‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 269 sur 306 · N« 60.— A M. R£GIUS · texte numérisé non relu

N« 60.— A M. R£GIUS

(Lettre XG du tome I. Version.)

Monsieur,

Vous ne pouviex rien mettre de plut dur, et qui fût plus capalrie de réveiller les mauvaises intentions de vos ennemis et leur fournir des sujets de plainte, que ce que vous avez mis dans vos thèses, que l'homme est un être par accident. Je ne vois pas de plus sûr moyen pour corriger cela que de dire que dans votre neuvième thèse vous avez considéré tout l'homme par rapport aux parties qui le composent, et que dans la dixième vous avez considéré les parties par rapport au tout; que dans la neuvième, dis-je, vous avez dit que l'homme est composé d'une âme, et d'un corps par accident, pour marquer qu'on pourroit dire en quelque façon qu'il étoit accidentaire au corps d'être uni à l'âme et à l'âme d'être unie au corps, puisque le corps peut exister sans l'âme et Tâme sans le corps : car nous appelons accident tout ce qui est présent ou absent sans la corruption du sujet, quoique considéré en soi-même ce soit peut-être une substance, comme l'habit est accidentel à l'homme; mais que vous n'avez pas prétendu dire que l'homme soit un être par accident, et que vous aviez assez fait voir dans votre dixième thèse que vous entendiez qu'il est un être par soi-même; car vous y avez dit que l'âme et le corps par rapport à lui éloîent des substances incomplètes, et dès là qu elles sont incomplètes, il s'ensuit que le tout qu'ils composent est un être par soi-même; et pour faire voir que ce qui est un être par soimême peut devenir un être par accident, les rats, qui sont engendrés ou faits par accident des or-

(1) « La Uièse doot parte Ici M. Descaries fut souicauo par uti des écoliers de BI. Lercy, ce qui ayniii cxdlé un grand bruit dans rOnnrersUé, il. Leroy eo donna a\is à U. DcscariM par nue letu« que nous n'avons pas, et M. Dcscaries lu. r6crhtt oeye<:i yen le iç d^ceiobre i«4i. «

dures, sont cependant des êtres par eux-mêmes. On peut seulement vous objecter qu'il n'est point accidentel au corps humain d'être uni à l'âme, mais que c'est sa propre nature; parce que le corps ayant toutes les dispositions requises pour recevoir l'âme, sans lesqudies il n'est pas proprement un corps humain, il ne se peut faire sans miracle que l'âme ne lui soit unie. On nous objectera aussi qu'il n'est pas accidentel â l'âme d'être jointe au corps, mais seulement qu'il lui est accidentel après la mort d'être séparée du corps; ce qu'il ne faut pas absolument nier, de peur de choquer derechef les théologiens ; mais cependant 11 faut répondre qu'on peut appeler ces deux substances accidentelles, en ce que, ne considérant que le corps seul, nous n'y voyons rien qui demande d'être uni â l'âme, et rien dans l'âme qui demande d'être uni au corps; c'est pourquoi j*ai dit un peu auparavant que l'homme est en quelque façon^ et non absolufiieni parlant* un être accidentel. L'altération simple est celle qui ne change point la forme du sujet, comme quand le bois s'échauife, et la génération est celle qui change la forme, comme quand le bois est consumé par le feu ; et en effet, quoique l'un ne se fasse pas d'une autre manière que l'autre, il y a cependant une grande différence, soit dans la manière de concevoir, soit dans la vérité de la chose ; car les formes, du moins les plus parfaites, sont un amas de plusieurs qualités qui ont la force de se conserver mutuellement ensemble ; mais dans le bois c'est seulement une chaleur modérée à laquelle il retourne de soi-même après qu'il s'est échauffé dans le feu ; c'est une chaleur véhémente qu*il conserve toujours tant qu'il est feu. Vous ne devez pas être fâché contre le collègue qui vous conseilloit d'ajouter un corollaire pour expliquer votre thèse, il me paroit qu'il vous donnoit un conseil d'ami. Vous avez oublié un mot dans vos thèses manuscrites. Dans la dixième thèse, vous mettez ces mots : toutes les autres, et vous ne dites point ce que c'est; vous voulez dire toutes les autres qualités. Je n'ai rien à dire sur tout le reste, car je vois qu'elles ne contiennent presque autre chose que ce que vous avez déjà mis autre part ; vous avez raison, car ce serolt un très grand travail de vouloir inventer toujours quelque chose de nouveau. Si vous venez me voir, vous me ferez toujours un très grand plaisir. Adieu.

CORBESPONDANCE.

» 61.— AM.REGIDS*.

I (Lettre LXXXIX du tome I. Version.)

