‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 64 sur 101 · UHADP. XVII. — DE LA RAISON · texte numérisé non relu

UHADP. XVII. — DE LA RAISON

S8 f. Pu. Avant que de parler distinctement de la foi, nous traiterons de la raison. Elle signifie quelquefois des principes clairs et véritables, quelquefois des conclusions déduites de ces principes et quelquefois la cause, et particulièrement la cause finale. Ici on la considère comme une faculté, par où l'on suppose que l'homme est distingué de la béte et en quoi il est évident qu'il la surpasse de beaucoup. $ 2. Nous en avons besoin, tant pour étendre notre connaissance que pour régler notre opinion, et elle constitue, à le bien prendre, deux facultés qui sont la sagacité pour trouver les idées moyennes, et la faculté de tirer des conclusions ou d'inférer. 8 3. Et nous pouvons considérer dans la raison ces quatre degrés : 1° Découvrir des preuves; 2? les ranger dans un ordre, qui en fasse voir la connexion ; 3" s'apercevoir de la connexion dans ehaque partie de la déduction ; 4? en tirer la conclusion. Et on peut observer ces degrés dans les démonstrations mathématiques.

Tu. La raison est la vérité connue dont la liaison avec une autre moins connue fait donner notre assentiment à la dernière. Mais particulièrement et par excellence on l'appelle raison, si c'est la cause non seulement de notre jugement, mais encore de la vérité méme, ce qu'on appelle aussi raison à priori, et la cause dans les choses répond à la raison dans les vérités. C'est pourquoi la cause méme est souvent appelée raison, et particulièrement la cause finale. Enfin la faculté qui s'apercoit de cette liaison des vérités ou la faculté de raisonner est aussi appelée raison, et c'est le sens que vous employez ici. Or cette faculté est véritablement affectée à l'homme seul ici-bas, et ne parait pas dans les autres animaux ici-bas : carj'ai déjà fait voir ci-dessus que l'ombre de la raison qui se fait voir dans les bétes n'est que l'attente d'un événement semblable dans un cas qui parait semblable au passé, sans connaitre si la méme raison a lieu. Les hommes mémes n'agissent pas autrement dans le cas ou ils sont

empiriques seulement. Mais ils s'élévent au-dessus des bétes, en tant qu'ils voient les liaisons des vérités : les liaisons, dis-je, qui constituent encore en elles-mémes des vérités nécessaires et universelles. Ces liaisons sont méme nécessaires quand elles ne produisent qu'une opinion, lorsqu'aprés une exacte recherche la prévalence de la probabilité, autant qu'on en peut juger, peut étre démontrée ; de sorte qu'il y a démonstration alors, non pas de la vérité dc la chose, mais du parti que la prudence veut qu'on prenne. En partageant cette faculté de la raison, je crois qu'on ne fait pas mal d'en reconnaitre deux parties, suivant un sentiment assez recu qui distingue l'invention et le jugement. Quant à vos quatre degrés que vous remarquez dans les démonstrations des mathémathiques, je trouve qu'ordinairement le premier, qui est de découvrir les preuves, n'y parait pas comme il serait à souhaiter. Ce sont des synthéses qui ont été trouvées quelquefois sans analyse, et quelquefois l'analyse a été supprimée. Les géomètres, dans leurs démonstrations, mettent premièrement la proposition qui doit être prouvée, et pour venir à la démonstration ils exposent par quelque figure ce qui est donné. C'est qu'on appelle ecthése. Après quoi ils viennent à la préparation et tracent de nouvelles lignes dont ils ont besoin pour le raisonnement ; et souvent le plus grand art consiste à trouver cette préparation. Cela fait, ils font le raisonnement même, en tirant des conséquences de ce qui était donné dans l'eethése et de ce qui y a été ajouté par la préparation ; et employant pour cet effet les vérités déjà connues ou démontrées, ils viennent à la conclusion. Mais il y a des cas oü l'on se passe de l'ecthése et de la préparation.

8 4. Pir. On croit généralement que le syllogisme est le grand instrument de la raison et le meilleur moyen de mettre cette faculté en usage. Pour moi j en doute, car il ne sert qu'à voir la connexion des preuves dans un seul exemple et non au delà : mais l'esprit la voit aussi facilement et peut-être mieux sans cela. Et ceux qui savent se servir des figures et des modes, en supposent le plus souvent l'usage par une foi implicite pour leurs maitres, sans en entendre la raison. Si le syllogisme est nécessaire, personne ne connaissait quoi que ce soil par raison avant son invention, et il faudra dire que Dieu ayant fait de l'homme une créature à deux jambes, a laissé à Aristote le soin d'en faire un animal raisonnable; je veux dire, de ce petit nombre d'hommes qu'il pourrait engager à examiner les fondements des syllogismes, où entrent plus de 60 manières de former les trois

propositions, il n'y en a qu'environ 14 de sûres. Mais Dieu a eu beaucoup plus de bonté pour les hommes ; il leur a donné un esprit capable de raisonner. Je ne dis point ceci pour rabaisser Aristote, que je regarde comme un des plus grands hommes de l'antiquité, que peu ont égalé en étendue, en subtilité, en pénétration d'esprit et par laforce du jugement, et qui, en cela méme qu'il a inventé ce petit systéme des formes de l'argumentation, a rendu un grand service aux savants contre ceux qui n'ont pas honte de nier tout. Mais cependant ces formes ne sont pas le seul ni le meilleur moyen de raisonner ; et Áristote neles trouva pas parle moyen des formes mémes, mais par la voie originale de la convenance manifeste des idées ; et la connaissance qu'on en acquiert par l'ordre naturel dans les démonstrations mathématiques parait mieux sans le' secours d'aucun syllogisme. Inférer est tirer une proposition comme véritable d'une autre déjà avancée pour véritable, en supposant une certaine connexion d'idées moyennes ; par exemple, de ce que les hommes serout punis en l'autre monde, on inféra qu'ils se peuvent déterminer ici eux-mémes. En voici la liaison: « Les hommes seront punis et Dieu est celui qui punit ; donc la punition est juste : donc le puni est coupable ; donc il aurait pu faire autrement ; donc il a la liberté en lui ; donc enfin il ala puissance de se déterminer. » La liaison se voit mieux ici que s'il y avait cinq ousix syllogisines embrouillés, oü les idées seraient transposées, répétées et enchássées dans les formes artificielles. 1l s'agit de savoir quelle connexion a une idée moyenne avec les extrêmes dans le syllogisme : mais c'est ce que nul syllogisme ne peut montrer. C'est l'esprit qui peut apercevoir ces idées placées ainsi par une espéce de juxtaposition, et cela par sa propre vue. À quoi sert donc le syllogisme? Il est d'usage dans les écoles, où l'on n'a pas la honte de nier la convenance des idées, qui conviennent visiblement. D'où vient que les hommes ne font jamais de syllogismes en eux-mémes lorsqu'ils cherchent la vérité ou qu'ils l'enseignent à ceux qui désirent sincèrement de la connaitre. l1. est assez visible aussi que cct ordre est plus naturel

Homme. -— Animal — vivant,

c'est-à-dire l'homme est un animal, ét l'animal est vivant, donc l'homme est vivant, que celui du syllogisme

Animal — vivant. Homme — animal. Homme — vivant.

