‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 293 sur 306 · N» 146.— LETTRE DE M. MORDS A M. DESCARTES · texte numérisé non relu

N» 146.— LETTRE DE M. MORDS A M. DESCARTES

(Lettre LXX du tome L Yenion.)

ejdlletim

Monsieur,

J'eus toutes les peines du monde, qaaod j'eus reçu votre dernière lettre, de m'empécher de vous récrire sur-le-champ, bien que c'eût été i mei une incivilité de le faire, ayant compris par les termes de votre lettre que vous seriez occupé dorant plusieurs semaines. De plus je me trouvai dans un tel embarras depuis la mort démon pire que, malgré tout mon empressement, je n'aurois pu trouver un moment cominbde pour cela. Aujourd'hui que j'ai assez de loisir, je reviens à tous et à votre philosophie, et je vous rends mille g:râces de la bonté que vous avez eue de m*acoorder plein pouvoir de faire sur vos écrits toutes les questions et toutes les objections qu'il me plalroit.

Mais pour ne pas abuser de votre honntteto

par des attercations éternelleB (car jnsques Ici nous n*ayoD8 touché que cette partie de la pliilosophie qui est toute dans les combats des mots et dans des subtilités épineuses, nous étaut toujours tenus sur les frontières de la physique, de la métaphysique et de la logique), je me hftte présentement d'arriver à des questions qui demandent un jugement plus solide et plus ferme. Je remarquerai seulement en passant, sur la réponse que vous avez faite à mes premières instances, pour ce qui regarde les anges et les âmes séparées du corps, n elles connoissent immédiatement et par ellesmêmes quelle est leur essence. Cette connoissance ne peut être appelée proprement un sentiment, si nous les supposons absolument incorporels. J*ai* meroia donc mieux dire avec les platoniciens, les anciens Pères, et presque tous les philosophes, que les âmes humaines, tous les génies tant bons que mauvais, sont corporels, et que par conséquent ils ont un sentiment réel, c'est-à-dire qui leur vient du corps dont ils sont revêtus ; et en effet, comme je ne me promets rien que de grand de votre esprit, vous me feriez un sensible plaisir si vous vouliez me communiquer en peu de mots ce que vous pensez là-dessus ; cette pénétration et cette force d'esprit que je reconnois en vous me sont un gage assuré que vos conjectures sur ce sujet ne peuvent être que très ingénieuses ; car quant à Tostentation de certains philosophes qui nient hardiment l'existence de toute substance séparée du corps, comme celle des démons, des anges et des âmes après la mort, et qui semblent s'applaudir là-dessus comme d'une heureuse découverte et d'un effort de l'esprit humain qui les rend plus habiles que tous les autres hommes, je ne fais aucun cas de ce sentiment, car j'ai remarqué plusieurs fois que ces sortes de gens étoient pour la plupart des âmes de sang et de boue, de noirs et d'affreux mélancoliques livrés aux sens et à la volupté, et enfin des athées véritables ; car ce que la religion leur apprend de la nécessité d'un Dieu n'opère en eux que comme une vaine superstition ; pour moi je veux bien faire cette profession publique de foi, que, toute religion à part, je reconnois volontiers qu'il y a des génies et un Dieu tel que les plus honnêtes gens et les plus sensés désireroient qu'il fût, si par impossible il n*f en avoit point; ce qui m'a toujours fait regarder l'athéisme comme le comble de la méchanceté la plus débordée et de la stupidité la plus brutale, et la gloire que les athées retirent de leur Impiété, assez semblable à la fausse joie d'un peuple insensé qui se féliciteroit et se sauroit bon gré du meurtre d'un roi très sage et très humain ; mais je reviens de Técart que mon zèle m'a fait faire