' Monsieur,

J'-ai eu rhonneur de posséder toute cette aprèsdlnée Tillustre M. AI.*; il m'a eutretenu fort longtemps des affaires d*Utrecht avec une l>ont6 et uue sagesse qui m*oat charmi. Je suis tout-à- Mt de son avis que vous devez vous abstenir durant un certain temps des disputes publiques, et vous donner bien de garde d'aigrir personne contre vous par des paroies trop dures. Je souhaiterois bien aussi que vous n^avançassiez aucunes opinions nouvelies, mais que vous vous tinssiez seulement de nom aux anciennes, vous contentant de donner des raisons nouvelles, ce que personne ne pourrait reprendre; et ceux qui prendroient bien vos raisons en concluroient d'eux-mêmes ce que vous souhaitez qu*on entende. Par exemple, sur les formes substantielles et sur les qualités réelles, quelle nécessité de les rejeter ouvertement? Vous pouvez vous sojuvenir que dans mes Météores, page 178 de l'édition françoise, j'ai dit en termes exprès que je ne les rejetols ni ne les niois aucunement, mais seulement que je ne les croyols pas nécessaires pour expliquer mes sentiments. Si vous eussiez tenu cette conduite, aucun de vos auditeurs ne les auroit admises quand il se seroit aperçu qu'elles ne sont d'aucun usage, et vous ne vous seriez pas chargé de l'envie de vos collègues : mais ce qui est fait est fait ; le seul remède que j'y trouve présentement est de défendre les propositions vraies que vous avez avancées le plus modestement qu'il vous sera possible ; et s'il nous en est échappé quelques-unes de fausses, ou qui ne soient pas assez exactes, vous les corrigerez sans entêtement. Vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de plus louable à un philosophe que d'avouer sincèrement ses erreurs. Par exemple, lorsque vous dites que l'homme est un être par accident, je sais que vous n'entendez que tout ce que les autres philosophes entendent, savoir qu'il est un composé de deux choses réellement distinctes; mais comme les écoles n'entendent pas ce mot, être par accident^ dans le même sens, il est beaucoup mieux, supposé que voi|s ne puissiez pas

(f) «D*abord Descartes reçut la lettre de Leroy du si fô- Mler, examina récrit qu'il lui envoyolt, lui en dit soo sentiment, et fit lui-même une autre réponse à ces thèses de Voêtlus. Pendant qu'il travailloit à cela, M. Leroy, qui s'impa- Ueotolt, récrivit ù H. Descaries une seconde lettre, datée du t fiWrier. Ceb bAta M. Descartes, et dès le 6 février il lui envoya son écnt et sa lettre.»

(S)«(Alplioii8qs.»

VOUS servir de Texplication que je voUs av<^8 insinuée dans mes précédentes (car je vois qne vous vous détournez un peu du sens que j'y donne, et que vous n'évitez pas tout-à-falt cet icueil dans votre dernier écrit), Il est, dis-je, beaucoup mieux d'avouer bonnement que vous n'aviez pas tout-à-fait bien compris ce terme de l'école que de déguiser la chose mal à propos, et qu'étant d'accord avec les autres pour le fond, vous n'ayes été différent que pour les termes ; ainsi, toutes les fois que l'occasion s*en présentera, vous deyei avouer, soit en particulier, soit en public, que vous croyez que Thomme est un iséritahle Un par soi et non par accident; et que rame est réellement et substantiellement unie au corps, non par sa situation et sa disposition (comme vous dites dans votre dernier écrit, ce qui est encore faux et sujet à être repris seloa moi), mais qu'elle est, dis-je, unie au corps par une vériuble union, telle que tous les philosophes l'admettent, quoiqu'on n'explique point quelle est ceUe union, ce que vous n'êtes pas tenu non plus de (aire. Cependant vous pouvez l'expliquer, comme je l'ai fait dans ma Métaphysique, en disant que nous percevons que les sentiments de douleur et tous autres de pareille nature ne sont pas de pures pensées de Tàme distincte du corps, mais des perceptions confuses de cette âme qui est réel' lement unie au corps : car si un ange étoit uni au corps humain, il n'auroit pas les sentiments tels que nous, mais il percevroit seulement i» mouvements causés par les objets extérieurs, et par la il seroit différent d'un véritable homme. A regard de votre écrit, quoique je ne voie pas bien ce que vous prétendez par là, il me semble cependant, pour vous avouer ingénument ma pensée, qu'il ne tend pas à votre but et qu'il ne s'accorde nullement au temps présent; car vous y dites beaucoup de choses assez dures, et vous n'y expliquez pas assez clairement les raisons qui peuvent servir à la défense de la bonne cause; en sorte qu'on dirait qu'en l'écrivant votre esprit est tombé dans une espèce de langueur que le chagrin ou rindlgnatlon vous ont causée. J*espèr« que vous excuserez la liberté que je prends; et comme il me seroit plus difficile de vous dire et que je pense sur chaque article de votre écrit qu0 de vous tracer un modèle semblable, je prendrai ce dernier parti ; et bien que je sois accablé d*uw multitude d'autres affaires, je donnerai un ou deux jours à ce travail. Je pense donc qu'il im* porte au bien de vos affaires que vous répondi^J par un écrit public à Tappendix de Voëtius, parce que si vous gardiez un profond silence ladessus, vos ennemis pourroient peut-être vous insulter comme à un homme vaincu ; mais que votre

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rBponse «rft d doaoe et si modeste qae tous n*irritiez personne, et en même temps qu'elle solt si solide que Yoëtius s*aperçoiTe qu'il est Taiocu par vos raisons, et qu'il n'ait plus à l'avenir la démangeaison de vous contredire pour n'être pas toujours viincn, et qu'enfin il souffre que vous adoucissiez son humeur sauvage.

Je yals vous donner en gros le sujet de la réponse que vous devez lui faire, et telle que je la feroîs moi-même si j'étois à votre place; je la mettrai partie en françois, partie en latin, selon que leB tormes se présenteront plus facilement à mon esprit, de peur que si j'écrivois seulement en latin vous ne voulussiez point changer mes paroles, et que mon style négligé ne fft méconooltre le vÂtre.

RÉPONSE D'HENRI RE6IUS, etc.»

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