ARTICLE XCIII
Qucfle» sont les caïues de ces deux paaakNU.
Or, lorsque la joie ou la tristesse Intellectuelle excite ainsi celle qui est une passion, leur cause est assez évidente; et on voit de leurs définitions que la joie vient de l'opinion qu'on a de posséder
SECONDE PARTIE
quelque bi^, et la tristene de ToplDlon qa*on a d^avoir quelque mal ou quelque défaut. Mais il arrive souvent qu'on se sent triste ou joyeux sans qu*on puisse ainsi distinctement remarquer le bien ou le mal qui en sont les causes; à savoir lorsque ce bien ou ce mal font leurs impressions dans le cerveau sans l'entremise de Tâme, quelquefois à cause qu'ils n'appartiennent qu'au corps, et quelquefois aussi, encore qu'ils appartiennent à l'âme, è cause qu'elle ne les considère pas comme bien et mal, mais sous quelque autre forme dont l'impression est jointe avec celle du bien el du mal dans le cerveau.
ABT1CLB XCIY.
Couoieot cet pasakns sont excitées par det biens et des maux qoi ne regardent que le corps, et en quoi consistent le chatouillement et la douleur.
Ainrf lorsqu'on est en pleine santé, et que le tempe est plus serein que de coutume, on sent en soi une gaité qui ne vient d'aucune fonction de rentendement, mais seulement des impressions que le mouvement des esprits foit dans lecerveau ; et l'on ne se sent triste en même façon que lorsque le corps est indisposé, encore qu'on ne sache point qu*il le soit- Ainsi le chatouilleiûent des sens est suivi de si près par la joie, et la douleur par la tristesse, que la plupart des hommes ne lès distinguent point : toutefois ils diffèrent si fort qu'on peut quelquefois souffrir des douleurs avec joie, et recevoir des chatouillements qui déplaisent. Mais la cause qui fait que pour l'ordinaire la joie suit du chatouillement est que tout ce qu*on nomme chatouillement ou sentiment agréiible consiste en ce que les objets des sens excitent quelque mouvement dans les nerfo qui seroît capable de leur nuire s'ils n'avoient pas assez de force pour lui résister ou que le corps ne fût pas bien disposé; ce qui fait une Impression dans le cerveau, laquelle étant Instituée de nature pour témoigner cette bonne disposition et cette force, la représente à l'âme comme un bien qui lui appartient, en tant qu'elle est unie avec le corps, et ainsi excite en elle la joie. C'est presque la même raison qui fait qu'on prend naturellement plaisir i se sentir émouvoir à toutes sortes de passions, même à la tristesse et à la haine, lorsque ces passions ne sont causées que par les aventures étranges qu'on voit représenter sur un théâtre, ou par d'autres pareils sujets, qui, ne pouvant nous nuire en aucune façon, semblent chatouiller notre âme en la touchant. Et la cause qui fait que la douleur produit ordinairement la tristesse est que le sentiment qu'on nomme doukar vient toujours de quelque action si violente
DiSCAMIS.
qu'elle offense les nerb; en sorte qu'étant institué de la nature pour signifier è l'âme le dommage que reçoit le corps par cette action , et sa foiblesse en ce qu'il ne lui a pu résister, il lui re» présente l'un et l'autre comme des maux qui lu! sont toujours désagréables, excepté lorsqu'ils causent quelques biens qu'elle estime plus qu'eut.
ASTICLB XCY.
comment elles peuvent aussi être excitées par des biens et des maux que Tàme ne remarque point, encore qu'ils lui appartiennent, comme sont le plaisir qu'on prend a se hasarder ou à se souvenir du mal passé.
Ainsi le plaisir que prennent souvent les jeunes gens i entreprendre des choses difficiles et i s'exposer à de grands périls, encore même qu'ils n*en espèrent aucun profit ni aucune gloire, vient en eux de ce que la pensée qu'ils ont que ce qu'ils entreprennent est difficile fait une impression dans leur cerveau qui, étant jointe avec celle qu'ils pourroient former s'ils pensoient que c'est un bien de se sentir assez courageux, assez heureux, assez adroit ou assez fort pour oser se hasarder à tel point, est cause qu'ils y prennent plaisir. Et le contentement qu'ont les vieillards lorsqu'ils se souviennent des maux qu'ils ont soufferts vient de ce qu'ils se représentent que c'est un bien d'avoir pu nonobstant cela subsister.