c'est-à-dire l'animal est vivant, l'homme est un animal, donc l'homme est vivant. Il est vrai que les syllogismes peuvent servir à découvrir une fausseté cachée sous l'éclat brillant d'un ornement emprunté de la rhétorique, et j'avais cru autrefois quele syllogisme était nécessaire, au moins pour se garder des sophismes déguisés sous des discours fleuris ; mais, aprés un plus sévére examen, j'ai trouvé qu'on n'a quà déméler les idées dont dépend la conséquence de celles qui sont superflues, et les ranger dans un ordre naturel pour en montrer l'incohérence. J'ai connu un homme, à qui les règles du syllogisme étaient entièrement inconnues, qui apercevait d'abord la faiblesse et les faux raisonnements d'un long discours artificieux et plausible, auquel d'autres gens exercés à toute la finesse de la logique se sont laissé attraper ; et je crois qu'il y aura peu de mes lecteurs, qui ne connaissent de telles personnes. Et si cela n'était ainsi, les princes, dans les matieres qui intéressent leur couronne et leur dignité, ne manqueraient pas de faire entrer les syllogismes dans les discussions les plus importantes, où cependant tout le monde croit que ce serait une chose ridicule de s'en servir. En Asie, en Afrique et en Amérique, parmi les peuples indépendants des Européens, personne n'en a presque jamais oui parler Enfin il se trouve au bout du compte que ces formes scolastiques ne sont pas moins sujettes à tromper ; les gens aussi sont rarement réduits au silence par cette méthode scolastique et encore plus rarement convaincus et gagnés. [Is reconnaitront tout au plus que leur adversaire est plus adroit, mais ils ne laissent pas d'étre persuadés de la justice de leur eause. Et si l'on peut. envelopper des raisonnements fallacieux dans le syllogisme, il faut que la fallace puisse être découverte par quelque autre moyen que celui du syllogisme. Cependant je ne suis point d'avis qu'on rejette les svllogismes, ni qu'on se prive d'aucun moyen capable d'aider l'entendement. 11 y a des yeux qui ont besoin de lunettes ; mais ceux qui s'en servent ne doivent pas dire que personne ne peut voir sans lunettes. Ce serait trop rabaisser la nature en faveur d'un art, auquel ils sont peut-être redevables. Si ce n'est qu'il leur soit arrivé tout au contraire ce qui a été éprouvé par des personnes qui se sont servies des lunettes trop ou trop tôt, qu'ils ont si fort offusqué la vue par leur moyen qu'ils n'ont plus pu voir sans leur secours.

Tu. Votre raisonnement sur le peu d'usage des svllogismes est plein de quantité de remarques solides et belles. Et il faut avouer

que la forme scolastique des syllogismes est peu employée dans le monde, et qu'elle serait trop longue et embrouillerait si on la voulait employer sérieusement. Et cependant, le croiriez-vous ? je tiens que l'invention de la forme des syllogismes est une des plus belles de l'esprit humain, et méme des plus considérables. C'est une espéce de mathématique universelle, dont l'importance n'est pas assez connue ; et l'on peut dire qu'un art d'infaillibilité y est contenu, pourvu qu'on sache et qu'on puisse s’en bien servir, ce qui n'est pas toujours permis. Or il faut savoir que, par les arguments en forme, je n'entends pas seulement cette manière scolastique d'argumenter dont on se sert daus les colléges, mais tout raisonnement qui conclut par la force de la forme, et ou l'on n'a besoin de suppléer aucun article; . de sorte qu'un sorite, un autre tissu de syllogismes, qui évite la répétiion, méme un compte bien dresse, un calcul d'algébre, une analvse des infinitésimales me seront à peu prés des arguments en forme, puisque leur forme de raisonner a été prédémontrée, en sorte qu'on est sür de ne s'y point tromper. Et peu s'en faut que les démonstraons d'Euclide ne soient des arguments en forme le plus souvent; car, quand il fait des enthymémes en apparence, la proposition supprimée et qui semble manquer est suppléée par la citation à la marge, où l'on donne le moyen de la trouver déjà démontrée ; ce qui donne un grand abrégé sans rien déroger à la force. Ces inversions, compositions et divisions des raisons, dont il se sert, ne sont que des espèces de formes d'argumenter particulières et propres aux mathématiciens et à la matière qu'ils traitent, et ils démontrent ces formes avec l'aide des formes universelles de la logique. De plus, il faut savoir qu'il y a des conséquences asyllogistiques bonnes et qu'on ne saurait démontrer à la rigueur par aucun syllogisme sans en changer un peu les termes ; et ce changement méme des termes fait la conséquence asyllogistique. ll y en a plusieurs, comme entre autres a recto ad obliquum. Par exemple : Jésus-Christ est Dieu ; donc la mère de Jésus-Christ est la mère de Dieu ; item, celle que des habiles logiciens ont appelée inversion de relation, comme, par exemple, cette conséquence : si David est père de Salomon, sans doute Salomon est fils de David. Et ces conséquences ne laissent pas d'étre démontrables par des vérités dont les syllogismes vulgaires mémes dépendent. Les syllogismes aussi ne sont pas seulement catégoriques, mais encore hypothétiques, où les disjonctifs sont compris. Et l'on peut dire que les catégoriques sont simples ou composés.

Les catégoriques simples sont ceux qu'on compte ordinairement, c'est-à-dire selon les modes des figures : et j'ai trouvé que les quatre figures ont chacune six modes, de sorte qu'il y à 24 modes en tout. Les quatre modes vulgaires de la première figure ne sont que l'effet de la signification des signes : Tout, Nul, Quelqu'un. Et les deux que j'y ajoute, pour ne rien omettre, ne sont que les subalternalions des propositions universelles. Car de ces deux modes ordinaires, tout B est C, et tout À est D, done tout A est C; item nul B est C, tout À est D, donc nul A est C, on peut faire ces deux modes additionnels, tout B est C, tout À est B, donc quelque À est C ; item nul B est C, tout A est B, donc quelque À n'est point C. Car il n'est point nécessaire de démontrer la subalternation et de prouver ses conséquences : tout À est C, dont quelque À est € ; ?tem nul À est C, donc quelque À n'est point C, quoiqu'on la puisse pourtant déniontrer par les identiques, joints aux modes déjà reçus de la première figure. en cette facon: tout À est C: quelque A est À, donc quelque A est C. Jtem nul À est C, quelque A est A, donc quelque A n'est point C. De sorte que les deux modes additionnels de la première figure se démontrent par les deux premiers modes ordinaires de ladite figure avec l'intervention de la subalternation, démontrable elle-méme par les deux autres modes de la méme figure. Et de la méme facon, la seconde figure en recoit aussi deux nouveaux. Ainsi la première et la seconde en ont six : la troisième en a eu six de tout temps ; on en donnait cinq à la quatrième, mais il se trouve qu'elle en a six aussi par le méme principe d'addition. Mais il faut savoir que la forme logique ne nous oblige pas à cet ordre des propositions, dont on se sert cominunément, et je suis de votre opinion, Monsieur, que cet autre arrangement vaut mieux : tout À est B, tout B est C, done tout À est C, ce qui serait particulierement par les sorites, qui sont un tissu de tels syllogismes. Car s'il y en avait encore un : tout À est C, tout C est D, donc tout À est D, on peut faire un tissu de ces deux syllogismes, qui évite la répétition en disant : tout À est D, tout B est C, tout C est D, done tout A est D, où l'on voit que la proposition inutile, tout À est C, est négligée, et la répetition inutile de cette méme proposition que les deux syllogismes demandaient, est évitée ; car cette proposition, est inutile désormais, et le tissu est un argument parfait et bon en forme sans cette même proposition quand la force du tissu a été démontrée une fois pour toutes par le moyen de ces deux syllogismes. ll y a une infinité d'autres tissus

