‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 4 sur 306 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

GonridéraUoni toncbaot Im adenoei.

Le bon sens est la chose du monde la miens partagée, car chacun peiise en 6tre si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles àoontenter en tout autre chose n*ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n*est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la pulssancede bien Juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pat de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous oondulsoni nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d*a« voir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort len-> tement peuvent ayancer beaucoup davantoget s'ils

DlSCOimS DE LA MÉTHODE— 1« PARTIE.

•Dhent tODjoure le droit chemin, que ne font ceax qui courent et qui s'en éloignent.

Pour moi, je n*ai jamais présumé qpe non esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun; même j*ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de Tesprit; car pour la raison, « ou le sens»»*, d'autant qu'ettt est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bétes, je veux croire qu'elle est tout entièr&en uq obacon , et suivre en ceci l'opinion commune des pbilo8(H)hes, qvi disent qu'il n'y a du plus on du moins qu'entre les aecidêniê^ et non point entre les formes^ ou natures des in-^ dividtu d'une même espèce.

Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'étre rencontré dés majeunesseeo certains chemins qui m*ontoondiiit à des considérations et des maximes dont j'ai formé une méthode par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connoissance,et de l'élever pieu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueilli détela fruits qu'encore qu'au jugement que je fais de moi-même je tâche toujours de pencher vers le cAté de la défiance plutôt que vers celui de la présomption, et que, regardant d'un œil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en ait qoasi aucune qui na me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême satisfaction du progrès que ja pense avoir déjà fait en la recherche de la vérité , et de concevoir de tallea espérances pour l'avenir que si, entre les occupations des hommes, purement hommes, Il y ea a quelqu'une qui soit solidement bonne et Importante, j'ose croire que c'est celle que j'ai choisie.

Toutefois il se peut faire que je me trompe, et os n'est peut-être qu'un peu de cuivre et de verre qoa je prends' pour de Por et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous toucha, et combien aussi les juge^ ments de nos amis nous doivent être suspects fttfsqo'ils sont en notre fiiveur. Mais je serai bien aise de ftirs voir en ce discours quels sont les diemins que J'ai suivis, et d'y représenter ma vie comme en un tableau, afin que diacun en puisse Juger» et qu'apprenant du bruit commun * les

(1) Mou supprimés dans la traduction lalioe.

(>) Il y s dans IaU*aducUon latine : Fornuu mbtumtUUet, tarme$ sotoUnUclIea.

(5) Il y H dans la traduction latine : F^mUfo, que je vanio.

(S) Il y s de plua dans le texte latin : /pM poM taimUm 4tiliiKwliâ lae «MMttt derrMre le tableau.

opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire que j'ajouterai & ceux dont j'ai coutume de me servir.

Ainsi mou dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l'aimes mieux, que comme une fable, en laquelle , parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en troirvera peuUêtre aussi plusieurs autres qu'on aura raison de ne pas suivre, j'espère qu'il sera utile i quelques-uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise.

J'ai été nourri aux lettres dès mon enfimce ; at, pourcequ'on me persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connolssance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, J'avols un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que J'eus achevé tout œ cours d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion ; car je me trouvois embarrassé de tant de doutes et d'erreurs qu'il me semblolt n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avois découvert de plus en plus mon ignorance ; et néan* moins j'étois en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je pensois qu'il devoit y avoir de savants hommes, s'il y en avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois appris tout ce que les autres y apprenoient, et même, ne m'étant paa œntenté des sciences qu'on nous enseignoit, j'avols parcouru tous les livres traitant de œlles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, oui avoient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savois les jugements que les autres falsoient de moi, et je ne voyois point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût d^ entre eux quelques-uns qu'on destinoit à remplir les places de nos maîtres ; et enfin notre slècl« me semblolt aussi florissant et aussi fn^tile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents ; oe qui me faisolt prendre la liberté de juger par mot de tous les autres, et de penser qu'il n'y avoit aucune doctrine dans le monde qui fAt telle qu'oa m*avoit auparavant fait espérer.

Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je sa vola que les langues qu'on y apprend sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse des fables réveille l'esprit; que les actions mémorahies des histoires le râlèvent , et qu'étani

œNSlDÉRÂTIONS TOUCHANT LES SCIENCES.

lues «fee discritîon elks aident à former le jofflowDt; que la lecture de tous les bons livres est comme une coDvertttton avec les plas bonnAtes geos des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une oonversation étudiée en laquelle ils ne Dous découvrent que les meilleures de leurs penséea; que Téloquenoe a des forces et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes; que les matbématfqses ont des loventions très subtiles « et qui peoveot beaucoup servir tant à oontenter lescurisux qu'i ftcillter tous les arts et diminuer le travail des hommes; que les écrits qui traitent do mmors contiennent plusieurs enseignements at plnslears exhortations à la vertu qui sont fort utiles; que la théologie enseigne i gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemMablement de toutes choses et se faire admirer des motus savants; que la Jurisprudence, la nMecine et les autres sciences apportent des bonneors et des richesses à ceux qui les cultivent ; et enfin qui! est bon de les avoir toutes examinées» même les plus superstitieuses et les plus fausses, ifio de conooître leur juste valeur et se garder d'en tire trompé.

Mais jecroyoîsavoir déjà donné asseï de temps aux langues^ et même aussi à la lecture des livres andeiis, et à leurs histoires, et à leurs fables; car c*6it qoaai le même de converser avec ceux des autres slàdes que de voyager, U est bon de avoir quelque chose des mœurs de divers peuples» aiin de jugo' des nétres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu*oot coutome de faire ceux qui n*ont rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, en devient enfin étranger en son pays; et lorsqa*on est trop curieux des choses qui se pratiçioient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort Ignorant de celles qui se pratiquent CD celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le font point^, et que même les histoires plus fidèles, ù eOes ne diangent ni n'augmentent la valeur des diosapour les rendre plus dignes d*âtre lues, SI moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins Illustres circonstances , d*où vient que le reste ne paroit pas tel qu*il est , et fus ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qulls en tirent sont siiyets à tomber dans les otnvagances des paladins de nos romans, et à

aaoevoir des desseins oui passent leurs forces.

tii s ya de pkn ans ta traduction tathie: ifHtmUgne tto$ ^fÊtmw9lad€amuelfiaidaqtusnifmvbFeê,vêiadeaêpe' **<( Ç9œ supra sortent noêiram 8imt, et nous excitent de *a«afli6fB, oa a ebtreprendre ce qui est au-dessus de nos ^«s a a«4icr es qM t« s»éMiiii és notie poalUoo.

i'estimois fort Téloquence et j*étols amoureux de la poésie ; mais je pensois que Tune et Tautre étoient des dons de Tesprit plutôt que des fruits de rétude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fcrt, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qulls ne pariassent que bas*breton et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions les plus agréables et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur ne laisseroient pas d'être les meilleurs poèteSt tft* core que l'art poétique leur fût inconnu.

le me plaisois surtout aux mathématiques» & cause de la certitude et de l'évidence de leurs rai» sons ; mais je ne remarquois point encore leur vrai usage, et, pensant qu'elles ne servoient qu*aui arts mécaniques» je m'étonnois de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avoit rien bâti dessus de plus relevé : comme au eofrtraire je comparois les écrits des anciens païens qui traitent des moeurs à des palais fort superbes et fort magnifiques qui n'étoient bâtis que sur du sable et sur de la boue. Us élèvent fnt haut ké vertus, et les ibnt paroitre estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde , mais lis n'enseignent pas assex è les oonnoitre, st souvent es qu'ils appellent d*un si beau nom n'est qu'une in^ sensibilité, ou un orgueil, ou un désespoir, on un parricide

Je révérols notre théologie et prétendois autant qu'aucun autre à gagner le oid f mais ayant appris, comme diosetrès assorési que Is ebemis n'en est pu moins ouvert aux plus ignoranta qu'aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre inteUigence, je n'eusse osé les soumettre à la foiblesse de mes raisonnements ; et je pensois que, pour entreprendre de les examiner et y réussir, il étoit besoin d'avoir queUiue extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'homme.

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été cuhivée par les plus exceU lenU espriU qui aient vécu depuis phisieurs siècles, et que néanmoins U ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par consé.quent qui ne soit douteuse, je n'a vois point asseï de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres; et que considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matièrequl soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputois presque pour faux tout ce qui n'étoit que vraisemblable.

Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je

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