CHAPITRE in. no
Je voiix bien ne me pas arrêter a la contradiction qui parait en cela; car il pourrait n'y en avoir pas, mais seulement un manquement d'exactitude, en ce qu'il aurait pris un même mot en deux différentes manières, sans nous en avoir suffisamment avertis. Mais je soutiens deux choses:
La première , que les idées prises en ce dernier sens sont de vraies chimères, qui, n'ayant été inventées que pour nous mieux faire comprendre comment notre âme , qui est immatérielle, peut connaître les choses matérielles que Dieu a créées, nous le fait si peu entendre, que le fruit de ces spéculations est de nous vouloir persuader, après un long circuit , que Dieu n'a donné aucun moyen à nos âmes d'apercevoir les corps réels et véritables qu'il a créés, mais seulement des corps intelligibles qui sont hors d'elles et qui ressemblent aux corps réels.
La deuxième est que cet auteur, qui est l'homme du monde qui parle avec le plus de force contre ceux qui quittent les notions claires, qu'ils trouvent en eux-mêmes, pour suivre des notions confuses qui leur sont restées des préjugés de leur enfance, n'est tombé lui-même dans les pensées extraordinaires que j'entreprends de réfuter, que pour ne s'être pu défaire entièrement de ces préjugés, et en avoir retenu un faux principe, qui lui est commun avec presque tous les philosophes de l'école, mais qui l'amené dans des sentiments plus étranges que les autres, parce qu'il l'a poussé plus loin qu'eux; comme de plusieurs qui se sont détournés du vrai chemin , il n'y en a point qui s'égare davantage que celui qui court avec plus de force.
C'est par ce dernier, Monsieur, que je commencerai ; car on reconnaîtra plus facilement la fausseté des paradoxes qu'il a avancés sur cette matière , quand on en aura découvert la cause. Pardonnez-moi, Monsieur, si je me sers de termes si forts. Ce n'est . ce me semble , que l'amour de la vérité et le désir de la faire mieux entendre qui m'y oblige , sans que je cesse pour cela d'avoir toujours beaucoup d'es-
time pour la personne que je réfute. .le trouve seulement en ceci un grand exemple de l'infirmité humaine , qui fait que des esprits , fort éclairés d'ailleurs et fort pénétrants, peuvent tomber en de fort grandes erreurs en philosophant sur ces matières abstraites, sitôt qu'ils se sont laissés aller par mégarde à suivre comme vrai un principe commun qu'ils nont pas pris assez de soin d'examiner, qui se trouve n'être pas vrai ; car la fausseté est féconde aussi bien que la vérité : un faux principe quon aura admis pour vrai , faute d'y avoir pris garde d'assez près , n'étant pas moins capable de nous engager en des opinions très-absurdes qu'un seul principe véritable et importimt est capable de nous découvrir beaucoup d'autres vérités.