‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 58 sur 101 · Trois est deux et un · texte numérisé non relu

Trois est deux et un

Ji Quatre est trois et un.

Axiome : Mettant des ehoses égales à la place, l'égalité demeure. Démonstrat, : 2 et 2 est 2 et Let 1 (par la déf. 1)

2 et let 1 est 3 et 1 (par la déf. 2; 3 et 1 est 4 (par la def. 3... . .

Done par l'axiome,

2 et 2 est 4. Ce qu'il fallait démontrer. Je pouvais, au lieu de dire que 2 et 2 est 2 et 1 et 1, mettre que 2 et 2 est égal à 2 et f et 1, el ainsi des autres. Mais on le peut sous-entendre partout, pour avoir plus tôt fait : et cela, en vertu d'un autre axiome, qui porte qu'une chose est égale à elle-méme, ou que ce qui est le méme est égal.

Pu. Cette démonstration, quelque peu nécessaire qu'elle soit par rapport à sa conclusion trop connue, sert à montrer comment les verités ont de la dépendance des définitions et des axiomes. Ainsi je prevois ce que vous repondrez à plusieurs objections qu'on fait contre l'usage des axiomes. On objecte qu'il y aura une multitude innombrable de principes; mais c'est quand on compte entre les principes les corollaires qui suivent des definitions avec l'aide de quelque axiome. Et, puisque les définitions ou idées sont innombrables, les principes le seront aussi dans ce sens, et supposant méme avec vous que les principes indémontrables sont les axiomes identiques. lls deviennent innombrables aussi par l'exemplification, mais dans le fond on peut compter À est À, et B est B pour un méme principe revétu diversement.

Tn. De plus, cette différence des degrés qu'il y a dans l'évidence

fait que je n'accorde point à votre célèbre auteur que toutes ces vérités qu'on appelle principes et qui passent pour évidentes par elles-mémes, parce qu'elles sont si voisines des premiers axiomes indémontrables, sont entierement indépendantes et incapables de recevoir les unes des autres aucune lumiére ni preuve. Car on les peut toujours réduire ou aux axiomes mémes, ou à d'autres vérités plus voisines des axiomes, comme cette vérité que deux et deux font quatre vous l'a fait voir. Et je viens de vous raconter comment M. Roberval diminuait le nombre des axiomes d'Euclide, en réduisant quelquefois l'un à l'autre.

$ 11. Pri. Cet écrivain judicieux qui a fourni occasion à nos conférences accorde que les maximes ont leur usage, mais il croit que c'est plutót celui de fermer la bouche aux obstinés que d'établir les sciences. Je serais fort aise, dit-il. qu'on me montrát quelqu'une de ces sciences báties sur ces axiomes généraux, dont on ne puisse faire voir qu'elle se soutient aussi bien sans axiomes.

Tu. La géométrie est sans doute une de ces sciences. Euclide emploie expressément les axiomes dans les démonstrations ; et cet axiome « Que deux grandeurs homogénes sont égales, lorsque « l'une n'est ni plus grande ni plus petite que l'autre, » est le fondement des démonstrations d'Euclide et d'Archiméde sur la grandeur des curvilignes. Archimede a employé des axiomes dont Euclide n'avait point besoin; par exemple, que de deux lignes, dont chacune a sa concavité toujours du méme côté, celle qui enferme l'autre est la plus grande. On ne saurait aussi se passer des axiomes identiques en géométrie, comme par exemple du principe de contradiction ou des démonstrations qui ménent à l'impossible. Et quant aux autres axiomes qui en sont démontrables, on pourrait s'en passer absolument parlant et tirer les conclusions immédiatement des identiques et des définitions ; mais la prolixité des démonstrations et les répétitions sans fin où l'on tomberait alors, causeraient une confusion horrible, s'il fallait toujours recommencer ab ovo : au lieu que, supposant les propositions inoyennes déjà démontrées, on passe aisément plus loin. Et cette supposition des vérités déjà connues est utile surtout à l'égard des axiomes, car ils reviennent si souvent que les géomètres sont obligés de s'en servir à tout moment sans les citer ; de sorte qu'on se tromperait de croire qu'ils n'y sont pas, parce qu'on ne les voit peut-étre pas toujours allégués à la marge. .

Pa. Mais il objectel'exemple de la théologie. C'est de la révélation,

dit notre auteur, que nous est venue la connaissance de cette sainte religion, et, sans ce secours, les maximesn’auraient jamais été capables de nous la faire connaitre. La lumière nous vient donc des choses mémes, ou immédiatement de l'infaillible véracité de Dieu.

Tu. C'est comme si je disais : la médecine est fondée sur l'expérience, donc la raison n'y sert de rien. La théologie chrétienne, qui est la vraie médecine des âmes, est fondée sur la révélation, qui répond à l'expérience; mais, pour en faire un corps accompli, il y faut joindre la théologie naturelle, qui est tirée des axiomes de la raison éternelle. Ce principe méme que la véracité est un attribut de Dieu, sur lequel vous reconnaissez que la certitude de la révélation est fondée, n'est-il pas une maxinie prise de la théologie naturelle ?

Pu. Notre auteur veut qu'on distingue entre le moyen d'acquérir la connaissance et celui de l'enseigner, ou bien entre enseigner et communiquer. Après qu'on eut érigé les écoles et établi des professeurs pour enseigner les sciences que d'autres avaient inventées, ces professeurs se sont servis de ces maximes pour imprimer les sciences dans l'esprit de leurs écoliers et pour les convaincre par le moyen des axiomes de quelques vérités particulieres ; au lieu que les vérités particulières ont servi aux premiers inventeurs à trouver la vérité sans les maximes générales.

