DISCOURS DE LA MÉTHODE;— IP PARTIE
chacun aoive suivre. Et le monde n^est quasi composé qae de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement, à savoir : de ceux qui, 8è croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées, d*où vient que, s'ils avoient une fois pris la liberté de douter des principes qulls ont reçus et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourroient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureroient égarés toute leur vie ; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutét se contenter de suivre les opinions de ces autres qu'en chercher eux-mêmes de meilleures. Et pour moi j'aurols été sans doute du nombre de ces derniers, si je n'avois jamais eu qu'un seul maître, ou que je n'eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes. Mais ayant appris dès le collège qu'on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si peu croyable qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes, et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de raison ; et ayant considéré combien un même homme , avec son même esprit, étant nourri dés son enfonce entre des François ou des Allemands, devient différent de ce qu'il seroit s'il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales, et comment, jusques aux modes de nos habits, la même diose qui nous a plu II y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule ; en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui pous persuade qu'aucune connoissance oerlaine ; et que néanmoins la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien, pour les vérités un peu malaisées à découvrir, i cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple ; je ne pouvois choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres , et je me trouvai comme contraint d'entreprendre inoi*mêffle de me conduire.
Mais, ccMnme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement et d'oser de tant de circonspection en toutes choses, que si je n'avançois que fort peu, je me garderols bien au moins de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter tout-à-fait au-
cune des opinions qui s'étoient pu glisser autre* fois en ma créance sans y avoir été Introduites par la raison , que Je n'eusse auparavant em« ployé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenois^, et à cherdier la vraie méthode pour parvenir à la connoissance de totttss les choses dont mon esprit seroit capable.
J'avois un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, i l'analyse des géomè* très et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui sem* bloient devoir contribuer en quelque chose A mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres Instructions servent plutflt i expli* quer à autrui les choses qu'on sait, ou même , comme l'art deLulle, i parler sans Jugement* décolles qu'on Ignore, qu'à les apprendre; et bien qu'elle contienne en effet beaucoup de pré* ceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer que de tirer une Diane on une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'é* tendent qu'à des matières fort abstraites et qui ne semblent d'aucun usage, la première est toujours si astreinte à la considération des figures qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup rimagination ; et on s'est tellement as* sujctti en la dernière à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui fut cause que je pensai qu'il falloit chercher quelque autre méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte /lu'un Etat est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées, ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j*aurois assez des quatre suivants pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
(i) Au Heu de celte phrase oo Si dans la tradncUon laUoe : Sêd ta vétéran domym tihabUanUe , noneam ame dirmtm quant novœ in efus locum exetmendœ exemptar ftterint prc^ medttaii,tk prfttf qua roAcm cerû aUqiM poeeim tweMFê cogttavi ; ei saUe muttum lemportê Impemii In quœrendà vera methodo , etc.; mais de même que ceux qui babiteot uiM Tieille maison ne la démolisseut qu'après avoir tracé le plan de la maiM>n qui doit la reni|>lacer, de même j'ai peoié au préalable comment |o pourrols trouver quelque chose de certain, et J'ai mis beaucoup de temps à rechercher la TraJe méthode, etc.
(S) U traduction latine i^oute : Ei Wf^Me, et fort au long.