculle purement passive, afin qu'on prît garde ({ue l'erreur venait de la volonté. C'est pour cela que je compare la faculté passive qu'a l'entendement pour recevoir différentes idées . à celle qu'a la matière de recevoir diverses figures. D'où, pour le dire en passant, M. Arnauld , page 16. conclut fort mal à propos. " que je croyais donc alors que les idées n'étaient que des modahtés de l'âme, comme les figures ne sont que des modifications de la matière. « C'était là mon dessein: mais je ne pensais nullement alors à expliquer ce que je croyais de la nature des idées. Rien n'est plus visible, lorsqu'on examine ce chapitre dans le dessein de l'entendre. Je pouvais donc \Kmv lors , et

tlZU RÉPONSE DE MALE15RANCHE

même je devais me servir des termes de perception et d idée dans le sens général quils portent d'eux-mêmes, et remettre, comme j'ai fait au troisième livre, à m' expliquer sur cette matière lorsque les esprits seraient délivrés des préjugés, et en état de la concevoir. Mais que fait M. Arnauld? il lui plaît de prendre ma pensée dans un lieu où il est visible que je ne lai point exposée, et où je ne devais pas l'exposer. Parle moyen de la généralité de mes termes . il m'attribue un sentiment que je nai point; et ensuite il me chicane à cause que jo n ai pas d'abord défini mes termes, et prétend que c'est (]ue je me contredis. 11 le répète pour le moins quinze ou vingt lois dans son livre, .le quitte, selon lui. un bon sentiment pour en prendre un méchant lorsque . i)arlant à fond de la nature des idées dans le troisième livre , je réfute celui qu'il m'a imposé . en donnant à des termes généraux le sens particulier qui s'accommodait à son dessein. Voilà, Monsieur, sa conduite. Jugez si elle est équitable.

XIII. Mais de peur que la lecture du troisième chapitre de M. Arnauld ne vous porte à croire, que lorsque j'écrivais le premier de Ja Recherche de la Vérité, je ne pensais point encore aux idées, telles que je les explique dans le troisième livre . ce qui pourrait avoir quelque vraisemblance , je vous prie d'examiner ce passage tiré de /a Recherche de la Vérité^ : « On peut dire de même, que les idées de l'àme sont de deux « sortes , en prenant le nom d'idée en général , pour tout ce (( que l'esprit aperçoit immédiatement. Les premières nous ff représentent quelque chose hors de nous, comme celle d'un « carré, d'une maison, etc. Les secondes ne nous représen- « tent que ce qui se passe en nous, comme nos sensations, « la douleur, le plaisir, etc. Car on fera voir dans la suite , 0 que ces dernières idées ne sont rien autre chose qu'une « manière d'être de l'esprit ; et c'est pour cela que je les ap- « pellerai des modifications de l'esprit, t.

' Cbap. 1 du l'icniior livre.

A M. ARNAILD. '|3j

XIV. Ces paroles, Monsieur, « en prenant ce mot idée en général , pour tout ce que lesprit aperçoit immédiatement, « ne suffisent-elles pas pour ùter Téquivoque du mot d'idée, autant qu'il était nécessaire pour ce chapitre, et pour faire comprendre, que des lors je distinguais les idées d'avec les sentiments confus? Celles-ci, que l'esprit aperçoit immédiatement, ne marquent-elles pas, que dès lors je croyais qu'on ne voyait point les objets en eux-mêmes? Et enfin ces dernières : « On fera voir, dans la suite, que ces dernières idées ne sont rien autre chose quune manière d'être de l'esprit, et c'est pour cela que je les appellerai des modifications de l'esprit, » ne disent-elles pas formellement , que les idées qui nous représentent quelque chose de distingué de nous, un carré, une maison, etc., ne sont point des modalités de rame, et quil n'y a seulement que les idées qui nous représentent ce qui se passe en nous, notre douleur, notre plaisir, etc., qui soient des modifications de notre être? Pourquoi donc M. Arnauld me reprend-il à tous moments de me contredire, et que j'ai changé de sentiment? Que, dans le premier chapitre, « j'avais pris le mot d'idée dans son vrai sens; mais que, dans le troisième, tout d'un coup j'ai perdu de vue les idées prises pour des perceptions; et sans y prendre garde , jai substitué ma notion bizarre d'être représentatif? Je me contente, dit-il encore, page 17, de vous faire remarquer que l'auteur de la Recherche de la Vérité, ayant souvent parlé de ces idées dans le premier chapitre de son livre , il a marqué en diverses manières que les idées des objets et les perceptions des objets étaient la même chose. Et ce qui est remarquable, afin qu'on ne croie pas que cela lui est échappi', c'est que, dans la deuxième partie du deuxième livre, il continue à prendre le mot d'idée dans la même notion, surtout dans le troisième chapitre ; car ce qu'il appelle, dans le titre de ce chapitre , la liaison mutuelle des idées de l'esprit et des traces du cerveau, il l'appelle, dans le chapitre même, la correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l'âme et des

A 30 rj':ponse de malup.rakchi:

traces ihi corroaii. 11 croyait donc alors, qu'/(/^cs était lamc-mo chose que pensresi. etc. » Je crois. Monsieur, qu'il faut admirer tout ce discours ; non qu'il soit admirable en lui-même , mais parce que c'est le discours de M. Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne , et qu'assurément on doit s'étonner (ju'il ait été capable de le composer.

Page 1