plus composés, non seulement parce qu'un plus grand nombre de syllogismes simples y entre mais encore parce que les syllogismes ingrédients sont plus différents entre eux, car on y peut faire entrer non seulement des catégoriques simples, mais encore des copulatifs, et non seulement des catégoriques, mais encore des hypothétiques ; et non seulement des syllogismes pleins, mais encore des enthymemes où les propositions, qu'on croit évidentes, sont supprimées. Et tout cela joint avec des conséquences asyllogistiques, et avec des transpositions des propositions, et avec quantité de tours et pensées qui cachent ces propositions par l'inclination naturelle de l'esprit à abréger, et par les propriétés du langage, qui paraissent en partie dans l'emploi des particules, fera un tissu de raisonnement, qui représentera toute argumentation méme d'un orateur, mais décharnée et dépouillée de ses ornements et réduite à la forme logique, non pas scolastiquement, mais toujours suffisamment pour connaitre la force, suivant les lois de la logique, qui ne sont autres que celles du bon sens, mises en ordre et par écrit et qui n'en différent pas davantage que la coutume d'une province diflére de ce qu'elle avait été, quand de non éerite qu'elle était elle est devenue écrite. Si ce n'est qu'étant mise par écrit et se pouvant mieux envisager tout d'un coup elle fournit plus de lumiére pour pouvoir étre poussée et appliquée ; car le bon sens naturel sans l'aide de l'art, faisant l'analyse de quelque raisonnement, sera un peu en peine quelquefois sur la force des conséquences, enen trouvant par exemple qui enveloppent quelque mode, bon à la vérité mais moins usité ordinairement. Mais un logicien qui voudrait qu'on ne se servit point de tels tissus, ou ne voudrait point s'en servir lui-méme prétendant qu'on doit toujours réduire tous les arguments composés aux syllogismes simples, dont ils dépendent en effet, serait, suivant ce que je vous ai déjà dit, comme un homme qui voudrait obliger les marchands, dont il achète quelque chose, à lui compter les nombres un à un, comme on compte aux doigts, ou comme l'on compte les heures de l'horloge de la ville ; ce qui marquerait sa stupidité, s'il ne pouvait compter autrement, et s'il ne pouvait trouver qu'au bout des doigts que 3 et 3 font 8 ; ou bien cela marquerait un caprice s'il savait ces abrégés et ne voulait point s'en. servir, ou permettre qu on s'en servit. ll serait aussi comme un homme qui ne voudrait point qu'on employát les axiomes et les théorèmes déjà démontrés, prétendant qu'on doit toujours réduire tout raisonnement aux premiers prin-

cipes, oü se voit la liaison immédiate des idées dont, en effet, ces théorémes moyens dépendent. Aprés avoir expliqué l'usage des formes logiques de la maniére que je crois qu'on le doit prendre, je viens à vos considérations. Et je ne vois point comment vous voulez, Monsieur, que le syllogisme ne serve qu'à voir la connexion des preuves dans un seul exemple. De dire que l'esprit voit toujours facilement les conséqueuces, c'est ce qui ne se trouvera pas, car on en voit quelquefois (au moins dans les raisonnements d'autrui) oü l'on a lieu de douter d'abord, tant qu'on n'en voit pas la démonstration. Ordinairement on se sert des exemples pour justifier les conséquences, mais cela n'est pas toujours assez sür, quoiqu'il y ait un art de choisir des exemples qui ne se trouveraient point vrais si la conséquence n'était bonne. Je ne crois pas qu'il füt permis dans les écoles bien gouvernées de nier sans aucune honte les convenances manifestes des idées, et il ne me parait pas qu'on emploie le svllogisme à les montrer. Au moins ce n'est pas son unique et principal usage. On trouvera plus souvent qu'on ne pense (en examinant les paralogismes des auteurs) qu'ils ont péché contre les régles de la logique et j'ai moi-méme expérimenté quelquefois, en disputant méme par écrit avec des personnes de bonne foi, qu'on n'a commencé à s'entendre que lorsqu'on a argumenté en forme pour débrouiller un chaos de raisonnements. Il serait ridicule sans doute de vouloir argumenter à la scolastique dans des délibérations importantes, à cause des prolixités importunes et embarrassantes de cette forme de raisonnement et parce que c'est comme compter aux doigts. Mais cependant il n'est que trop vrai que. dans les plus importantes délibérations qui regardent la vie, l'Etat, le salut, les hommes se laissent éblouir souvent par le poids de l'autorité, par la lueur de l'éloquence, par des exemples mal appliqués, par des enthymèmes qui supposent faussement l'évidence de ce qu'ils suppriment, et méme par des conséquences fautives, de sorte qu'une logique sévére, mais d'un autre tour que celle de l'École, ne leur serait que trop nécessaire, entre autres pour déterminer de quel cóté est la plus grande apparence. Au reste, de ce que le vulgaire des hommes ignore la logique artificielle, et qu'on ne laisse pas d'y bien raisonneret mieux quelquefois que des gens exercés en logique, cela ne prouve pas l'inutilité, non plus qu'on prouverait celle de l'arithmétique artificielle, parce qu'on voit quelques personnes bien compter dans les rencontres ordinaires sans avoir appris à lire ou à écrire, et sans

savoir manier la plume ni les jetons, jusqu’à redresser même des fautes d'un autre qui a appris à calculer, mais qui se peut négliger ou embrouiller dans les caractères ou marques. Il est vrai qu'encore les syllogismes peuvent devenir sophistiques, mais leurs propres lois servent à les reconnaitre : et les syllogismes ne convertissent et méme ne eonvainquent pas toujours; mais c'est parce que l'abus des distinctions et des termes mal entendus en rend l'usage prolixe jusqu'à devenir insupportable s'il fallait le pousser à bout. Il ne me reste ici qu'à considérer et à suppléer votre argument, apporté pour servir d'exemple d'un raisonnement clair sans la forme des logiciens. Dieu punit l'homme (c'est un fait supposé), Dieu punit justement celui qu'il punit (c'est une vérité de raison qu'on peut prendre pour démontrée); donc. Dieu punit l'homme justement (c'est une conséquence syllogistique étendue asyllogistiquement « recto ad obliquum); donc l'homme est puni justement (c'est une inversion de relation, mais qu'on supprime à cause de son évidence); donc l'homme est coupable (c'est un enth yméme, oü l'on supprime cette proposition, qui en effet n'est qu'une définition : celui qu'on punit justement est coupable); donc l'homme aurait pu faire autrement (on supprime cette proposition: celui qui est coupable a pu faire autrement); donc l'homme a été libre (on supprime encore : qui a pu faire autrement a été libre); donc ipar la définition du libre) il a eu la puissance de se déterminer. Ce qu'il fallait prouver. Où je remarque encore que ce donc méme enferme en effet et la proposition sousentendue (que celui qui est libre a la puissance de se déterminer) et sert à éviter la répétition des termes. Et dans ce sens, il n'y aurait rien d'omis, et l'argument à cet égard pourrait passer pour entier.