Tu. Je voudrais qu'on nous eût justifié cette procédure prétendue par des exemples de quelques vérités particulières. Mais à bien considerer les choses, on ne la trouvera point pratiquée dans l'établissement des sciences. Et, si l'inventeur ne trouve qu'une vérité partieulière, il n'est inventeur qu'à demi. Si Pythagore avait seulement observé que le triangle, dont les côtés sont 3, 4, 5, a la propriété de l'egalité du carré de l'hypoténuse avec ceux des côtés (c'est-à-dire que 9 + 16 fait 25) aurait-il été inventeur pour cela de cette grande vérité qui comprend tous les triangles rectangles, et qui est passée en maxime chez les géométres ? ll est vrai que souvent un exemple, envisagé par hasard, sert d'occasion à un homme ingénieux pour s'aviser de chercher la vérité générale, mais c'est encore une affaire bien souvent que de la trouver ; outre que cette voie d'invention n'est pas la meilleure ni la plus employée chez ceux qui procèdent par ordre et par méthode. et ils ne s'en servent que dans les occasions où de meilleures méthodes se trouvent courtes. C'est comme quelques-uns ont eru qu'Archiméde a trouvé le quadrature de la parabole, en pesant un morceau de bois taillé paraboliquement, et

que cette expérience particulière lui a fait trouver la vérité générale ; mais ceux qui connaissent la pénétration de ce grand homme, voient bien qu'il n'avait pas besoin d'un tel secours. Cependant, quand cette voie empirique des vérités particuliéres aurait été l'occasion de toutes les découvertes, elle n'aurait pas été suffisante pour les donner ; et les inventeurs mêmes ont été ravis de remarquer les maximes et les vérités genérales quand ils ont pu les atteindre ; autrement leurs inventions auraient été fort imparfaites. Tout ce qu'on peut donc attribuer aux écoles et aux professeurs, c'est d'avoir recueilli et rangé les maximes et les autres vérités générales: et plüt à Dieu qu'on l'eüt fait encore davantage et avec plus de soin et de choix, les sciences ne se trouveraient pas si dissipées et si embrouillées. Au reste, j'avoue qu'il y a souvent de la différence entre la méthode dont on se sert pour enseigner les sciences et celle qui les a fait trouver : mais ce n'est pas le point dont il s'agit. Quelquefois, comme j'ai déjà observe, le hasard a donné occasion aux inventions. Sil'on avait remarqué ces occasions et en avait conservé la mémoire à la postérité ce qui aurait été fort utile), ce détail aurait été une partie trés considérable de l'histoire des arts, mais il n'aurait pas été propre à en faire les systèmes. Quelquefois aussi les inventeurs ont procédé raisonnablement à la vérité, mais par de grands circuits. Je trouve qu'en des rencontres d'importance les auteurs auraient rendu service au publie s'ils avaient voulu marquer sincérement dans leurs écrits les traces de leurs essais : mais, si le systéme de la science devait être fabriqué sur ce pied-là, ce serait comme si dans une maison achevée l'on voulait garder tout l'appareil dont l'architecte a eu besoin pour l'élever. Les bonnes méthodes d'enseigner sont toutes telles que la science aurait pu être trouvée certainement par leur chemin ; et alors, si elles ne sont pas empiriques, c'est-à-dire si les vérités sont enscignées par des raisons ou par des preuves tirées des idées, ce sera toujours par axiomes, théorémes, canons et autres telles propositions générales. Autre chose est, quand les vérités sont des aphorismes, comme ceux d'Hippocrate (1), c'est-à-dire des vérités de fait ou générales, ou du moins vraies le plus souvent, apprises par l'observation ou fondées en expériences, et dont on n'a pas des raisons tout à fait convaincantes.

4j HiPPOCRATE 1160-375', nommé le Pere de la Médecine, Ses œuvres complétes avec traduction francaise ont été publiées par Littré (Paris, 1839-1861). 10 vol. in-8»). P.-J.

Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici, car ces vérités ne sont point connues par la liaison des idées.

Pu. Voici la manière par laquelle notre ingénieux auteur conçoit que le besoin des maximes a été introduit. Les écoles ayant établi la dispute comme pierre de touche de l'habileté des gens, elles adjugaient la victoire à celui à qui le champ de bataille demeurait, et qui parlait le dernier Mais, pour donner le moyen de convaincre les opiniâtres, il fallait établir les maximes.

Tu. Les écoles de philosophie auraient mieux fait sans doute de joindre la pratique à la théorie, comme font les écoles de médecine, de chimie et de mathématiques, et de donner le prix à celui qui aurait le mieux fait, surtout en morale, plutót qu'à celui qui aurait le mieux parlé. Cependant, comme il y a des matiéres oü le discours méme est un effet et quelquefois le seul effet et chef-d'œuvre qui peut faire connaitre l'habileté d'un homme, comme dans les matières métaphysiques, on a eu raison en quelques rencontres de juger de l'habileté des gens par le succès qu'ils ont eu dans les conférences. L'on sait méme qu'au commencement de la réformation les protestants ont provoqué leurs adversaires à venir à des colloques et disputes ; et quelquefois, sur le succès de ces disputes, le public a conclu pour la réforme. L'on sait aussi combien l'art de parler et de donner du jour et de la force aux raisons, et si l'on le peut appeler ainsi, l'art de disputer, peut dans un conseil d'État et de guerre, dans une cour de justice, dans une consultation de médecine, et méme dans une conversation. Et l'on est obligé de recourir à ce moyen, et dese contenter des paroles au lieu des faits dans ces rencontres, par cette raison méme qu'il s'agit alors d'un événement ou d'un fait futur, où il serait trop tard d'apprendre la vérité par l'effet. Ainsi l'art de disputer ou de combattre par raisons, où je comprends ici l'allégation des autorités et des exemples, est très grand et trés important; mais, par malheur, il est fort mal réglé, et c'est aussi pour cela que souvent on ne conclut rien ou qu'on conclut mal. C'est pourquoi j'ai eu plus d'une fois le dessein de faire des remarques sur les colloques des théologiens, dont nous avons des relations, pour montrer les défauts qui s'y peuvent remarquer, et les remèdes qu'on y pourrait employer. Dans des consultations sur les affaires, si ceux qui ont le plus de pouvoir n'ont pas l'esprit fort solide, l'autorité ou l'éloquence l'emportent ordinairement quand elles sont bandées contre la vérité. En un mot, l'art de conférer et de disputer

aurait besoin d’être tout refondu. Pour ce qui est de l'avantage de celui qui parle le dernier, il n'a presque lieu que dans les conversations libres, car, dans les conseils, les suffrages ou votes sont par ordre, soit qu'on commence ou qu'on finisse par le dernier en rang. Il est vrai que c'est ordinairement au président de commencer et de finir, c’est-à-dire de proposer et de conclure ; mais il conclut selon la pluralité des voix. Et dans les disputes académiques, c'est le répondant ou le soutenant qui parle le dernier, etle champ de bataille lui demeure presque toujours par une coutume établie. 1l s'agit de le tenter, et non pas de le confondre ; autrement ce serait agir en ennemi. Et, pour dire le vrai, il n'est presque point question de la vérité dans ces rencontres ; aussi soutient-on en différents temps des thèses opposées dans la méme chaire. On montra à Causabon (1) la salle de la Sorbonne, et on lui dit : Voici un lieu où l'on a disputé durant tant de siècles. Il répondit : Qu'y a-t-on conclu ?

