‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 56 sur 172 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Que si on demande pourquoi Dieu a voulu que les corps singuliers ne fussent pas inteUirjiUes, mais que nous ne les puissions apercevoir que par le mo} en de nos sens , en voici , ce me semble , la raison : La capacité de notre esprit étant bornée et ne devant pas même être tout employée à la connaissance des corps , Dieu n'a pas jugé à propos que nous connussions tous les corps singuliers, ce qui aurait été presque à l'infini; il a donc cru qu'il fallait qu'il y eût en nous quelque raison de connaître les uns plutôt que les autres , et que ce fût principalement par rapport à la conservation de notre corps. Et c'est pour cela qu'il nous a donné les sens, qui sont des organes corporels , qui , étant frappés en diverses manières par de petits corps qui y causent des mouvements , sont une occasion à notre àme de porter son attention vers l'endroit d'où ses corpuscules nous semblent partir pour frapper nos sens ; mais , ayant par là les perceptions ou idées des corps singuliers , il est aisé à notre esprit, en séparant de cette idée ce qu'elle a de singulier, ou d'en faire une idée générale, ou de réveiller celle qu'il en a déjà, de la manière que nous avons dit dans le chapitre 6.

Et par là ce qui est contenu dans cette idée, c'est-à-dire dans cette perception abstraite, dexïent intelligible , parce qu'il peut alors être conçu par une pure intellection. Et ainsi, de quelque manière que Ion considère les choses matérielles, ou comme singulières , ou comme universelles . il n'y a nulle raison de dire qu'elles ne puissent être aperçues par notre esprit; d'où il s'ensuit que, de quelque côté qu'on se tourne, il n'y a rien qui puisse donner de la vraisemblance à cet étrange paradoxe , que quand nous regardons les corps qui nous environnent , et même notre propre corps , c'est-à-dire quand nous tournons nos yeux vers eux , ce ne sont pas ces corps matériels que nous voyons , mais des corps intelUyibles.

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