On voit que ce raisonnement est un tissu de syllogismes entièrement conformes à la logique ; car je ne veux point maintenant considérer la matière de ce raisonnement, où il y aurait peut-être des remarques à faire ou des éclaircissements à demander. Par exemple, quand un homme ne peut point faire autrement, il y a des cas où il pourrait étre coupable devant Dieu, comme s'il était bien aise de ne point pouvoir secourir son prochain pour avoir une excuse. Pour conclure, j'avoue que la forme d'argumenter scolastique est ordinairement incommode, insuffisante, mal ménagée, mais je dis en méme temps que rien ne saurait être plus important que l'art d'argumenter en forme selon la vraie logique, c'est-à-dire pleinement quant à la matiére, et clairement quant à l'ordre et à la forme des con-

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séquences, soit évidentes par elles-mémes, soit prédémontrées.

S 5. Pn. Je croyais que le syllogisme serait encore moins utile, ou plutót absolument d'aucun usage dans les probabilités parce qu'il ne pousse qu'un seul argument topique. Mais je vois maintenant qu'il faut toujours prouver solidement ce qu'il y a de sür dans l'argument topique méme, c'est-à-dire l'apparence qui s'y trouve, et que la force de la conséquence consiste dans la forme. $ 6. Cependant si les syllogismes servent à juger, je doute qu'ils puissent servir à inventer, c'est-à-dire à trouver des preuves et à faire de nouvelles découvertes. Par exemple, je ne crois pas que la découverte de la 47* proposition du premier livre d'Euclide soit due aux règles de la logique ordinaire, car on connait premièrement, et puis on est capable de prouver en forme syllogistique.

Tu. Comprenant sous les syllogismes encore les tissus des syllogismes et tout ce que j'ai appelé argumentation en forme, on peut dire que la connaissance, qui n'est pas évidente par elle-méme, s'acquiert par des conséquences, lesquelles ne sont bonnes que lorsqu'elles ont leur forme due. Dans la démonstration de ladite proposition, qui fait le carré de l'hypoténuse égal aux deux carrés des côtés, on coupe le grand carré en pieces et les deux petits aussi, et il se trouve que les piéces des deux petits carrés se peuvent toutes trouver dans le graud et ni plus ni moins. C'est prouver l'égalité en forme, et les égalités des piéces se prouvent aussi par des arguments en bonne forme. L'analyse des anciens était, suivant Pappus, de prendre ce qu'on demande, et d'en tirer les conséquences, jusqu'à ce qu'on vienne à quelque chose de donné ou de connu. J'ai remarqué que pour cet effet il faut que les propositions soient réciproques, afin que la démonstration synthétique puisse repasser à rebours par les traces de l'analyse, mais c'est toujours tirer des conséquences. Il est bon cependant de remarquer ici que dans les hypothéses astronomiques ou physiques le retour n'a point lieu: mais aussi le succès ne démontre pas la vérité de l'hypothése. Il est vrai qu'il la rend probable, mais comme cette probabilité parait pécher contre la régle de logique, qui enseigne que le vrai peut étre tiré du faux, on dira que les régles logiques n'auront point lieu entiérement dans les questions probables. Je réponds qu'il est possible que le vrai soit conclu du faux, mais il n'est pas toujours probable, surtout lorsqu'une simple hypothése rend raison de beaucoup de vérités; ce qui est rare et se rencontre difficilement. On

pourrait dire avec Cardan que la logique des probables a d'autres conséquences que la logique des vérités nécessaires. Mais la probabilité méme de ces conséquences doit être démontrée par les conséquences de la logique des nécessaires.

S 7. Pur. Vous paraissez faire l'apologie de la logique vulgaire, mais je vois bien que ce que vous apportez appartient à une logique plus sublime, à qui la vulgaire n'est que ce que les rudiments abécédaires sont à l'érudition : ce qui me fait souvenir d'un passage du judicieux Hooker (1), qui dans son livre intitulé /a Police ecclésiaslique, liv. I, 5 6, croit que, si l'on pouvait fournir les vrais secours du savoir et de l'art de raisonner, que dans ce siécle qui passe pour éclairé on ne connait pas beaucoup et dont on ne se met pas fort en peine, il y auràit autant de diflérence par rapport à la solidité du jugement entre les hommes qui s'en serviraient et ce que les hommes sont à présent, qu'entre les hommes d'à présent et les imbéciles. Je souhaite que notre conférence puisse donner occasion à faire trouver à quelques-uns ces vrais secours de l'art dont parle ce grand homme, qui avait l'esprit si pénétrant. Ce ne seront pas les imitateurs qui comme le bétail suivent le chemin battu (?mitatorum servum pecus). Cependant, j'ose dire qu'il y a dans ce siécle des personnes d'une telle force de jugement, et d'une si grande étendue d'esprit, qu'ils pourraient trouver pour l'avancement de la connaissance des chemins nouveaux, s'ils voulaient prendre la peine de tourner leurs pensées de ce eóté-là.

Tn. Vous avez bien remarqué, Monsieur, avec feu M. Hooker, que le monde ne s'en met guére en peine ; autrement je crois qu'il y a et qu'il y a eu des personnes capables d'y réussir. 1l faut avouer cependant que nous avons maintenant de grands secours, tant du côté des mathématiques que de la philosophie, où les Essais concernant l'entendement humain de votre excellent ami ne sont pas le moindre. Nous verrons s'il y a moyen d'en profiter.

S 8. Pu. ll faut que je vous dise encore, Monsieur, que j'ai cru qu'il y avait une méprise visible dans les régles du syllogisme ; mais depuis que nous conférons ensemble, vous m'avez fait hésiter. Je vous représenterai pourtant ma difficulté. On dit « que nul raison- « nement syllogistique ne peut étre concluant s'il ne contient au « moins une proposition universelle ». Mais il semble qu'il n'y ait

(1) Hooker, théologien anglais, né à Heavitrée prés d'Exeter, en 1554, mort en 1600. Son principal ouvrage est 7'Ae laws of ecclesiastical polity.

que les choses particuliéres qui soient l'objet immédiat de nos raisonnements et de nos connaissances ; elles ne roulent que sur la convenance des idées, dont chacune n'a qu'une existence particulière et ne représente qu'une chose singulière.

Tn. Autant que vous concevez la similitude de choses, vous concevez quelque chose de plus, et l'universalité ne consiste qu'en cela. Toujours vous ne proposerez jamais aucun de nos arguments, sans y employer des vérités universelles. Il est bon pourtant de remarquer qu'on comprend (quant à la forme) les propositions singulières sous les universelles. Car, quoiqu'il soit vrai qu'il n'y a qu'un seul saint Pierre apótre, on peut pourtant dire que quiconque a été saint Pierre l'apótre a renié son Maitre. Ainsi ce syllogisme : saint Pierre a renié son Maitre (quoiqu'il n'ait que des propositions singuliéres) est jugé de les avoir universelles affirmatives, et le mode sera darapti de la troisième figure.

Pn. Je voulais encore vous dire qu'il me paraissait mieux de transposer les prémisses des syllogismes et de dire: tout À est B, tout B est C, donc tout À est C ; que de dire : tout B est C, tout A est B, donc tout est C. Mais il semble, par ce que vous avez dit, qu'on ne s'en éloigne pas et qu'on compte l'un et l'autre pour un méme mode. ll est toujours vrai, comme vous avez remarqué que la disposition différente de la vulgaire est plus propre à faire un tissu de plusieurs syllogismes.