2. A l'égard de votre démonstration , à la faveur de laquelle vous concluez que toute substance étendue est capable d'être touchée et qu*elle est impénéti^able, il me semt^le qu'on peut dire contre que, dans la substance étendue, les parties peuvent être les unes hors des autres sans une mutuelle résistance, ce qui détruit cette fiiculti d'être touchée; d'ailleurs que l'étendue avecla substance se replie sur le reste de l'étendue et do la substance, et qu'elle ne périt pu davantage que cette partie de la substance qui retourne dans l'autre, et de là tombe son impénétrabilité. Je vous proteste que je conçois clairement et distinotement toutes ces choses. Quant à ce que quelque diose de réel peut être renfermé sans aucune diminution de sa part dans des bornes plus ou moins étroites, cela se prouve par le mouvement même selon vos Principes; car, selon vous, le même mouvement spécifique occupe ausri tantêt un plus grand, tantêt uu moindre sujet. Pour moi je conçois avec la même facilité et la même clarté qu'il peut y avoir une substance qui se dilate ou se resserre sans aucune diminution, soit que cela arrive par sot*-même ou d'autre part. Enfin, je suis, je vous assure, surpris que vous ne puissiez pas comprendre que l'âme humaine ou l'ange soient presque étendus de cette manière, comme si cela impliquoit contradiction. Je croirois plutêt qu'il y auroit contradiction que la puissance de l'âme fût étendue, lorsque Tâme elle-même ne le seroit en aucune iaçon ; car la puissance de l'âme étant un mode intrinsèque de l'âme, elle n'est pas hors de l'âme même, comme cela est clair. Il faut dire la même chose de Dieu, ce qui fait que je suis dans un pareil étonnement de ce que dans votre réponse à mes pénultièmes Instuices vous avouez qu'il est partout à raison de sa puissance, et non à raison de son essence, comme si la puissance divine, qui est un mode de Dieu, étolt située hors de Dieu, puisque chaque mode réel est toujours intimement uni à la chose dont il est mode ; d'où II s'ensuit nécessairement que Dieu est partout, si sa puissance est partout.

Et je ne saurois soupçonner que par puissance divine vous vouliez entendre un effet transmis à la matière. Si vous entendiez même cela, la chose, selon moi, reviendroit au même, car cet elTet n'est transmis que par la puissance divine qui toucha la matière qui reçoit son impression, c'est-à-dire qui est unie à elle par quelque mode réel, et par conséquent cette puissance est étendue, sans être pour cela séparée de l'essence divine ; car 11 semble, comme j'ai dit, qu'il y a là une contradiction manifeste, mais je ne veux pas m'arrêter sur cela davantage.

Je me hâte de passer aux questions, après vous

CORRESPONPANCE.

avoir dit U peine qae je sens de ne plus espérer d*ayoir )a suite de TOtre Philosophie ; ce qui me soutient, c*est Tespérance certaine de ce traité si désiré que nous verrons mettre au jour cet été ; je souhaite qt^ll vienne bientOt et heureusement.

AUX RÂPOHSEa SUR LES QUESTIONS.

A la premlAre et à la seconde, tous répoodei teujoiif» constamment et conformément ^ vos Principes, ce que J*atteiids et j*approuve de chacun, si un meilleur sentiment ne l'emporte. A la troisième voici le gain quej'al fait avec votre petit bateau ; 1. Que par rapport au mouvement il y a une réslstanoe mutu^le entre les deux corps qu^on dit être mus. % Que le repos est une action, je veuidlreuBeflort pour résister. 9. Que deux corps qulsemeuveot sont ImmédiatemMit séparés. 4. Que celte séparalioB immédiate est ce mouvement, ou ce transport préds; mais lorsque deux corps se séparent i\in de Tautre, si tous n'ajoutes à lldée de ce transport ou de ce mouvement une force dans Tuu et dans l'autre qui les sépare et qui les dlTise, ce mouvement sera seulement un rapport extrinsèque ou quelque chose même de moins; car être séparé signifie ou que ia surface des corps qui se lou€h(^nt mutuellement auparavant est à présent éloignée l'une de l'autre (or, la distance des corps est seulement un rapport extrinsèque), ou signifie ne pas loucher ce qui étoit touché auparavant , ce qui est seulement une privation ou une négatiou. Je ne comprends pas bien votre pensée là-dessus.