Pu. On a pourtant voulu empêcher que la dispute n'allát à l'infini, et faire qu'il y eüt moyen de décider entre deux combattants également experts, afin qu'elle n'engageàt dans une suite infinie de syllogismes. Et ce moyen a été d'introduire certaines propositions générales, la plupart évidentes par elles-mêmes, et qui, étant de nature à étre recues de tous les hommes avec un entier consentement, devaient étre considérées comme des mesures générales de la vérité et tenir lieu de principes (lorsque les disputants n'en avaient posé d'autres) au delà desquels on ne pouvait point aller et auxquels on serait obligé de tenir de part et d'autre. Ainsi ces maximes ayant recu le nom de principes qu'on ne pouvait point nier dans la dispute et qui terminaient la question, on les prit par erreur (selon mon auteur) pour la source des connaissances et pour les fondements des sciences.

Ta. Plût à Dieu qu'on en usát de la sorte dans les disputes, il n'y aurait rien à redire ; car on déciderait quelque chose. Et que pourrait-on faire de meilleur que de réduire la controverse, c'est-à-dire les vérités contestées, à des vérités évidentes et incontestables? ne serait-ce pas les établir d'une maniere démonstrative ? Et qui peut douter que ces principes qui finiraient les disputes en établissant la vérité ne seraient en même temps les sources des connaissances ?

(1) Casaubon (Isaac;, illustre érudit du xvie. siècle, né à Bourdeaux, dans le

Dauphiné, en 1595, mort à Londres en 1611. On a de lui des lettres. Casuuboni Epislolæ, dont l'édition la plus complète est de Rotterdam, 1703.

Car. pourvu que le raisonnement soit bon, il n'importe qu'on le fasse tacitement dans son cabinet, ou qu'on l'établisse publiquement en chaire. Et, quand méme ces principes seraient plutót des demandes que des axiomes, prenant les demandes, non pas comme Euclide, mais comme Aristote, c'est-à-dire comme des suppositions qu'on veut accorder, en attendant qu'il y ait lieu de les prouver, ces principes auraient toujours cet usage, que par ce moyen toutes les autres questions seraient réduites à un petit nombre de propositions. Ainsi je suis le plus surpris du monde de voir blámer une chose louable par je ne sais quelle prévention, donton voit bien, par l'exemple de votre auteur, que les plus habiles hommes sont susceptibles faute d'attention. Par malheur on fait tout autre chose dans les disputes académiques. Au lieu d'établir des axiomes généraux, on fait tout ce qu'on peut pour les affaiblir par les distinctions vaines et peu entendues, et l'on se plait à employer certaines régles philosophiques dont il v a de grands livres tout pleins, mais qui sont ‘peu sûres et peu déterminées, et qu'on a le plaisir d’éluder en les distinguant. Ce n'est pas le moyen de terminer les disputes, mais de les rendre infinies et de lasser enfin l'adversaire. Et c’est comme si on le menait dans un lieu obscur où l'on frappe à tort et à travers et où personne ne peut juger des coups. Cette invention est admirable pour les soutenants (respondentes) qui se sont engagés à soutenir certaines thèses. C'est un bouclier de Vuleain qui les rend invulnérables, c'est Orci galea. le heaume de Pluton, quiles rend invisibles. 1 faut qu'ils soient bien mal habiles ou bien malheureux si avec cela on les peut attraper. 1l est vrai qu'il y a des règles qui ont des exceptions, surtout dans les questions oü il entre beaucoup de circonstances, comme dans la jurisprudence, Mais pour en rendre l'usage sür, il faut que ces exceptions soient déterminées en nombre et en sens, autant quil est possible : et alors il peut arriver que l'exception ait elle-même ses sous exceptions, c'est-à-dire ses réplications, et que la réplication ait des duplications, etc., mais, au bout du compte, il faut que toutes ces exceptions et sous-exceptions bien déterininées, jointes avec la règle, achèvent l'universalité. C'est de quoi la jurisprudence fournit des exemples trés remarquables. Mais, si ces sortes de regles, chargées d'exceptions et sous-exceptions, devaient entrer dans les disputes académiques, il faudrait toujours disputer la plume à la main, en tenant comme un protocole de ce qui se dit de part et d'autre. Et cela serait encore néces-

saire d'ailleurs en disputant constamment en forme par plusieurs syllogismes mélés de temps en temps de distinctions, où la meilleure mémoire du monde se doit confondre. Mais on n'a gardedesedonner cette peine, de pousser assez les syllogismes en forme et de les enregistrer pour découvrir la vérité quand elle est sans récompense : et l'on n'en viendrait pas méme à bout quand on voudrait, à moins que les distinctions ne soient exclues ou mieux réglées.

Pn. ll est pourtant vrai, comme notre auteur l'observe, que la methode de l'école ayant été introduite encore dans les conversations hors des écoles, pour fermer ainsi la. bouche aux chicaneurs, ya fait un méchant effet, Car, pourvu qu'on ait les idées moyennes, on peut voir la liaison sans le secours des maximes et avant qu'elles aient été produites, et cela suffirait pour des gens sincéres et traitables. Mais la méthode des écoles ayant autorisé et encouragé les hommes à s'opposer et à résister à des vérités évidentes jusqu'à ce qu'ils soient réduits à se contredire ou à combattre des principes etablis, il ne faut point s'étonner que dans la conversation ordinaire ils n'aient pas honte de faire ce qui est un sujet de gloire et passe pour vertu dans les écoles. L'auteur ajoute que des gens raisonnables répandus dans le reste du monde, qui n'ont pas été corrompus par l'éducation, auront bien de la peine à croire qu'une telle méthode ait jainais été suivie par des personnes qui font profession d'aimer la verité, et qui passent leur vie à ctudier la. religion ou la nature. Je n'examinerai point ici, dit-il, combien cette manière d'instruire est propre à détourner l'esprit des jeunes gens de l'amour et d'une recherche sincere de la vérité, ou plutôt à les faire douter s’il y a etlectivement quelque vérité dans le monde ou du moins qui mérite qu'on S y attache. Mais ce que je crois fortement, ajoute-t-il, c'est qu'excepté les lieux qui ont admis la philosophie péripatéticienne dans leurs écoles où elle a régné plusieurs siecles sans enseigner autre chose au monde que l'art de disputer, on n'a regardé nulle part ces maximes comme les fondements des sciences et. comme des secours importants pour avancer dans la connaissance des choses.