Tu. Je suis tout à fait de votre sentiment. Il semble cependant qu'on a cru qu'il était plus didactique de commencer par des propositions universelles, telles que sont les majeures dans la première et dans la seconde figure; et il y a encore des orateurs qui ont cette coutume. Mais la liaison parait mieux comme vous le proposez. J'ai remarqué autrefois qu'Aristote peut avoir eu une raison particulière pour la disposition vulgaire. Car, au lieu de dire A est B, il a coutume de dire B est en A. Et de cette facon d'énoncer, la liaison méme que vous demandez lui viendra dans la disposition reçue. Car au lieu de dire B est C, À est D, donc A est C ; il l'énoncera ainsi : C est en B, B est en A, donc C est en A. Par exemple, au lieu de dire : « le rectangle est isogone (ou à angles égaux), le carré est rectangle, donc le carré est isogone, » Aristote, sans transposer les propositions, conservera la place du milieu au terme moyen par cette maniére d'énoncer les propositions qui en renverse les termes, et il dira : l'isogone est dans le rectangle, le rectangle est dans le

carré, donc l'isogone est dans le carré. Et cette manière d'énoncer n'est pas à mépriser, car en effet le prédicat est dans le sujet, ou bien l'idée du prédicat est enveloppée dans l'idée du sujet. Par exemple, l'isogone est dans le rectangle, car le rectangle est la figure dont tous les angles droits sont égaux entre eux, donc dans l'idée du rectangle est l'idée d'une figure dont tous les angles sont égaux, ce qui est l'idée de l'isogone. La maniére d'énoncer vulgaire regarde plutót les individus, mais celle d'Aristote a plus d'égard aux idées ou universaux. Car disant « tout homme est animal », je veux dire que tous les hommes sont compris dans tous les animaux ; mais j'entends en méine temps que l'idée de l'animal est comprise dans l'idée de l'homme. L'animal comprend plus d'individus que l'homme, mais l'homme comprend plus d'idées ou plus de formalités; l'un a plus d'exemples, l'autre plus de degrés de réalité; l'un a plus d'extension, l'autre plus d'intension. Aussi peut-on dire véritablement que toute la doctrine syllogistique pourrait étre démontrée par celle de continente et contento, du comprenant et du compris, qui est différente de celle du tout et de la partie; car le tout excéde toujours la partie, mais le comprenant et le compris sont quelquefois égaux comme il arrive dans les propositions réciproques. |

S 9. Pu. Je commence à me former une tout autre idée de la logique que je n'en avais autrefois. Je la prenais pour un jeu d'écolier, et je vois maintenant qu'il y a comme une mathématique universelle de la manière que vous l'entendez. Plüt à Dieu qu'on la poussát à quelque chose de plus qu'elle n'est encore, afin que nous y pussions trouver ces vrais secours de la raison dont nous parlait Hooker, qui éléveraient les hommes bien au-dessus de leur présent état. Etla raison est une faculté qui en a d'autant plus besoin que son étendue est assez limitée et qu'elle nous manque en bien des ren- 'ontres. C'est 1° parce que souvent les idées mêmes nous manquent. 8 10. Et puis 2° elles sont souvent obscures et imparfaites : au lieu que là où elles sont claires et distinctes comme dans les nombres, nous ne trouvons point de difficultés insurmontables et ne tombons dans aucune contradiction. $ 11. 3° Souvent aussi la difficulté vient de ce que les idées moyennes nous manquent. L'on sait qu'avant que l'algébre, ce grand instrument et cette preuve insigne de la sagacité de l'homme, eüt été découverte, les hommes regardaient avec étonnement plusieurs démonstrations des anciens mathématiciens. 3 12. ll arrive aussi 4° qu'on bâtit sur de faux principes, ce

qui peut engager dans des difficultés, où la raison embrouille davantage, bien loin d'éclairer. 8 13. Enfin? les termes dont la signification est incertaine embarrassent la raison.

Tu. Je ne sais s'il nous manque tant d'idées qu'on croit, c'est-àdire de distinctes. Quant aux idées confuses ou images plutót, ou si vous voulez impressions, comme couleurs, goüts, etc., qui sont un résultat de plusieurs petites idées distinctes en elles-mémes, mais dont on ne s'apercoit pas distinctement, il nous en manque une infinité, qui sont convenables à d'autres créatures plus qu'à nous. Mais ces impressions aussi servent plutót à donner des instincts età fonder des observations d'expérience qu'à fournir de la matiére à laraison, si ce n'est en tant qu'elles sont accompagnées de perceptions distinctes. C'est donc principalement le defaut de la connaissance que nous avons de ces idées distinctes, cachées dans les confuses, qui nous arrête, et lors méme que tout est distinctement exposé à nos sens, ou à notre esprit, la multitude des choses qu'il faut considérer nous embrouille quelquefois. Par exemple, lorsqu'il ya un tas de 1000 boulets devant nos yeux, il est visible que, pour bien concevoir le nombre et les propriétés de cette multitude, il sert beaucoup de les ranger en figures comme l'on fait dans les magasins, afin d'en avoir des idées distinctes et les fixer méme en sorte qu'on puisse s'épargper la peine deles compter plus d'une fois. C'est la multitude des considérations aussi qui fait que dans la science des nombres méme il y a des difficultés trés grandes, car on y cherche des abrégés, et on ne sait pas quelquefois si la nature en a dans ses replis pour le cas dont il s'agit. Par exemple, qu'y a-t-il de plus simple en apparence que la notion du nombre primitif, c'est-à-dire du nombre entier indivisible par tout autre excepté par l'unité et par lui-même ? Cependant on cherche encore une marque positive et facile pour les reconnaitre certainement sans essayer tous les diviseurs primitifs, moindres que la racine carrée du primitif donné. Il y a quantité de marques qui font connaître sans beaucoup de calcul que tel nombre n'est point primitif, mais on en demande une qui soit facile et qui fasse connaitre certainement qu'il est primitif quand il l'est. C'est ce qui fait aussi que l'algèbre est encore si imparfaite, quoiqu'il n'y ait rien de plus connu que les idées dont elle se sert, puisqu'elles ne signifient que des nombres en général ; car le public n'a pas encore le moyen de tirer les racines irrationnelles d'aucune équation au delà du 4° degré (excepté dans un cas fort borné); et

les méthodes dont Diophante (1), Scipion du Fer (2) et Louis de Ferrare (3) se sont servis respectivement pour le second, 3° et 4° degré, afin de les réduire au premier, ou afin de réduire une équation affectée à une pure, sont toutes différentes entre elles, c'est-à-dire celle qui sert pour un degré différe un degré de celle qui sert pour l'autre. Car le second degré, ou de l'équation carrée, se réduit au premier, en ótant seulement le second terme. Le troisième degré, ou de l'équation cubique, a été résolu parce qu'en coupant l'inconnue en parties il en provient heureusement une équation du second degré. Et dans le 4° degré, ou des biquadrates, on ajoute quelque chose des deux cótés de l'équation pour la rendre extrayable de part et d'autre; et il se trouve encore heureusement que, pour obtenir cela, on n'a besoin que d'une équation cubique seulement. Mais tout cela n'est qu'un mélange de bonheur ou de hasard avec l'art ou méthode. Et en le tentant dans ces deux derniers degrés, on ne savait pas si l'on réussirait. Aussi faut-il encore quelque autre artifice pour réussir dans le à‘ ou 6° degré, qui sont des sursolides et des bicubes; et quoique M. Descartes ait cru que la méthode dont il s'est servi dans le 4° en concevant l'équation comme produite par deux autres équations carrées (mais qui dans le fond ne saurait donner plus que celle de Louis de Ferrare) réussirait aussi dans le 6", cela ne s'est point trouvé. Cette difficulté fait voir qu'encore les idées les plus claires et les plus distinctes ne nous donnent pas toujours tout ce qu'on demandeet tout ce qui s'en peut tirer. Et cela fait encore juger qu'il s'en faut beaucoup que l'algèbre soit l'art d'inventer, puisqu'elle-méme a besoin d'un art plus général, c'est-à dire l'art des caractères est un secours merveilleux parce qu'elle décharge l'imagination. L'on ne doutera point, voyant l'arithmetique de Diophante et les livres géométriques d'Apollonius et de Pappus, que les Anciens n'en aient eu quelque chose. Viéte y a donné plus d' étendue en exprimant non seulement ce qui est demandé, mais encore les nombres donnés par des carac-