AKTI€LB ZCVI.
Quels sont les mouvements du sang et des esprits qui caiMent les cinq passions précédentes.
Les cinq passions que j'ai ici commencé i expliquer sont tellement jointes ou opposées les unes aux autres, qu'il est plus aisé de les considérer toutes ensemble que de traiter séparément de chacune, ainsi qu'U a été traité de l'admiration ; et leur cause n'est pas comme la sienne dans le cerveau seul, mais aussi dans le cœur, dans la rate, dans le foie et dans toutes les autres parties du corps, en tant qu'elles servent à la production du sang et ensuite des esprits; car encore que toutes les veines conduisent le sang qu'elles contiennent vers le cœur, il arrive néanmoins quelquefois que celui de quelques-unes y est poussé avec plus de force que celui des autres ; il arrive aussi que les ouvertures par où il entre dans le cœur, ou bien celles par où il en sort, sont plus élargies ou plus resserrées une fois que l'autre.
ARnCLB ZCTII.
Us principales expériences qui serrent k connoltroeaB moo*
Or, en considérant les diverses altérations que
LES PABtlDV6 DE I/AME.
rMpérienae fcU voir de nétM oerps ptâiMil if^ natte âme est agitie de di? erses panioos» je remarque en l'amour quand elle est seule^ c'est-àdire quand eUs n'es^ aoeompagn^e d'aucune forte joie, ou désir, ou tristesse, que le battement du pouls est égal et beaucoup plus grand et phis fort que de eoutuaie, qu'on sent ilne douas chaleur dans la poitrine, et que la digestion des viandes se fait fort promptemeut dans l'estomac ; en aorte gue c^tta passion est utile pour la sant^.
AMTIfiLI SCV
En la haine
^ rettiarqui^ ftti coptraire en la hatbe 4Ud le pouls est inégal et plus petit> et souvent plus vite; qu'on sent des froidpurç entremêlées de Je ne sais ^elle chaleur âpre et piquante dans la poitrine; que Testomac cesse de t^ire son office et est endtn 4 vomir et rejeter les viandes qu'on a mangées, on du moins ^les corrompre et convertir en mauvaises humeurs.
âstisui audx.
En ta Jofe
£b la joîQ) qm le poiilf M i§^ #t plus ? ite qu'A l'ordinelrei maie qi^'il n'est i^ps || (»rt #u «i ffmi qu'en ranMNif { pi qu'fm sent nflo fimbmv tgnto^ hle qui n'est pas seulement en la poitrine, mais qui se répand aussi eu toutes les parties extérieures du corps avec le sang qu'on y voit venir en abondaaee \ et que cependant on perd quelquefois Tappétit, à cause que la digestion se fait moins que itoeoutuoe^
jutnctË c.
■nbiffetasNw
En la tristesse, que le pouls est foible et lent, et qu'on sent cpmme de^ liens autour du cœur qui le serrent, et des glaj^ns q^i Je gèlent et communiquent leur froideur ^u reste du corps; et que cependant on UiÇ laisse pas d'avoir quelquefois bon appétit et de sentir que l'estomac ne manque point a faire son devoir, pourvu qu'il n'y ait jINDlnl de haine mêlée avec la triatesss^
A&ttctk est
Bnflû Je remarque cela de particulier dans le désir, qu'il agite le coaurplus violemment qu'aucune des autres passions, et fournit au cerveau phis d'esprils^ kiqiieh, passant de «A dtM les ma», clés, rendent tous les sens plus aigus et toutes les partiei du «orps plus «oMlea
Umonvomeot du sang et de» .«apriu a l'af^wr
Ces observations, et plusieurs autres qui mrolent trop longues à écrire, m'ont donné «ij4 de juger que lorsque l'entendement se représente quelque objet d'amour, l'impression que cette pensée fait dans le cerveau conduit les esprits animaux, par les nerfs de la slxlèmo partie, \m les muscles qui sont autour des Intestins et de Testomao, en la hçon qui est requise pour f&ft« que le suc des viandes, qui se ooiivertli en nouveau sang, passe promptement vers le cœur sans s'arrêter dans le foie, et qu'jr étant poussé aiec plus de force que cé)ui qtil eftt dans les antres parties du corps, il y eptre en plus gf^yde iboi^ danoe et y excite une chaleur plus forte, à osuse qu'il est plus grossier que eelui qui a déjft été taréfié plusieurs fois en passant et repassant parle cœur; ce qui fait qu*il envoie aussi des esprit? vers le Cerveau dont les parties sont plus grosses et plus agitées qu'& l'ordinaire, et ces esprits fortifiant l'impreissfon que la première pensée de Tobjet aimable y à feite, obligent l'âme à «'afl^er sur cette pensée ; et c'est ep cela due ooaafste la passion d'amour.