Pour moi, si je voulois m*en croire, je dirois que le mouvement est cette force ou cette action par laqueMe les corps que tous dites se mouTOir se détachent mutuellement l'un de l'autre, et que leur séparatton Immédiate est reflet dudit mou- Toment, quoique cette séparation soit seulement ou un rapport ou une priTation ; mais vous avex raisonné autrement dans l'explication de la définition du mouvement à l'article 25 de la seconde partie, p. 88, où, pour vous dire le vrai, je n'entends pas bien votre pensée. Vous avei répondu d'une manière claire et précise aux autres questions que je vous ai proposées ; mais pour aToîr une plus pari^ite intelligence de celles que j'ai faites en assez grand nombre à la sixIèoAe, j'attends avec empressement votre liTre des cassions.

Au reste, sur mes dernières paroles, 9i qt^lfue chose, ete.^ il m'étoit venu dans l'esprit une Taine subtilité qui m'est échappée, et que je ne me soucie pas de rappeler, ie demande seulement derechef si la matière abandonnée à elle-même, c'esl-à-dire ne recevant aucune impulsion d'ailleurs, serolt en mouTement ou en repos. Si eQe

se meut naturellement d*eUe-mtoe, U miOtn étant homogène, et par conséquent le mouvemeot étant partout égal, il s'ensuit que la matière »roit divisée en des parties si Infiniment petilei qu'on qe sauroit rien ^tev absolument d'aaaiDe petite parcelle, car tout ce que l'on conçoit pooToir être été est déjà (^it à cause de la force Intime di mouvement qui pénètre toute la matière, ou, i vous voulei, qui lui est naturel, et les parties ne s'attacheroient pas davantage les unes aux autrei) et les unes ne prendroleut pas un cours dliïéreDt desL autres, puisqu'elles sont entièrement semblables, selon toutes les manières qu'on peut ima^ner ; car on ne sauroit s'imaginer dans une figura aucune âpreté ou aucun angle qui n'ait été brisé, jusqu'au dernier point où le mouvement peot aller^ et 11 ne feitt admettre aucune inégalitt de mouvement dans aucune petite parcelle, puisque la matière est supposée parfoitement homogène. Si la matière se mouToit donc naturefiemeot, il nV aurait ni soleil, ni ciel, ni terre, ni tourbillons, ni rien d^hétérogène ou de sensible, et qqf pût tomber sous l'imagination dans la nature; ainsi tous verriez périr cet art merveflleax par lequd tous Toulez que se puissent former lei cîeux, la terre et toutes les autres choses sensibles.

Que si TOUS dites que la matière est de solmême en repos, à moins qu'elle ne reçoive k mourement d'ailleurs , et que ce repos est quelque chose de positif, il s*ensuiTroit que la matière souffrirait une Tiolence étemelle, et qu'on de ses modes naturels serolt détruit pour toujours et cèderolt à son contraire, ce qui paroît un peu difficile à admettre. Je ne sais même s'il seroit plus sûr de dire que le repos est la privation ou la négation du mouTement ; car on anésotlroit par là toute cette Ibrce de résister que vous reconnoissez dans la matière ep repos, bien que cela produise encore quelque embarras dans mon esprit; car en disant que le repos est une adioa de la matière. Il fout nécessairement reecnnottre que le mouvement n'est que cette même force; en effet, la matière n'a point d'autre action que le mouvement actuel, ou bien un effort pour le mouvement. J'ai donc là-dessus de forieox scrupules que tous me ferez le plaisir de m*Ater le plus têt que TOUS pourrez. Bien plus, j*eiamiiie si rigoureusement ces principes qu'il me vient une nouTelie difficulté sur la nature du mourement ; car si le mouTcment est un mode do oorpSi comme la figure, l'arrangement, les parties, etc., comment se pourra-t-ii iiiire qull passe plutôt d'un corps dans un autre que les aitres modes corporels? Et en général je ne saurois concevoir comment il se nent flilre que quelque choie qui