(1) DiornaxTe, d'Alexandrie, a vécu du temps de l'empereur Julien vers 360? il est auteur du plus ancien Traité d'algébre que nous avons. On en a plusieurs éditions : la plus importante est eelle de Toulouse (1760, in-fol.), avec les obser-

vations de Fermat. P. J.

(2) Scipiox, jesuite de Bohème, né à Pilsen en 1567, s'est occupé de philosophie, de mathéinatiques et de théologie. P.

(3) Louis pe FERRARE (1522-1562), mathématicien italien, élève de Cardan, Opera omnia (Lyon, 1663, 10 vol.).

tères généraux, faisant en calculant ce qu'Euclide faisait déjà en ‘ raisonnant ; et Descartes à étendu l'application de ce calcul à la géométrie, en marquant les lignes par les équations. Cependant encore, aprés la découverte de notre algebre moderne, M. Bouillaud (1) (Ismael Dullialdus), excellent géomètre sans doute, que j'ai encore connu à Paris, ne regardait qu'avec étonnement les démonstrations d'Archiméde sur la spirale et ne pouvait point comprendre comment ce grand homme s'était avisé d'employer la tangente de cette ligne pour la dimension du cercle. Le père Grégoire de Saint-Vincent (2) le parait avoir deviné, jugeant qu'il y est venu par le parallélisme de la spirale avec la parabole. Mais cette voie n'est que particulière. au lieu que le nouveau calcul des infinitésimales, qui procéde par la voie des différences, dont je me suis avisé et dont j'ai fait part au public avec succès, en donne une générale, où cette découverte par la spirale n'est qu'un jeu et qu'un essai des plus faciles, comme presque tout ce qu'on avait trouvé auparavant en matiére de dimensions des courbes. La raison de l'avantage de ce nouveau calcul est encore qu'il décharge l'imagination dans les problèmes que M. Descartes avait exclus de sa géométrie sous prétexte qu'ils menaient au mécanique le plus souvent, mais dans le fond parce qu'ils ne convenaient pas à son calcul. Pour ce qui est des erreurs qui viennent des termes ambigus, il dépend de nous de les éviter.

Pu. Il y a aussi un cas oü la raison ne peut pas étre appliquée, mais oü aussi on n'en a point besoin et oü la vue vaut mieux que la raison. C'est dans la connaissance intuitive, où la liaison des idées et des vérités se voit immédiatement. Telle est la connaissance des maximes indubitables ; et je suis tenté de croire que c'est le degré d'évidence que les anges ont présentement et que les esprits des hommes justes, parvenus à la perfection, auront dansun état à venir sur mille choses qui échappent à présent à notre entendement. $ 43. Mais la démonstration fondée sur des idées moyennes donne une connaissance raisonnéc. C'est parce que la liaison de l’idée moyenne avec les extrémes est nécessaire et se voit par une juxtaposition d'évidence semblable à celle d'une aune qu'on applique tantót à un

(1) BoviLLAvU (et non BotiLLAUD), mathématicien né à Londres en 1665, mort à

Paris en 1691, Dans son As{ronomica philoluica, i1 a attaquéles lois de Kepler. P. J.

(2) GRÉGOIRE (de Saint-Vincent), célèbre géomètre, né à Bruges en 1531, mort

à Gand en 1667. Son principal ouvrage est son Opus geometricum quadratura circuli et seclionum coni. b. J.

drap ettantót à un autre pour faire voir qu'ils sont égaux. 316. Mais si la liaison n'est que probable, le jugement ne donne qu'une opinion.

Tu. Dieu seul a l'avantage de n'avoir que des connaissances intuitives. Mais les îmes bienheureuses, quelque détachées qu'elles soient de ces corps grossiers, et les génies mémes, quelque sublimes qu'ils soient, quoiqu'ils aient une connaissance plus intuitive que nous sans comparaison et qu'ils voient souvent d'un coup d'oeil ce que nous ne trouvons qu'à force de conséquences, après avoir employé du temps et de la peine, doivent trouver aussi des difficultés en leur chemin, sans quoi ils n'auraient point de plaisir de faire des découvertes, qui est un des plus grands. Et il faut toujours reconnaitre qu'il y aura une infinité de vérités qui leur sont cachées, ou tout à fait ou pour un temps, oü il faut qu'ils arrivent à force de conséquences et par la démonstration ou méme souvent par conjecture.

Pu. Donc ces génies ne sont que des animaux plus parfaits que nous, c'est comme si vous disiez avec l'Empereur de la lune que c'est tout comme ici.

Tu. Jele dirai, non pas tout à fait, mais quant au fond des choses, car la manière et les degrés de perfection varient à l'infini. Cependant le fond est partout le méme, ce qui est une maxime fondamentale chez moi et qui régne dans toute ma philosophie. Et je ne concois les choses inconnues ou confusément connues que de la maniére de celles qui nous sont distinctement connues ; ce qui rend la philosophie bien aisée et je crois méme qu'il en faut user ainsi : mais si cette philosophie est la plus simple dans le fond, elle est aussi la plus riche dans les maniéres, parce que la nature les peut varier à l'infini, comme elle le fait aussi avec autant. d'abondance, d'ordre et d'ornements qu'il est possible de se figurer. C'est pourquoi je crois qu'il n'y a point de génie. quelque sublime qu'il soit, qui n'en ait une infinité au-dessus de lui. Cependant, quoique nous soyons fort inferieurs à tant d'êtres intelligents, nous avons l'avantage de n'être point contrôlés visiblement dans ce globe, où nous tenons sans contredit le premier rang ; et avec toute l'ignorance où nous sommes plongés, nous avons toujours le plaisir de ne rien voir qui nous surpasse. Et si nous étions vains, nous pourrions juger comme César, qui aimait mieux étre le premier dans une bourgade que le second à Roine. Au reste, je ne parle ici que des connaissances

naturelles de ces esprits et non pas de la vision béatifique, ni des lumières surnaturelles que Dieu veut bien leur accorder.