Tu. Votre habile auteur veut que les écoles seules sont portées à former des maximes ; et cependant c'est l'instinct général et trés raisonnable du genre humain. Vous le pouvez juger par les proverbes, qui sont en usage chez toutes nations et qui ne sont ordinairement que des maximes dont le public est convenu. Cependant, quand des personnes de jugement prononcent quelque chose qui

nous parait contraire à la vérité, il faut leur rendre la justice de soupconner qu'il y a plus de défaut dans leurs expressions que dans leurs sentiments : c'est ce qui se confirme ici dans notre auteur, dont je commence à entrevoir le motif qui l'anime contre les maximes; et c'est qu'effectivement dans les discours ordinaires, oü il ne s'agit point de s'exercer comme dans les écoles, c'est chicaner que de vouloir étre convaincu pour se rendre; d'ailleurs, le plus souvent on y a meilleure gràce de supprimer les majeures qui s'entendent et de se contenter des entliymémes ; et méme, sans former des prémisses, il suffit souvent de mettre le simple medius terminus ou l'idée moyenne, l'esprit en comprenant assez la liaison, sans qu'on l'exprime. Et cela va bien, quand cette liaison est incontestable: mais vous m'avouerez aussi, Monsieur, qu'il arrive souvent qu'on va trop vite à la supposer, et qu'il en nait des paralogismes, de sorte qu'il vaudrait mieux bien souvent d'avoir égard à la süreté, en s'exprimant, que de lui préférer la brièveté et l'élégance. Cependant la prévention de votre auteur contre les maximes lui a fait rejeter tout à fait leur utilité pour l'établissement de la vérité, et va jusqu'à les rendre complices des désordres de la conversation. Il est vrai que les jeunes gens qui se sont accoutumés aux exercices académiques, où l'on s'oceupe un peu trop à s'exercer et pas assez à tirer de l'exercice le plus grand fruit qu'il doit avoir, qui est la connaissance, ont de la peine à s'en défaire dans le monde. Et une de leurs chicanes est de ne vouloir point se rendre à la vérité, que lorsqu'on la leur a rendue tout à fait palpable. quoique la sincérité et même la civilité les dût obliger de ne pas attendre des extrémités qui les font devenir incommodes et en donnent mauvaise opinion. Et il faut avouer que c'est un vice dont les gens de lettres se trouvent souvent infectés. Cependant la faute n'est pas de vouloir réduire les vérités aux maximes, mais de le vouloir faire à contre-temps et sans besoin; car l'esprit humain envisage beaucoup tout d'un coup, et c'est le géner que de le vouloir obliger à s'arréter à chaque pas qu'il fait et à exprimer tout ce qu'il pense. C'est justement comme si, en faisant son compte avec un marchand ou avec un hóte, on le voulait obliger de tout compter avec les doigts pour en étre plus sür. Et, pour demander cela, il faudrait étre stupide ou capricieux. En effet, quelquefois on trouve que Pétrone a eu raison de dire adolescentes in scholis stultissimos fieri (1), que les jeunes gens devien-

(1) Satyricon, ch. 1.

nent stupides et mème écervelés quelquefois dans les lieux qui devraient être les écoles de la sagesse ; corruptio oplimi pessima. Mais encore plus souvent ils deviennent vains, brouillons et brouillés, capricieux, incommodes, et cela dépend souvent de l'humeur des maitres qu'ils ont. Au reste, je trouve qu'il y a des fautes bien plus grandes dans la conversation que celle de demander trop de clarté. Car ordinairement on tombe dans le vice oppose, et l'on n'en donne ou n'en demande pas assez. Si l'un est incommode, l'autre est dommageable et dangereux.

S 12. Pr. L'usage des maximes l'est aussi quelquefois, quand on les attache à des notions fausses, vagues, et incertaines ; car alors les maximes servent à nous confirmer dans nos erreurs, et méme à prouver des contradictions. Par exemple, celui qui avec Descartes se forme une idée de ce qu'il appelle corps, comme d'une chose qui n'est qu'étendue, peut démontrer aisément par cette maxime, « ce qui est, est », qu'il n'y a point de vide, c'est-à-dire d'espace sans corps. Car il connait sa propre idée, il connait qu'elle est ce qu'elle est et non une autre idée ; ainsi étendue, corps et espace étant chez lui trois mots qui signifient une méme chose, il lui est aussi véritable de dire que l'espace est corps, que de dire que le corps est corps. 8 13. Mais un autre, à qui corps signific une étendue solide, conelura de la méme facon, que de dire : que l'espace n'est pas eorps, est aussi sûr qu'aucune proposition qu'on puisse prouver par cette maxime : il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en méme temps.

Tu. Le mauvais usage des maximes ne doit pas faire blàmer leur usage en général; toutes les vérités sont sujettes à cet inconvénient qu'en les joignant à des faussetés, on peut conclure faux, ou même des contradictoires. Et dans cet exemple, on n'a guëre besoin de ces axiomes identiques à qui l'on impute la cause de l'erreur et de la contradiction. Cela se verrait, si l'argument de ceux qui concluent de leurs définitions que l'espace est corps, ou que l'espace n'est point corps, était réduit en forme. ll y a méme quelque chose de trop dans cette conséquence : le corps est étendu et solide, donc l'extension, c'est-à-dire l'étendue n'est point corps, et l'étendue n'est point chose corporelle; car j'ai déja remarqué qu'il y a des expressions superflues des idées, ou qui ne multiplient point les choses, comme si quelqu'un disait : par triquetrum j'entends un triangle trilatéral, et concluait de là que tout trilatéral n'est pas triangle. Ainsi un cartésien pourra dire que l'idée de l'étendue solide est de cette méme nature,

Pau JANET. — Leibniz. 1-25

c'est-à-dire qu'il y a du superflu ; comme en eflet, prenant l'étendue pour quelque chose de substantiel, toute étendue sera solide, ou bien toute étendue sera corporelle. Pour ce qui est du vide, un cartésien aura droit de conclure de son idée ou facon d'idée, qu'il n'y ena point, supposé que son idee soit bonne; mais un autre n'aura point raison de conclure d'abord de la sienne qu'il y en peut avoir; comme en effet, quoique je ne sois pas pour l'opinion cartésienne, je crois pourtant qu'il n'y a point de vide, et je trouve qu'on fait dans cet exemple un plus mauvais usage des idées que des maximes.

S 15. Pi. Au moins il semble que, tel usage qu'on voudra faire des maximes dans les propositions verbales, elles ne nous sauraient donner la moindre connaissance sur les substances qui existent hors de nous.

