CHAPITRE XIX
conserver, et celle de nous donner ce qu'exige notre conservation comme une dépendance de notre être. Telle est , au regard de notre corps , la faculté que nous avons de remuer nos membres pour les fonctions ordinaires de la vie; et, au regard de l'esprit , celle de penser et de pouvoir au moins apercevoir par quelqu'un de nos sens notre propre corps et ceux qui nous environnent.
Comme donc on ne regarde point comme une dépendance que nous ayons de Dieu , différente de celle de la conservation de notre être , de ce que nous ne faisons pas le moindre mouvement, ou de la jambe, ou du bras, ou de la langue, que ce ne soit Dieu lui-même qui donne le mouvement aux esprits animaux, qui doivent pour cela sinsinuer dans les nerfs qui sont attachés à nos muscles; parce qu'il ne fait en cela qu'exécuter la volonté générale qu'il a eue en nous créant, et que c'est par notre volonté que cette action de Dieu est déterminée à chaque effet particulier : il en serait de même au regard de cette dépendance que nous aurions de l'étendue intelligible infinie, pour y trouver les idées de chacune de nos pensées, quand elles ont pour objet les choses matérielles. Ce serait une suite de notre nature, puisque nous sommes faits pour penser, encore plus que pour marcher, et pour remuer les mains ou la langue. Dieu ne ferait donc en cela, non plus qu'en l'autre, qu'exécuter les lois qu'il se serait prescrites à lui-même , en instituant notre nature : et nos volontés ne sont pas moins, selon cet auteur, les causes occasionnelles de ces •idées, qu'elles le sont des mouvements de nos jambes et de nos bras.
Il n'y aurait donc rien en cela qui nous dût être fort considérable. Et nous avons tant d'autres sujets de reconnaissance envers Dieu infiniment plus importants , qui regardent notre salut et l'état de grâce et de gloire auquel il nous appelle par son infinie miséricorde, que notre esprit étant borné et ne pouvant s'appliquer beaucoup à un objet, qu'il ne soit moins capable de s'appliquer fortement à d'autres, pourquoi
se mettre si fort en peine d'apprendre à des chrétiens à être reconnaissants envers Dieu pour ces lumières humaines, qui ont été la part de ces philosophes et des autres enfants du siècle . en qui Dieu na agi que comme auteur de la nature ; au lieu de considérer qu'il importe peu aux enfants de la Jérusalem céleste de savoir au vrai ce qu il fait en eux en cette manière, pourvu qu'ils n'ignorent pas combien ils lui sont redevables pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas, afin de les faire marcher dans sa voie, et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit , qui eu a rompu la dureté , et de cœurs de pierre en a fait des cœurs de chair.
Mais la seconde chose que j'ai promis de montrer, est que, bien loin qu'il y ait tant de sujet de faire valoir la spiritualité de ce nouveau système des idées, il me paraît plus nuisible qu'avantageux à ceux qui s'y voudront arrêter: car. que nous apprend-on par là? Que nous voyons Dieu en voyant des corps, le soleil, un cheval, un arbre. Que nous le voyons en philosophant sur des triangles et des carrés : et que les femmes . qui sont idolâtres de leur beauté , voient Dieu en se regardant dans leur miroir, parce que le visage qu'elles y voient n'est pas le leur, mais un visage intelUgible , qui lui ressemble, et qui fait partie de cette étendue inteUigiUe infinie que Dieu renferme. Et on ajoute à cela qu'il n'y a de toutes les créatures que notre pauvre âme qui, quoique créée à limage et à la ressemblance de Dieu, n'a point ce privilège de voir Dieu en se voyant. Est-ce là un bon moyen de nous porter à nous séparer des choses corporelles, pour rentrer dans nousmêmes? Est-ce le moyen de nous faire avoir peu d'estime des sciences humaines purement humaines, que l'on ne se contente pas de spiritualiser, mais que l'on divinise en quelque sorte, en faisant croire à ceux qui s'y appliquent que les objets de ces sciences sont quelque chose de bien plus grand et de bien plus noble qu'ils ne pensent : puisque, s'ils recherchent le cours des astres, ces astres, qu'ils contemplent, ne sont point des astres