8 (9. Pu. Comme chacun se sert de la raison ou à part soi, ou envers un autre, il ne sera pas inutile de faire quelques réflexions sur quatre sortes d'arguments dont les hommes sont accoutumés de se servir pour entrainer les autres dans leurs sentiments, ou du moins pour les tenir dans une espéce de respect, qui les empéche de contredire. Le premier argument se peut appeler 1° argumentum ad verecundiam, quand on cite l'opinion de ceux qui ont acquis de l'autorité par leur savoir, rang, puissance ou autrement; car, lorsqu'un autre ne s’y rend pas promptement, on est porté à le censurer comme plein de vanité et méme à le taxer d'insolence. 3 20. I y a 2° argumentum ad ignorantiam, c'est d'exiger que l'adversaire admette la preuve ou qu'il en assigne une meilleure. 3 21. Il y a 3° argumentum «ad hominem, quand on presse un homme par ce qu'il a dit lui-même. 3 22. Enfin il y à 4^ argumentum ad judicium, qui consiste à employer des preuves tirées de quelqu'une des sources de la connaissance ou de la probabilité ; et c'est le seul de tous qui nous avance et instruit; car, si par respect je n'ose point contredire ou si je n'ai rien demeilleur à dire, ou si je me contredis, il ne s'ensuit point que vous avez raison. Je puis être modeste, ignorant, trompé, et vous pouvez vous être trompé aussi.

Tu. Il faut sans doute faire différence entre ce qui est bon à dire et ce qui est vrai à croire. Cependant, comme la plupart des vérités peuvent être soutenues hardiment, il y a quelque préjugé contre une opinion qu'il faut cacher. L'argument ad ignorantiam est bon dans les cas à présomption, où il est raisonnable de se tenir à unc opinion jusqu'à ce que le contraire se prouve. L'argument ad hominem a cet eflet, qu'il montre que l'une ou l'autre assertion est fausse et que l'adversaire s'est trompé de quelque manière qu'on le prenne. On pourrait encore apporter d'autres arguments, dont on se sert, par exemple celui qu'on pourrait appeler ad verliginem, lorsqu'on raisonne ainsi: si cette preuve n'est point recue, nous n'avons aucun moyen de parvenir à la certitude sur le point dont il s'agit, ce qu'on prend pour une absurdité. Cet argument est bon en certains cas, comme si quelqu'un voulait nier les vérités primitives et immédiates, pàr exemple que rien ne peut étre et n'étre pas en méme temps, car s'il avait raison, il n'y aurait aucun moyen de connaitre quoi que ce soit. Mais quand on s'est fait certains principes et quand on les veut

soutenir parce qu'autrement tout le système de quelque doctrine reçue tomberait, l'argument n'est point décisif ; car il faut distinguer entre ce qui est nécessaire pour Soutenir nos connaissances et entre ce qui sert de fondement à nos doctrines reçues ou à nos pratiques. On s'est servi quelquefois chez les jurisconsultes d'un raisonnement approchant pour justifier la condamnation ou la torture des prétendus sorciers sur la deposition d'autres accusés du méme crime, car on disait : si cet argument tombe, comment les convaincrons-nous ? Et quelquefois, en matière criminelle. certains auteurs prétendent que, dans les faits où la conviction est plus difficile, des preuves plus légères peuvent passer pour suffisantes. Mais ce n'est pas une raison. Cela prouve seulement qu'il faut employer plus de soin et non pas qu'on doit croire plus légérement, excepté dans les crimes extrèmement dangereux, comme par exemple en matière de haute trahison oü cette considération est de poids, non pas pour condamner un homme, mais pour l'empécher de nuire ; de sorte qu'il peut y avoir un milieu, non pas entre coupable et non coupable, mais entre la condamnation et le renvoi, dans les jugements oü la loi etla coutume l'admettent. On s'est servi d'un semblable argument en Allemagne depuis quelque temps, pour colorer les fabriques de la mauvaise monnaic ; car, disait-on, s'il faut se tenir aux règles prescrites, on n'en pourra point battre sans y perdre. ll doit donc être permis d'en détériorer l'alliage. Mais outre qu'on devait diminuer le poids seulement et non pas l'alliage ou le titre, pour mieux obvier aux fraudes, on suppose qu'une pratique est nécessaire, qui ne l'est point ; car il n'y a point d'ordre du ciel ni de loi humaine qui oblige à battre monnaie ceux qui n'ont point de mine rni d'occasion d'avoir de l'argent en barres ; et de faire monnaie de monnaie, c'est une mauvaise pratique, qui porte naturellement la détérioration avec elle. Mais comment exercerons-nous, disent-ils, notre régale d'en battre? La réponse est aisée. Contentez-vous de faire battre quelque peu de bon argent, méme avec une petite perte, si vous croyez qu'il vous importe d'être mis sous le marteau, sans que vous ayez besoin ni droit d'inonder le monde de méchant billon.

S 23. Pu. Apres avoir dit un mot du rapport de notre raison aux autres hommes, ajoutons quelque chose de son rapport à Dieu, qui fait que nous distinguons entre ce qui est contraire à la raison et ce qui est au-dessus de la raison. De la première sorte est tout ce qui est incompatible avec nos idées claires et distinctes; de la

seconde est tout sentiment, dont nous ne voyons pas que la vérité ou la probabilité puisse étre déduite de la sensation ou de la réflexion par le secours dela raison. Ainsi l'existence de plus d'un Dieu est contraire à la raison, et la résurrection des morts est audessus dc la raison. |

Tu. Je trouve quelque chose à remarquer sur votre définition de ce qui est au-dessus de la raison, au moins si vous le rapportez à l'usage reçu de cette phrase; car il me semble que, de la manière que cette définition est couchée, elle va trop loin d'un côté et pas assez loin de l'autre ; et si nous la suivons, tout ce que nous ignorons et que nous ne sommes pas en pouvoir de connaitre dans notre présent état serait au-dessus de la raison, par exemple, qu'une telle étoile fixe est plus ou moins grande que le soleil, item que le Vésuve jettera du feu dans une telle année, ce sont des faits dont la connaissance nous surpasse, non pas parce qu'ils sont au-dessus de la raison, mais parce qu'ils sont au-dessus des sens; car nous pourrions fort bien juger de cela si nous avions des organes plus parfaits et plus d'information des circonstances. Il y a aussi des difficultés qui sont au-dessus de notre présente faculté, mais non pas au-dessus de toute la raison; par exemple, il n'y a point d'astronome ici-bas qui puisse calculer le détail d'une éclipse dans l'espace d'un paer, et sans mettre la plume à la main; cependant il y a peut-étre des génies à qui cela ne serait qu'un jeu. Ainsi toutes ces choses pourraient être rendues connues ou praticables par le secours de la raison, en supposant plus d'information des faits, des organes plus parfaits et l'esprit plus élevé.

lu. Cette objection cesse si j'entends ma définition, non seulement de notre sensation ou réflexion, mais aussi de celle de tout autre esprit créé possible.

Tu. Si vous le prenez ainsi, vous avez raison. Mais il restera l'autre difficulté, c'est qu'il n'y aura rien au-dessus de la raison suivant votre définition, parce que Dieu pourra toujours donner des moyens d'apprendre par la sensation et la reflexion quelque vérité que ce soit; comme en eflet les plus grands mystères nous deviennent connus par le témoignage de Dieu, qu'on reconnait par les motifs de crédibilité, sur lesquels notre religion est fondée. Et ces motifs dépendent sans doute de la sensation et de la réflexion. Il semble donc que la question est, non pas si l'existence d'un fait ou la vérité d'une proposition peut étre déduite des principes dont se

sert la raison, c'est-à-dire de la sensation et de la réflexion ou bien des sens externes et internes, mais si un esprit créé est capable de connaître le comment de ce fait, ou la raison à priori de cette vérité ; de sorte qu'on peut dire que ce qui est au-dessus de la raison peut bien étre appris, mais il ne peut pas étre compris par les voies et les forces de la raison créée, quelque grande et relevée qu'elle soit. Il est réservé à Dieu seul de l'entendre, comme il appartient à lui seul de le mettre en fait.