Tu. Je suis tout d'un autre sentiment. Par exemple, cette maxiine, que la nature agit par les plus courtes voies, ou du moins par les plus déterminées, suffit seule pour rendre raisou presque de toute l'optique, catoptrique et dioptrique, c'est-à-dire de ce qui se passe hors de nous dans les actions de la lumière, comme je l'ai montré autrefois, et M. Molineux l'a fort approuvé dans sa dioptrique, qui est un trés bon livre.

Pu. On prétend pourtant que, lorsqu'on se sert des principes identiques pour prouver des propositions oü il y a des mots qui signifient des idées composces, comme homme, ou vertu, leur usage est extréimement dangereux et engage les hommes à regarder ou à recevoir la fausseté comme une vérité manifeste. Et que c'est parce que les hommes croient que, lorsqu'on retient les mêmes termes, les propositions roulent sur les mêmes choses, quoique les idées que ces termes signilient soient différentes ; de sorte que les hommes, prenant les mots pour les choses, comme ils le font ordinairement, des maximes servent communément à prouver des propositions contradictoires.

Tu. Quelle injustice de blâmer les pauvres maximes de ce qui doit être imputé au mauvais usage des termes et à leurs équivocations. Par la même raison, on blämera les syllogismes, parce qu'on conclut mal, lorsque les termes sont équivoques. Mais le syllogisme en est innocent, parce qu'en effet il y a quatre termes alors, contre les règles des syllogismes. Par la méme raison, on blàmerait aussi le calcul des arithméticiens ou des algébristes, parce qu'en mettant

X pour V, ou en prenant « pour b par mégarde, l'on en tire des conclusions fausses et contradictoires.

8 19. Pi. Je croirais pour le moins que les maximes sont peu utiles, quand on a des idées claires et distinctes ; et d'autres veulent même qu'alors elles ne sont absolument de nul usage et prétendent que quiconque, dans ces rencontres, ne peut pas discerner la vérité et la fausseté sans ces sortes de maximes, ne pourra le faire par leur entremise ; et notre auteur (3 16, 17) fait méme voir qu'elles ne servent point à décider si un tel est homme ou non.

Tn. Si les vérités sont fort simples et évidentes, et fort proches des identiques et des définitions, on n'a guère besoin d'employer expressément des maximes pour en tirer ces vérités, ear, l'esprit les emploie virtuellement et fait sa conclusion tout d'un coup sans entrepôts. Mais, sans les axiomes et les théorèmes dejà connus, les mathématiciens auraient bien de la peine à avancer; car dans les longues conséquences, il est bon de s'arréter de temps en temps et de se faire comme des colonnes militaires au milieu du chemin, qui serviront encore aux autres à le marquer. Sans cela, ces longs chemins seront trop incommodes et paraitront méme confus et obscurs, sans qu'on y puisse rien discerner et relever que l'endroit où l'on est ; c'est aller sur mer sans compas dans une nuit obscure sans voir fond, ni rive, ni étoiles ; c'est marcher dans de vastes landes, où il n'y à ni arbres, ni collines, ni ruisseaux; c'est aussi comme une chaine à anneaux, destinée à mesurer des longueurs, où il y aurait quelques centaines d'anneaux semblables entre eux tout de suite, sans une distinction de chapelet, ou de plus gros grains, ou de plus grands anneaux, ou d'autres divisions, qui pourraient marquer les pieds, les toises, les perches, etc. L'esprit qui aime l'unité dans la multitude, joint donc ensemble quelques-unes des conséquences pour en former des conclusions moyennes, et c'est l'usage des maximes et des théorèmes. Par ce moyen, il y a plus de plaisir, plus de lumiére, plus de souvenir, plus d'application et moins de répétition. Si quelque analvste ne voulait point supposer en calculant ces deux maximes géométriques, que le carré de l'hypoténuse est égal aux deux carrés des côtés de l'angle droit, et que les côtés correspondants des triangles semblables sont proportionnels, s'imaginant que, parce qu'on a la démonstration de ces deux théorémes par la liaison des idées qu'ils enferment, il pourrait s'en passer aisément en mettant les idées mêmes à leur place, il se trouvera fort éloigné

de son compte. Mais, afin que vous ne pensiez pas, Monsieur, que le bon usage de ces maximes est resserré dans les bornes des seules sciences mathématiques, vous trouverez qu'il n'est pas moindre dans la jurisprudence; et un des principaux moyens de la rendre plus facile et d'en envisager le vaste océan comme dans une carte de géographie, c'est de réduire quantité de décisions particulières à des principes plus généraux. Par exemple, on trouvera que quantité de lois des Digestes, d'actions ou d'exceptions, de celles qu'on appelle in factum, dépendent de cette maxime, ne quis alterius damno fiat locupletior, qu'il ne faut pas que l'un profite du dommage qui en arriverait à l'autre, ce qu'il faudrait pourtant exprimer un peu plus précisément. Il est vrai qu'il y a une grande distinction à faire entre les régles de droit. Je parle des bonnes et non de certains brocards (brocardica) introduits par les docteurs, qui sont vagues et obscurs; quoique ces regles encore pourraient devenir souvent bonnes et utiles, si on les réformait, au lieu qu'avec leurs distinctions infinies (cum suis fallentiis) elles ne servent qu'à embrouiller. Or, les bonnes régles sont ou des aphorismes ou des maximes, el sous les maximes je comprends tant axiomes que théorémes. Si ce sont des aphorismes qui se forment par induction et observation et non par raison à priori, et que les habiles gens ont fabriqués aprés une revue du droit établi, ce texte du jurisconsulte ( 1), dans le titre des Digestes, qui parle des règles de droit, a lieu : non ex regula jus sumi, sed ex jure quod. est regulim fieri, c'est-à-dire qu'on tire des règles d'un droit déjà connu, pour s'en mieux souvenir, mais qu'on n'établit pas le droit sur ces règles. Mais il y a des maximes fondamentales qui constituent le droit méme et forment les actions, exceptions, réplications, etc., qui, lorsqu'elles sont enseignées par la pure raison et ne viennent pas du pouvoir arbitraire de l'État, constituent le droit naturel; et telle est la règle dont je viens de parler, qui défend le profit dommageable. 1! y a aussi des règles dont les exceptions sont rares et par conséquent qui passent pour universelles. Telle est la règle des Institutions de l'empereur Justinien dans le 35 2 du titre des Actions, qui porte que, lorsqu'il s'agit des choses corporelles, l'acteur ne possede point, excepté dans un seul cas, que l'empereur dit être marqué dans les Digestes. Mais on est encore aprés pour le chercher. [l est vrai que quelques-uns au lieu de sane

(1) Lacune dans le manuscrit.