ÂNICÉE 1649»

ne peat pas être hors da sujet, tels qae sont tous le* modes* passe pourtant dans un autre sujet. Je demanderai snsulte si lorsqu'un eorps heurte UD moindre corps qui est en repos, et qu'il remporte avec soi, le repos du corps qui étoit en repos ne passe pas indlfHremment dans oelui qui étoit en mouvement* oomne le mouvement est passé dans oelui qui étoit en repos; car il semble que le repos est quelque chose d'oisif, et de si paresseux qu'il plaint le chemin qu'il auroit i faire ; cependant comme il n'est pas moins réel que le mouvement, la raison veut qu'il passe à l'autre corps ; enfin je suis dans un vrai étonnement lorsque je considère qu'une chose aussi légère et aussi vile que le mouvement, qui peut être séparée du sujet et passer dans un autre corps, qui d'ailleurs est d'une nature si foible et si passagère qu'il périroit entièrement s'il n 'étoit soutenu par son sujet, soit pourtant capable de lui donner un si grand branle et le pousser avec autant de iorce de côté et d'autre.

J'avoue que je me sens plus porté à croire qu'il n'y a point de communication de mouvement ; mais que par la seule impulsion d'un corps un autre corps sort* pour ainsi dire, de son état d'indolence pour entrer en mouvement, comme rime a une telle pensée par telle et telle occasion, et que le corps ne reçoit pas tant le mouvement qu'il s'y détermine* étant averti par un autre; et comme j'ai dit el*dessus, le mouvement est par rapport au corps ce que la pensée est par rapport & l'âme; ni l'un ni l'autre n'est reçu dans son si^jet, mais ils naissent du sujet dans lequel ils se trouvent ; et véritablement tout ce qu'on appelle corps n'a qu'une vie, pour ainsi dire, pleine destupidité et d'ivresse, et je ne le regarde que comme la dernière et la plus infime ombre de l'essence divine qui est la véritable vie et la vie très parfaite ; enfin il est comme une idole qui n'a ni sentiment ni réflexion. Au reste ce passage des mouvements d'un sujet à un autre * soit du plus grand au moindre,ou réciproquement, comme j'ai dit ci-dessus, représente tout-à-fait bien la nature de mes esprits étendus qui peuvent se ramasser* .et puis s'étendre, pénétrer fticilement la matière sans la remplir, l'agiter en tous sens et la mouvoir, et le tout sans aucunes machines et sans liens ni crochets ; mais je me suis arrêté ici plus longtemps que Je ne pensois. Je me hâte d'arriver à mon but, je veux dire à ces nouvelles questions que j'ai i vous proposer sur chaque article des principes de votre Philosophie* dont je ne comprends pas encore assez bien la force.

Sur l'artide 8 de la ptemière pscMfi des f claeipes» page 5* ligne 26.

JVot4# cannmsêom man^slemefil, ûie. Nous ne voyons pas manifestement que Pétendue, la ligure et le mouvement leqal appartiennent à notre naturfii mais nous ne voyons pas aussi le cou* traire. PlAt à Biea que vous pussiei me donner Ici une bonne démonstration qu'un corps ne saaroit penser !

Sur l'art ^* «M., page M* ligne ty.

N'est-ce pas une plus grande perfection qnt Phomme puisse seulement vouloir ce qui lui secoit le plus avantageux que de pouvoir aussi le coon traire, puisqu'il vaut mieux tOMjoursétre beiirewt que d'être quelquefois ou même totyours oombU de louanges.