âhnfiu «ni4
6d la Mue
Au toûtraire en la haine, la première pensée de l'objet qui donne de l'aversion conduit tellement les esprits qui sont dans lo cerveau vers les musdes de l'estomac et des Intestins, qulls empêdient que le stic des viandes ne se mêle avec le sang, en resserrant toutes les ouvertures par tA fl a coutume d'y couler; et elle les conduit eues) tellement vers les petits nerfs de la rate et de la partie Inférieure du foie, où e$t le réceptacle de la bile, que les parties du sang qui ont coutume d*être rejelêes vers ces endroits-là en sortent et content avec celui qui est dabs lea ^'ameaui de U veine cave vers le cœur; ce qui cause beaucoap d'inégalités en sa cbaleur, d'autant que le sang qui vient de la rate ne s^échauffe et se raréfie qui ipeine, et qu^au contraire celui qui vient de la fyarlle Inférieur^ du foie, où ^t toi^ours lé M, yembrase et se dilate fort promptement. Ensuite de quoi les esprits qui vont au cerveau ont aussi des parties fort Inégales et des mouvements fort extraordinaires, d'où vient qu'ils y fortifient les idées de haine qui s*y trouvent déjà Imprimées, et disposent l'âme à des penses qui sont pleines d'aigreur et d'amertume^
^ECO^m PARTIE.
•BlijOii.
En la joie f^ n^ ^ont pf^ tant les nerfs de la rate, du foie, de Testomac ou des intestins qui aginent, que ceui qqi soQt ^ï^ tout le reste du corps, et particulièrement celui qui est autour des orificee do ocour, lequel ouvraQl et élargissant ces orifices, doqne moyen au sang que les autres nerfs chassent fies veine; vers le cœur d'jr entrer et d'eu sortir en plus grande quantité que de coutume ; ^t pource que le sang qui entre alors dans le cœor y a déjà passé et pepassé plusieurs fois, étant venu des artères dans les veines, il se dilate fort aisément, et produit des esprits dont les parties étant fort égales et subtiles, elles sont propres 4 tQrmpr et fortifier les impressions du cerveau, (pd donnent à i'ime des peqsfes gaies et tran- ^uiUes.
Ait iw CT?
fio la tristesse.
km cpaCnIfa, en ta Irlsiasia las ouvartafai da «eut aam ibrt réttéoiaa |Mir la pallt nati qui lai anfiftoaaa^ al la «ag des «aines n'est auaaBanaa^ agité, ce qui fait qu*il en va fort peu vefa la oBur ; et cependant les passages par où le suc des viandes coule de Festomac et des intestins vers le foie demeurent «Miferls, ce qui iait que l'appétit ne diminue point, excepté lorsque la haine, laquelle est flouTent jointe à la tristesse, les ferme*
aanatA an.
Cnfiû, la passion ()u désir a cela de propre que la volonté qu'on a d*Qbtenir quelque bien ou de fuir quelque mal envole promptement les esprits du cerveau vers toutes les parties du corps qui peuvent servir aux actions requises pour cet effet, et particulièrement vers le cœur et les parties qui lui fournissent le plus de sang, afin qu'en recevant plus grande abondance que de coutume il envole plus grande quantité d'esprits vers le cerveau, tant pour j entretenir et fortifier l'idée de cette volonté qpe pour passer de là dans tous les organes des sens et tous les musdes qui peuvent lire employés pour o))tenir ce qu'on désire.