uno casu, lisent sane non uno, et d'un cas on peut faire plusieurs quelquefois. Chez les médecins, feu M. Barner (1), qui nous avait fait espérer un .Vouveau Sennertus ou système de médecine, accommodé aux nouvelles découvertes ou opinions, en nous donnant son Prodromus, avance que la maniére que les médecins observent ordinairement dans leurs systèmes de pratique est d'expliquer l'art de guérir, en traitant d'une maladie aprés l'autre, suivant l'ordre des parties du corps humain ou autrement, sans avoir donné des précéptes de pratique universels, communs à plusieurs maladies et symptómes, et que cela les engage à une infinité de répétitions; en sorte qu'on pourrait retrancher, selon lui, les trois quarts de Sennertus et abréger la science infiniment par des propositions générales et surtout par celles à qui convient le xafoiou xoóxov d' Aristote c'est-à-dire qui sont réciproques, ou y approchent. Je crois qu'il a raison de conseiller cette méthode, surtout à l'égard des préceptes, oü la médecine est ratiocinative. Mais à proportion qu'elle est empirique, il n'est pas si aisé ni si sür de former des propositions universelles. Et de plus, il y a ordinairement des complications dans les maladies particulières, qui forment comme une imitation des substances; tellement qu'une maladie est comme une plante ou un animal, qui demande une histoire à part; c'est-à-dire ce sont des modes ou facons d'étre, à qui convient ce que nous avons dit des corps ou choses substantielles, une fièvre quarte étant aussi difficile à approfondir que l'or ou le vif-argent. Ainsi il est bon, nonobstant les préceptes universels, de chercher dans les espéces des maladies des méthodes de guérir et des remédes qui satisfont à plusieurs indications et concours de causes ensemble et surtout de recueillir ceux que l'expérience a autorisés; ce que Sennertus (2) n'a pas assez fait, car des habiles gens ont remarqué que les compositions des recettes qu'il propose sont souvent plus formées ex ingenio par estime qu'autorisées par l'expérience, comme il le faudrait pour étre plus sûr de son fait. Je crois donc que le meilleur sera de joindre les

(1. BynNER (Jacques), médecin,florissait dans la deuxième moitié du xvn'siècle, a donné un Prodromus SNennerti novi et est surtout connu par sa CAimi«u philosophica. P. J.

12) SENNERT /Danieli, illustre médecin, né à Breslau en 1572, mort à Vittemberg en 1637, a publié de nombreux ouvrages, dont les plus importants, au point de vue philosophique, sont ses : Æypommemata physica de rerum principiis, etc., et le De origine animarum. in brutis. Ses œuvres complètes ont eu plusieurs éditions, dont la meilleure est celle de Lyon, 1650 ou 1666. P. J.

deux voies et de pas se plaindre des répétitions dans une matiére si délicate et si importante comme est la médecine, oü je trouve qu'il nous manque ce que nous avons de trop à mon avis dans la jurisprudence, c'est-à-dire des livres, des cas particuliers et des répertoires de ce qui a déjà été observé; car je crois que la millième partie des livres des juriconsultes nous suffirait, mais que nous n'aurions rien de trop en matière de médecine, si nous avions mille fois plus d'observations bien circonstanciées. C'est que la jurisprudence est toute fondée en raison à l'égard de ce qui n'est pas expressément marqué par les lois ou par les coutumes. Car on le peut toujours tirer ou de la loi ou du droit naturel au défaut de la loi par le moyen de la raison. Et les lois de chaque pays sont finies et déterminées, ou peuvent le devenir; au lieu qu'en médecine les principes d'expérience, c'est-à-dire les observations, ne sauraient étre trop multipliées pour donner plus d'occasion à la raison de déchiffrer ce que la nature ne nons donne à connaitre qu'à demi. Au reste, je ne sache personne qui emploie les axiomes de la manière que l'auteur habile dont oous parlez le fait faire (8 16, 17) comme si quelqu'un, pour démontrer à un enfant qu'un nègre est un homme se servait du principe : ce qui est, est; en disant: Un nègre a l'áme raisonnable; or l'âme raisonnable et l'homme est la méme chose, et par conséquent si, avant l'âme raisonnable, il n'était pas homme, il serait faux que ce qui est est, ou bien une méme chose serait et ne serait pas en méme temps. Car. sans employer ces maximes, qui ne sont point de saison ici et n'entrent pas directement dans le raisonnement, comme aussi elles n'y avancent rien, tout le monde se contentera de raisonner ainsi: un nègre a l'âme raisonnable; quiconque a l'âme raisonnable est un homme, donc le nègre est un homme. Et, si quelqu'un prévenu qu'il n'y a point'd'áme raisonnable quand elle ne nous parait point, concluait que les enfants qui viennent de naitre et les imbéciles ne sont point de l'espèce humaine (comme en effet l'auteur rapporte d'avoir discouru avec des personnes fort raisonnables qui le niaient), je ne crois point que le mauvais usage de la maxime, qu'il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas, les séduirait, ni qu'ils y pensent méme en faisant ce raisonnement. La source de leur erreur serait une extension du principe de notre auteur, qui nie qu'il y a quelque chose dans l'âme dont elle ne s'apercoit pas, au lieu que ces messieurs iraient jusqu'à nier l'âme méme, lorsque d'autres ne l'aperçoivent point.

CHAP. VIII. — Drs PROPOSITIONS FRIVOLES

Pu.Je crois bien que les personnes raisonnables n'ont garde d'einployer les axiomes identiques de la manière dont nous venons de parler. $2. Aussi semble-t-il que ces maximes purement identiques ne sont que des propositions frivoles ou nugatorie, comme les écoles mémes les appellent. Et je ne me contenterais pas de dire que cela semble ainsi, si votre surprenant exemple de la démonstration de la conversion par l'entremise des identiques ne me faisait aller bride en main dorénavant, lorsqu'il s'agit de mépriser quelque chose. Cependant je vous rapporterai ce qu'on allégue pour les déclarer frivoles entièrement. C'est, $ 3, qu'on reconnait à la première vue qu'elles ne renferment aucune instruction, si ce n'est pour faire voir quelquefois à un homme l'absurdité où il s'est engagé.