Sor Part M* Md. , page S9* Ugne 19.

Je répète ici derechef q«'ll but nous démontiw que rien d'étendu ne pense* ou* œ qui parohrr plus facile* qu'aucua corps ne peut penser ; c'est là un w}^ digne de votre esprit.

Sur r«rt* 60, Mi,, p««a éé et soivw

Quoique l'âme puisse se considérer elle-aitme comme une chose qui pense, en excluant tout9 extension corporelle de cette pensée* op ne peul conclure de là sinon que l'âme peut âtre çorpo* relie ou incorporelle, mais non pas que de fait elle soit Incorporelle; Il faut donc vous prier derechef de démontrer, par quelques opérations do i'âm<| qui ne puissent convenir è la matière corporellei^ que notre âme est incorporelle*..,»

(Lettre LXXH du tonte L)

ce qnl «lit a été tromré parmi les papiers de M. nescartei* oamme un projet ou oommeiKwneot à» la vépoese qii1l p«é« paroit auxprècédeniesleiures de il. Mofus.

J'étolssur mon dépad pour le voyage de Suèdes lorsque je reçus votre lettre datée du 23 juillet* etc^

t, Sile sentiment dans les anjies est jfrojrement un sentiment, et s'ils sonl corporels on non f Je réponds que l'âme humaine séparée da corps n'a point proprement de sentiment ; qu'a l'égard des anges nous n'avons aucune raison naturelle qui nous fasse connoltre s'il^ sont créés comme les âmes séparées des corps, ou comme les mêmes âmes qui sont unies aux corps et que

(i) Dans le i«Me de la letue a a*est «ucMioo qw de la fcroe d'inertte, dea.tourDUlow ^ de* Rlao^tes et aaUei ««m de ptaystfae*

CORRESPONDANCE

je ne détermine jamais rien sur les clioses dont je ii*al aucune raison certaine pour donner lieu à des conjectures. J'approuve ce que tous dites, que nous ne devons point nous former d'autre idée de Dieu que celle que tous les gens de bien aouhaiteroient s'il n'y avoit point de Dieu.

Votre instance sur l'accélération du mouvement, pour prouver que la même substance peut occuper tantiOt un plus grand, tantôt un moindre lieu, est ingénieuse ; cependant la disparité est grande, parce que le mouvement n'est pas une «ubstance, mais un mode, et un mode tel en effet que nous concevons intimement comment il peut être diminué ou augmenté dans le même lieu; car tous les êtres ont certaines notions propres par lesquelles seules il en faut porter jugement, et non par comparaison des êtres les uns aux autres : c'est ainsi que les qualités de la figure ne conviennent pas au mouvement, et que les qualités de l'une et de l'autre ne conviennent point à rétendue. Quand on aura une fois bien compris que le néant n'a aucune propriété, et que par conséquent ce qu'on appelle communément espace vide n'est pas un rien, mais un vrai corps dépouillé de tous ses accidents, je veux dire de ceux qui peuvent se trouver et ne se pas trouver sans la corruption du sujet, et qu'on aura remarqué comment chaque partie ou de cet espace ou de ce corps est différente de toutes les autres et Impénétrable , on verra facilement que la même divisibilité, la même faculté d'être toudié et la même impénétrabilité ne peuvent convenir a aucune autre chose. J'ai dit que Dieu est étendu en puissance, parce que cette puissance se fait voir ou se peut faire voir dans la chose étendue; et il est certain que l'essence de Dieu doit être présente partout, afin que sa puissance s'y puisse mettre au jour , mais je dis qu'elle n'y est pas à la manière des choses étendues, c'esti-dire de la manière que j'ai décrit ci-dessus la chose étendue. Il me paroit que parmi les marchandises que vous dites avoir gagnées sur mon petit bateau, il y en a deux qui sont de contrebande : la première, que le repos soit une action ou une espèce de résistance ; car bien que la chose qui est en repos ait cette résistance de cela même qu'elle est en repos, ce n'est pas à dire pour cela que cette résistance soit en repos. La seconde est que mouvoir deux corps, c'est les séparer immédiatement ; car souvent entre les choses qui sont ainsi séparées, l'une est dite être mue, et l'autre être en repos, comme j'ai expliqué dans les art. 25 et 30 de la seconde partie des Principes.

