‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 5 sur 306 · DISCOURS DE LA MÉTHODE. ~I« PARTIE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LA MÉTHODE. ~I« PARTIE

jugeois qu*on ne pouvoit avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes, et ni riionneurni le gain qu'elles promettent n*étoient suCQsants pour me convier à les apprendre ; car je ne me sentois point, grâces à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisois néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérois point pouvoir acquérir qu'à faux titres^. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensois déjà connoltre assez ce qu'elles valoient pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d'un alcbimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.

C'est pourquoi, sitAt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes pré^pteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres-, et me résol- Tant de ne cbercher plus d'autre science que celle qui se pourroit trouver en moi-même ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, i m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentoient que J'en pusse tirer quelque profit. Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avois toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'à vec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.

Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer les mœurs des autres hommes, je n'y Crouvois guère de quoi m'assurer, et que j'y remarquols quasi autant de diversité que j'avois fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand proht que j'en retirois ttolt que, voyant plusieurs chosesqui, bien qu'elles

' (I) n y A de plus dans la traduction latine : Hoc en ob êcienêianm non verarum cognUlonan, c*eat-â-dlre par la connois- IBaoe des fumei ideiioet.

nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être communément reçues et ap« prouvées par d'autres grands peuples, j'apprenois à no rien croire trop fermement de ce qui ne ro'avoit été persuadé que par l'exemple et par la coutume ; et ainsi je me délivrois peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais après que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde et à tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d'étudier aussi en moimême et d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devols suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.

SECONDE PARTIE

Principales règles de la méthode.

J'étois alors en Allemagne, où Toccasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avoit appelé ; et comme je retournois du couronnement de l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurois tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avois tout le loisir de m'entretenlr de mes pensées. Entre lesquelles l'une des premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces» et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés, ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avoient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes cités qui, n'ayant été au commencement que des bourgades sont devenues par succession de temps de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en ceux des autres, toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on diroît que c'est plutêt la fortune que la volonté dé quelques hommes usant de raison qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu'il y a eu néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de prendre garde aux bâtimeal

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