Tn. Comptez-vous cela pour rien, Monsieur, et ne reconnaissezvous pas que réduire une proposition à l'absurdité, c'est démontrer sa contradictoire ? Je crois bien qu'on n'instruira pas un homme en lui disant qu'il ne doit pas nier et affirmer le méme en méme temps; mais on l'instruit en lui montrant, par la force des conséquences, qu'il le fait sans y penser. Il est difficile, à mon avis, de se passer toujours de ces démonstrations apagogiques, c'est-à-dire qui réduisent à l'absurdité, et de tout prouver par les ostensives, comme on les appelle; et les géométres, qui sont fort curieux là-dessus, l'expérimentent assez. Proclus le remarque de temps en temps, lorsqu'il voit que certains géomètres anciens, venus aprés Euclide, ont trouvé une démonstration plus directe (comme on le croit) que la sienne. Mais le silence de cet ancien commentateur fait assez voir qu'on ne l'a point fait toujours.

$ 3. Pri. An moins avouerez-vous, Monsieur, qu'on peut former un million de propositions à peu de frais, mais aussi fort peu utiles ; car n'est-il pas frivole de remarquer, par exemple, que l'huitre est l'huître, et qu'il est faux de le nier ou de dire que l'huitre n'est point l'huitre? Sur quoi notre auteur dit agréablement qu'un homme qui ferait de cette huitre, tantôt le sujet, tantôt l'attribut, ou le predicatum, serait justement comme un singe qui s'amuserait à jeter une huitre d'une main à l'autre, ce qui pourrait tout aussi bien satisfaire

la faim du singe, que ces propositions sont capables de satisfaire l'entendement de l'homme.

Ta. Je trouve que cet auteur, aussi plein d'esprit que doué de jugement, a toutes les raisons du monde de parler contre ceux qui en useraient ainsi. Mais vous voyez bien comment il faut employer les identiques pour les rendre utiles ; c'est en montrant, à force de conséquences et de définitions, que d'autres vérités qu'on veut établir S y réduisent.

x 4. Pur. Je le reconnais, et je vois bien qu'on le peut appliquer à plus forte raison aux propositions qui paraissent frivotes. et le sont en bien des occasions, où une partie de l'idée complexe est affirmée de l'objet de cette idée, comme en disant : le plomb est un métal, dans l'esprit d'un homine qui connait la signification de ces termes, et qui sait que le ploinb signifie un corps fort pesant, fusible et malléable; il y a ce seul usage. qu'en disant métal, on lui désigne tout d'un coup plusieurs des idées simples, au lieu de les lui compter une par une, $5. ]l en est de même lorsqu'une partie de la définition est affirmée du terme défini, comme en disant : tout or est fusible supposé qu'on a défini i'or. que c'est un corps jaune, fusible et malléable. Item de dire que le triangle a trois cótés, que l'homme est un animal, qu'un palefroi (vieux mot francais) est un animal qui hennit, cela sert pour définir les mots, et non pas pour apprendre quelque chose outre la. définition. Mais on nous apprend quelque chose, en disant que l'homme à une notion de Dieu, et que l'opium le plonge dans le sommeil.

Tu. Outre ce que j'ai dit des identiques qui le sont entierement, on trouvera que ces identiques à demi ont encore une utilité particuliére. Par exemple : un homme sage est toujours un homme ; cela donne à connaitre qu'il n'est pas infaillible, qu'il est mortel, etc. Quelqu'un a besoin. dans le danger, d'une balle de pistolet ; il manque de plomb pour en fondre dans la. forme qu'il a: un ami lu dit: Souvenez-vous que l'argent, que vous avez dans votre bourse, est fusible ; cet ami ne lui apprendra point une qualité de l'argent ; mais il le fera penser à un usage qu'il en peut faire, pour avoir des balles à pistolet dans ce pressant besoin. Une bonne partie des vérités morales et des plus belles sentences des auteurs est de cette nature. Elles n'appreunent rien bien souvent, mais elles font penser à propos à ce que l'on sait. Cet iambe sénaire de la tragédie latine ;

im.

DE LA CONNAISSANCE 393 Cuivis potest accidere, quod cuiquam potest,

(qu'on pourrait exprimer ainsi, quoique moins joliment : ce qui peut arriver à l'un, peut arriver à chacun), ne fait que nous faire souvenir de la condition humaine : Quod nihil humani à nobis alienum putare debemus. Cette régle des jurisconsultes qui jure suo utitur, nemini facit injuriam (celui qui use de son droit ne fait tort à personne), parait frivole. Cependant elle a un usage fort bon en certaines rencontres et fait penser justement à ce qu'il faut. Comme si quelqu'un haussait sa maison, autant qu'il est permis par les statuts el usances, et qu'ainsi il ótait quelque vue à son voisin, on payerait ce voisin d'abord de cette méme régle de droit, s'il s'avisait de se plaindre. Au reste, les propositions de fait, ou les expériences, comme celle qui dit que l'opium est narcotique, nous ménent plus loin que les vérités de la pure raison, qui ne nous peuvent jamais faire aller au delà de ce qui est dans nos idées distinctes. Pour ce qui est de cette proposition, que tout homme a une notion de Dieu, elle est de la raison, quand notion signifie idée. Car l'idée de Dieu, selon moi, est innée dans tous les hommes ; mais, si cette notion signifie une idée où l'on pense actuellement, c'est une proposition de fait qui dépend de l'histoire du genre humain. $ 7. Enfin dire qu'un triangle a trois côtés cela n'est pas siidentique qu'il semble, car il faut un peu d'attention pour voir qu'un polygone doit avoir autant d'angles que de cótés ; aussi y aurait-il un cóté de plus, si le polygone n'était point supposé fermé.

$ 9. Pu. ll semble que les propositions générales qu on forme sur ls substances sont pour la plupart frivoles, si elles sont certaines. Et qui sait les significations des mots. substance, homme, animal, forme, âme végétative, sensitive, raisonnable, en formera plusieurs propositions indubitables, mais inutiles, particulièrement sur l'âme, dont on parle souvent sans savoir ce qu'elle est réellement. Chacun peut voir une infinité de propositions, de raisonnements et de conclusions de cette nature dans les livres de métaphysique, de théologie scolastique, et d'une certaine espèce de physique, dont la lecture ne lui apprendra rien de plus de Dieu, des esprits et des corps, que ce qu'il en savait avant d'avoir parcouru ces livres.

