CHAPITRE IV. M
pelé voir, d'où il est arrivé qu'ils se sont accoutumés, par une longue habitude, à joindre à lidée de ce mot Tune ou l'autre de ces deux circonstances : de la présence de l'objet dans la vue directe , ou de voir seulement Tobjet par son image, dans la vue réfléchie par des miroirs. Or, on sait assez la peine qu'on a de séparer les idées qui ont accoutumé de se trouver ensemble dans notre esprit, et que c'est une des causes les plus ordinaires de nos erreurs.
Mais les hommes, avec le temps, se sont aperçus qu'ils connaissaient diverses choses qu'ils ne pouvaient voir par leurs yeux, ou parce qu'elles étaient trop petites, ou parce qu'elles n'étaient pas visibles comme l'air , ou parce qu'elles étaient trop éloignées, comme les villes des pays étrangers où nous n'avons jamais été. C'est ce qui les a obligés de croire qu'il y avait des choses que nous voyions par l'esprit, et non par les yeux. Ils eussent mieux fait s'ils eussent conclu qu'ils ne voyaient rien par les yeux , mais tout par l'esprit, qucriqu'en différentes manières; mais il leur a fallu bien du temps pour en venir jusque-là. Quoi qu'il en soit, s'étant imaginé que la vue de l'esprit était à peu près semblable à celle qu'ils avaient attribuée aux yeux, ils n'ont pas mancpié, comme c'est l'ordinaire, de transférer ce mot à l'esprit, avec les mêmes conditions qu'ils s'étaient imaginé qui l'accompagnaient quand ils l'appliquaient aux yeux.
La première était la présence de l'objet; car ils n'ont point douté , et ils ont pris pour un principe certain , aussi bien au regard de l'esprit que des yeux , qu'il fallait qu'un objet fût présent pour être vu. Mais quand les philosophes, c'est-à-dire ceux qui croyaient connaître mieux la nature que le vulgaire, et qui n'avaient pas laissé de se laisser prévenir par ce principe sans l'avoir jamais bien examiné, ont voulu s'en servir pour expliquer la vue de l'esprit , ils se sont trouvés bien empêchés ; car quelques-uns avaient reconnu que l'àme était immatérielle, et les autres, qui la croyaient corporelle, la regardaient comme une matière subtile en-
fermée dans le corps , dont elle ne pouvait pas sortir pour aller trouver les objets de dehors , ni les objets de dehors s'aller joindre à elle. Comment donc les pourra-t-elle voir, puisqu'un objet ne peut être vu s"il n'est présent? Pour sortir de cette difficulté, ils ont eu recours à l'autre manière de voir, qu'ils avaient aussi accoutume d'appliquer à ce mot au regard de la vue corporelle , qui est de voir les choses non par elles-mêmes , mais par leurs images , comme quand on voit des corps dans des miroirs ; car . comme j'ai déjà dit , ils croyaient , et presque tout le monde le croit encore , que ce nest pas alors les corps que l'on voit, mais seulement leurs images. Ils s'en sont tenus là , et 'ce préjugé a eu tant de force sur leur esprit qu'ils n'ont pas cru qu'il y eût seulement le moindre sujet de douter que cela ne fût ainsi ; de sorte que, le supposant comme une vérité certaine et incontestable, ils ne se sont plus mis en peine que de chercher quelles pouvaient être ces images ou ces êtres représentatifs des corps, dont l'esprit avait besoin pour apercevoir les corps.
Une autre chose, qui revient néanmoins à ce que nous venons de dire et n'en est guère différente, a encore fortifié ce préjugé : c'est que nous avons une pente naturelle à vouloir connaître les choses par des exemples et des comparaisons , parce que, si on y prend garde, on reconnaîtra que l'on a toujours de la peine à croire ce qui est singulier, et dont on ne peut donner d'exemple. Lors donc que les hommes ont commencé à s'apercevoir que nous voyions les choses par l'esprit , au lieu de se consulter eux-mêmes et de prendre garde à ce qu'ils voyaient clairement se passer dans leur esprit quand ils connaissaient les choses, ils se sont imaginé qu'ils l'entendraient mieux par quelque comparaison; et parce que , depuis la plaie du péché , l'amour que nous avons pour le corps nous y applique davantage, ce qui nous fait croire que nous connaissons beaucoup mieux et plus facilement les choses corporelles que les spirituelles : c'est dans