àBnCLV CYtl,
wVnfmTf
Et je 4éi]ais tes raisons de iout ceci, de ce qui a été dît ci-dQ6su9» qu'il y a telle liaison entre «>ti9 im #t mm isorpi g99» lons^ue nous avons
pue fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, l'une des deux ne se présenta point à nous par après que l'autre ne s'y présenta aussi. Comme on voit en ceux qui ont pris avei grande aversion quelque breuvage étant malades, qu'ils ne peuvent rien boire ou manger par après qui en approche du goût, sans avoir derechef la même aversion, et pareillement qu'ils ne peuvent penser à l'aversion qu'on a des médecines que le même gpAt ne leur revienne en la pensée. Car ii me semble que les premières passions qàe Mira âme a eues lorsqu'elle a commencé d'être jointe à notre corps ont dû être que quelquefois le eaogi pu autre suc qui entroit dans le oœur« étoit ua aliment plus convenable que l'ordinalte pour y eotreteoir la chaleur qui est le principe de la vie, ce qui étoit cause que Târae joignoit à soi df volonté cet aliment, c'est-à-dire l'aimoit, et ea même temps les esprits couloient du eerveau van les muscles, qui pouvoient presser ou agiter laa parties d'où fi étoit venu vers le dœur pour ftin qu'elles lui en envoyassent davantage, et œs par^ ties étoieot l'estomac et les intestina dontl'agitar tion augmente l'appétit, ou bien aunl la fdia et le poumon que les muscles du diaplmjgi^^ Wfr vent presser : c'est pourquoi ce même mouvement des esprits a toujours accompagné depuis la passion d'amour. .
AancLB avili»
En la haine.
Ouelquefois au contraire II vapoit qu^oa mp étranger vers le cœur, qui n'étoit pas propre à entretenir la chaleur, ou même qui la pouvait éteindre, ce qui étoit cause que lés esprits qiû montoient du cœur au cerveau eicitèient m l'âme la passion de la haine ; et an néma tempe aussi ces esprits allolent du cerveaa van tes nerfs qui pouvoient pousser du sang de l|i n(p et des petites veines du foie vers le oœur, piNyr empêdMr ee suc nuisible d*y entrer; et da plds vers ceux qui pouvoient repausnr ee raêoui MC vers les intestins et vers l'estomac, ou aussi quelquefois obliger l'estomac à le vomir : d'où vient que ces mêmes mouvements ont coutume d'accompagner la passion de la haine. Et on peut voir à l'œil qu'il y a dans le foie quantité de veines ou conduits assez larges par où le sue des viandes peut passer de la veine porte en la veine cave, et de là au cœur, sans s'arrêter aucune^ ment au foie ; mais il y en a aussi une Infinité d'autres plus petites où il peut s'arrêter et qui contiennent toujours du sang de réserve, ainsi que fait aussi la rate, lequel sang étant plus grossier que celui qui est dans les autres parUes do
LES PASSIONS DE L'AME
corps, peut mieax servir d*allment au feu qui est dans le cœur quand l'estomac et les intestins inanquent de lui en fournir.
ABTICLB cix.
En la Joie.
B est aussi quelquefois arrivé au commence- Hient de notre vie que le sang contenu dans les ▼eines étoit un aliment assez convenable pour entretenir la chaleur du cœur, et qu'elles en contenoient en telle quantité qu'il n'avoit point be- •oin de tirer aucune nourriture d'ailleurs; ce qui t excité en l'âme la passion de la joie, et a fait en même temps que les orifices du cœur se sont plus ouverts que de coutume ; et que ies esprits coulant abondamment du cerveau, non-seulement dans les nerfs qui servent è ouvrir ces orifices, mais aussi généralement en tous les autres qui poussent le sang des veines vers le cœur, empédient qu'il n'y en vienne de nouveau du Me, de la rate, des intestins et de l'estomac: c'est pourquoi ces mêmes mouvements accompagnent la joie
ARTICLE ex.
En la trieteBM.
Qoelquefols au contraire il est arrivé que le corps a eu faute de nourriture, et c'est ce qui doit faire sentir à l'ftme sa première tristesse, au moins qui n'a point été jointe à la haine. Cela même a faitltussi que les orifices du cœur se sont étrécis, à cause qu'ils ne reçoivent que peu de iang , et qu'une assez notable partie de sang est ▼enue de la rate, à cause qu'elle est comme le dernier réservoir qui sert à en fournir au cœur lorsqu'il ne lui en vient pas assez d'ailleurs : c'est pourquoi les mouvements des esprits et des nerfs qui servent à étrécir ainsi les orifices du cceur et i y conduire du sang de la rate accompagnent toujours la tristesse.