Tu. Il est vrai que les abrégés de métaphysique et tels autres livres de cette trempe, quise voient communément, n'apprennent que des mots. De dire, par exemple, que la métaphysique est la

E. j^ YOCVEATX ESA «TE L ENTEXDEMENT

wience de ilie em cenerzi. qui e» explique les principes et les sfleriions qui en -manat: que le: principes de l'Étre sont l'esvence et l'existence : et que les aff-ctions sont ou primitives. savoir, | un. le vrai. le bon: eu derivativ-s. savoir le meme et le divers, le simple et le compose. etc. et en parlant de chacun de ces termes, ne donner que des noti ns vagues et des distinctions de mots, c'est bien abuser du nom de science. Cependant. il faut rendre cette justice aux Scolastiques plus profonds. comme Suarez 1 (dont Grotius 2 faisait «i grand cas. de reconnaitre qu'il v a quelquefois chez eux des discussions considerables. comme sur le continuum, sur l'infini. sur Ja contingence, sur la réalité des abstraits. sur le principe de l'individuation. sur l'origine et le vide des formes, sur l'âme et sur ses facultés. sur le concours de Dieu avec ses créatures, etc., et méme en inorale. sur la nature de la volonté et sur les principes de la justice : en un mot. il faut avouer qu'il y a encore de l'or dans ces scories, mais il n'y a que des personnes éclairées qui en puissent profiter : et de charger la jeunesse d'un fatras d'inutilités, parce qu'il y a quelque chose de bon par-ci par-Ià, ce serait mal ménager la plus précieuse de toutes les choses, qui est le temps. Au reste, nous ne Sommes pas tout à fait dépourvus de propositions géné- "ies sur les substances, qui soient certaines et qui méritent d'être «ues, D y a de grandes et belles vérités sur Dieu et sur l'âme, que notre habile auteur a enseignées ou de son chef, ou en partie après d'autres. Nous y avons peut-être ajouté quelque chose aussi. Et quant aux connaissances génerales touchant les corps, on en ajoute d'assez considérables à celles qu'Aristote avait laissées, et l'on doit dire que la physique, méme la générale, est devenue bien plus réelle qu'elle n'etait auparavant, Et quant à la métaphysique réelle, nous commencons quasi à l'établir, et nous trouvons des vérités importantes fondées en raison et coufirmées par l'expérience, qui appartiennent aux substances en. général. J'espère aussi d'avoir avancé un peu la connaissance générale de l'àme et des esprits. Une telle métaphysique est ce qu'Aristote demandait, c'est la science qui s'appelle chez lui

Ai Sous QED, jésuite, théologien célebre, né à Grenade en 1518, mort en Ut? C'est, on peut le dire, le dernier des scholastiques; On a de lui des Vetuphusicarum disputationum libri duo. in-P, Paris, 1619 , et un Trartatus de legibus et. Deo legislutore ii PC, Londres; 16790 . P. J.

3 Gros Hugo de Group, illustre jurisconzulte, né à Delft en Hoilande. le 10 avril ANR, mort à Ractock en 16145. Son principal ecrit est son De Jure pacs et hell, traduit en français par Barbevrae. P.J.

trtovaévn, la désirée ou qu'il cherchait, qui doit être, à l'égard des autres sciences théoriques, ce que la science de la félicité est aux arts dont elle a besoin, et ce que l'architecte est aux ouvriers. C'est pourquoi Aristote disait que les autres sciences dépendent de la métaphysique comme de la plus générale, et en devaient emprunter leurs principes, démontrés chez elle. Aussi faut-il savoir que la vraie morale est à la métaphysique ce que la pratique est à la théorie, parce que de la doctrine des substances en commun dépend la connaissance des esprits et particulièrement de Dieu et de l'âme, qui donne une juste étendue à la justice et à la vertu. Car, comme j'ai remarqué ailleurs, s'il n'y avait ni Providence ni vie future, le sage serait plus borné dans la pratique de la vertu ; car il ne rapporterait tout qu'à son contentement présent, et méme ce contentement, qui parait déjà chez Socrate, chez l'empereur Marc Antonin, chez Epictète (1) et autres anciens, ne serait pas si bien fondé toujours sans ces belles et grandes vues que l'ordre et l'harmonie de l'univers nous ouvrent jusque dans un aveuir sans bornes ; autrement la tranquillité de l'âme nesera que ce qu'on appelle patience par force, de sorte qu'on peut dire quela théologie naturelle, comprenant deux parties, la théorique et la pratique, contient tout à la fois la métaphysique réelle et la morale la plus parfaite.

$ 12. Pn. Voilà des connaissances, sans doute, qui sont bien éloignes d'étre frivoles, ou purement verbales. Mais il semble que ces dernières sout celles où deux abstraits sont affirmés l’un de l'autre ; par exemple, que l'épargne est frugalité, que la gratitude est justice ; et quelque spécieuses que ces propositions et autres paraissent quelquefois du premier coup d'œil, cependant si nous en pressons la force, nous trouvons que tout cela n'emporte autre chose que la signification des termes.

Ta. Mais les significations des termes, c'est-à-dire les définitions, jointes aux axiomes identiques, expriment les principes de toutes

(1) ANTONIN, ÉPICTÈTE, stuiciens romains du temps de l'empire. Épictète, né à Hieropolis en Phrygie. dans le premier siècle de notre ère, mort dans le milieu du second siècle ; il fut d'abord esclave, puis affranchi. Les deux ouvrages qui résument sa doctrine sont /e Manuel et les Entretiens. La plus célebre édition d’Epictete est cellede Schweighauser, grecque-latine, 15 vol. in-&°; Leipzig, 1799-1801.

M. Antonin ou Marc Auréle, empereur, né à Rome l'an 221 avant J.-C., mort en 130 ; son seul ouvrage est le livre des Pensées. Schulz en à donné une edition in-8' à Sleswig, 1802. On a une trad. franc. de Dacier, 2 vol. in-12,

Paris, 1691 ; de Joly, in-12 et in-*^, 1770 et 1813 ; de Pierron, gr. in-18, Paris, 1843 ; et de Barthelemy-Saint-Hilaire, 1876. P. J.

les démonstrations; et. comme ces définitions peuvent faire connaître en méme temps les idées et leur possibilité, il est visible que ce qui en dépend n'est pas toujours purement verbal. Pour ce qui est de l'exemple, que la gratitude est justiee, ou. plutót une partie de la justice, il n'est pas à mépriser, car il fait connaître que ce qui s'appelle actio ingrati, ou la plainte qu'on peut faire contre les ingrats, devrait étre moins négligée dans les tribunaux. Les Romains recevaient cette action contre les libertés ou affranchis, et encore aujourd'hui elle doit avoir lieu à l'égard de la révocation des dons. Au reste, j'ai déjà dit ailleurs qu'encore des idées abstraites peuvent être attribuées l'une à l'autre, le genre à l'espèce ; comme en disant: la durée est une continuité, la vertu est une habitude ; maïs la justice universelle est non seulement une vertu, mais méme c'est la vertu morale entiére.

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