Ce transport que j'appelle mouvement n'est point une chose de moindre entité que la figure, c*est-à-dire elle est un mode dans le corps, et la

force mouvante peut venir de Dieu qui conserve autant de transport dans la matière qu'il y en a mis au premier mouvement de la création, ou bien de la substance créée, conune de votre âme, ou dé quelque autre chose que ce soit à qui il a donné la force de mouvoir le corps ; et cette force dans la substance créée est son mode, niais elle n'est pas un mode en Dieu ; ce qui étant un peu au-dessus de la portée du commun des esprits, je n'ai pas voulu traiter cette question dans mes écrits, pour ne pas sembler favoriser le sentiment de ceux qui considèrent Dieu comme Time du monde unie à la matière. Je considère la matière laissée à elle-même, et ne recevant aucune impulsion d'ailleurs, comme parfaitement en repos ; et elle est poussée par Dieu qui conserve en elle autant de mouvement ou de transport qu'il y en a mis dès le commencement ; et ce transport ne cause pas plus de violence à la matière que le repos ; car le nom de violence ne se rapporte qu'à notre volonté, qui souffre, dit-on, violence lors^ que quelque chose se fait qui y répugne : or dans la nature il n'y a rien de violent, mais il est aussi naturel aux corps de se pousser mutudiement, ou de se briser quand cela arrive, que de se tenir en repos. Mais ce qui a été la cause, à ce que je crois, de la difficulté que vous avez proposée, est que vous concevez une certaine force dans le corps qui est en repos, par laquelle il résiste au mouvement, comme si cette force étoit quelque diose de positif, c'est-à-dire une certaine action distincte du repos même, quoique ce ne soit qu'une entité modale.

Vous remarquez fort bien que le mouvement, en tant qu'il est mode du corps, ne peut passer d'un corps dans un autre, et je ne l'ai pas dit aussi. Bien plus, je crois que le mouvement, en tant qu'il est un tel mode, reçoit des changements continuels ; car autre chose est le mode dans le premier point du corps A, qui est séparé du premier point du corps B , et autre celui qui est séparé du deuxième et du troisième, etc.

Or lorsque j'ai dit qu'il restoit toujours autant de mouvement dans la matière, j'ai entendu cela de la force qui pousse ses parties, laquelle force s'applique tantôt à une partie de la matière, tantAr s'applique aux autres, selon les lois proposées dans l'art. 45, pag. 110, et dans les suivantes de la seconde partie. Il ne faut donc pas s'embarrasser du transport du repos d'un sujet à un autre, puisque le mouvement même, en tant qu'il est un mode opposé au repos, ne passe point ainsi. A l'égard de ce que vous ajoutez que le corps vous semble jouir d une vie, mais stupide et pleine d'i* vresse, etc. , je regarde cela comme de fort belles paroles : mais permettez-moi une fois pour toutes,

ANNËE 1649.

aTec cette liberté dont tous m'avei permis d'oser à ^otre égard, que rien ne nous éloigne plus da chemin de la vérité que d'établir certaines choses, comme yéritables, qu'aucune raison positive, mais notre volonté seule, nous persuade, c'est-àdire lorsque nous avons Inventé ou imaginé quelque chose, et qu'après cela nos fictions nous plaisent, comme vous laites à regard de ces anges corporels, de cette ombre de l'essence divine, et autres choses semblables que personne ne doit admettre, parce que c'est le vrai moyen de se fermer tout chemin & la vérité.

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