Pu. Cette considération me parait bonne, et c'est ainsi que je veux qu'on prenne ma définition. Et cette méme considération me confirme aussi dans l'opinion où je suis, que la manière de parler qui oppose la raison à la foi, quoiqu'elle soit fort autorisée, est impropre, car c'est par la raison que nous vérifions ce que nous devons croire. La foi est un ferme assentiment, et l'assentiment réglé comme il faut ne peut étre donné que sur des bonnes raisons. Ainsi celui qui croit sans avoir aucune raison de croire peut étre amoureux de ses fantaisies, mais il n'est pas vrai qu'il cherche la vérité, ni qu'il rende une obéissance légitime à son divin Maitre, qui voudrait qu'il fit usage des facultés dont il l'a enrichi pour le préserver de l'erreur. Autrement, s'il est dans le bon cheinin, c'est par hasard ; et s'il est dans le mauvais, c'est par sa faute dont il est comptable à Dieu.

Ta. Je vous applaudis fort, Monsieur, lorsque vous.voulez que la foi soit fondée en raison : sans cela pourquoi préférerions-nous la Bible à l’Alcoran ou aux anciens livres des Bramines? Aussi nos théologiens et autres savants hommes l'ont bien reconnu, et c'est ce qui nous a fait avoir de si beaux ouvrages de la vérité de la religion chrétienne, et tant de belles preuves qu'on a mises en avant contre les paiens et autres mécréants anciens et modernes. Aussi les personnes sages ont toujours tenu pour suspects ceux qui ont prétendu qu'il ne fallait point se mettre en peine des raisons et preuves quand il s'agit de croire; chose impossible en effet, à moins que croire ne signifie réciter, ou répéter et laisser passer sans s'en mettre en peine, comme font bien des gens et comme c'est le caractére de quelques nations plus que d'autres. C'est pourquoi quelques philosophes aristotéliciens des xv* et xvi? siccles, dont des restes ont subsisté encore longtemps depuis (comme l'on peut juger par les lettres de feu M. Naudé (1), et les Naudeana), ayant voulu soutenir

(1) Naup£ (Gabriel), savant célèbre du xvu* siècle, né à Paris en 1620, mort à Abbeville en 1653. 11 fut bibliothécaire du cardinal Mazarin. Ses principaux ou-

deux vérités opposées, l'une philosophique et l'autre théologique, le dernier concile de Latran, sous Léon X, eut raison de s'y opposer comme je crois avoir déjà remarqué. Et une dispute toute semblable s'éleva à Helmstadt autrefois entre Daniel Hofmann (1), théologien, et Corneille Martin, philosophe, mais avec cette différence que le philosophe conciliait la philosophie, avec la révélation et que le théologien en voulait rejeter l'usage. Mais le duc Jules, fondateur de l'Université, prononca pour le philosophe. 1l est vrai que de notre temps une personne de la plus grande élévation disait qu'en matière de foi il fallait se crever les veux pour voir clair, et Tertullien dit quelque part : « Ceci est vrai, car il est impossible; il faut le croire, car e'est une absurdité. » Mais si l'intention de ceux qui s'expliquent de cette manière est bonne, toujours les expressions sont outrées et peuvent faire du tort. Saint Paul parle plus juste lorsqu'il dit que la sagesse de Dieu est folie devant les hommes; c'est parce que les hommes ne jugent des choses que suivant leur expérience, qui est extrémement bornée, et tout ce qui n'y est point conforme leur parait une absurdité. Mais ce jugement est fort téméraire, car il y a méme une infinité de choses naturelles, qui nous passeraient pour absurdes, si on nous les racontait, comme la glace qu'on disait couvrir nos riviéres le parut au roi de Siam. Mais l'ordre de la nature méme, n'étant d'aucune nécessité métaphysique, n'est fondé que dans le bon plaisir de Dieu, de sorte qu'il s’en peut éloigner par des raisons supérieures de la grâce, quoiqu'il n'y faille point aller que sur des bonnes preuves, qui ne peuvent venir que du témoignage de Dieu lui-même, où l'on doit déférer absolument lorsqu'il est dûment vérifié.

CHAP. XVIII. — DE La rot ET DE LA RAISON ET DE LEURS BORNES DISTINCTES.

84. Pi. Accommodons-nous cependant de la manière de parler reçue, et souffrons que dans un certain sens on distingue la foi de la raison. Mais il est juste qu'on explique bien nettement ce sens et

vrages sont : Apologie pour les grands hommes soupconnés de magie, Paris. 1625, in-8*; et Considérations poliliques sur les coups d'Etat, Rome, 1639, in-4o. (1) Hor«axs, théologien à Helmstadt, vivait vers 1677, P. J.

qu'on établisse les bornes qui sont entre ces deux choses; car l'incertitude de ces bornes a certainement produit dans le monde de grandes disputes et peut-étre causé méme de grands désordres. Il est au moins manifeste que, jusqu'à ce qu'on les ait déterminées, c'est en vain qu'on dispute, puisqu'il faut employer la raison en disputant de la foi. 3 2. Je trouve que chaque secte se sert avec plaisir de la raison, autant qu'elle en croit pouvoir tirer quelque secours : cependant, dés que la raison vient à manquer, on s'écrie que c'est un article de foi qui est au-dessus de la raison. Mais l'antagoniste aurait pu se servir de la méme défaite, lorsqu'on se mélait de raisonner contre lui, à moins qu'on ne marque pourquoi cela ne lui était pas permis dans un cas qui semble pareil. Je suppose que la raison est ici la découverte de la certitude ou de la probabilité des propositions tirées des connaissances que nous avons acquises par l'usage de nos facultés naturelles, c'est-à-dire par sensation et par réflexion, et que la foi est l'assentiment qu'on donne à une proposition fondée sur la révélation, c'est-à-dire sur une communication extraordinaire de Dieu, qui l'a fait connaitre aux hommes. $ 3. Mais un homme inspiré de Dieu ne peut point communiquer aux autres aucune nouvelle idée simple, parce qu'il ne se sert que des paroles ou d'autres signes qui réveillent en nous des idées simples que la coutume y a attachées, ou de leur combinaison : et quelques idées nouvelles que saint Paul eût reçues lorsqu'il fut ravi au troisième ciel, tout ce qu'il en a pu dire fut « que « ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point « ouiïes, et qui ne sont jamais entrées dans le cœur de l'homme ». Supposé qu'il y eût des créatures dans le globe de Jupiter, pourvues de six sens, et que Dieu donnát surnaturellement à un:homme d'entre nous les idées de ce sixième sens, il ne pourra point les faire naitre par des paroles dans l'esprit des autres hommes. Il faut donc distinguer entre révélation originelle et traditionnelle. La premiere est une impression que Dieu fait immédiatement sur l'esprit, à laquelle nous ne pouvons fixer aucunes bornes, l'autre ne vient que par les voies ordinaires de la communication et ne saurait donner de nouvelles idées simples. 3 4. Il est vrai qu'encore les vérités qu'on peut découvrir par la raison nous peuvent étre communiquées par une révélation traditionnelle, comme si Dieu avait voulu communiquer aux hommes des théorémes géométriques, mais ce ne serait pas avec autant de certitude que si nous en avions la

démonstration tirée de la liaison des idées. C'est aussi comme Noé avait une connaissance plus certaine du déluge que celle que nous en acquérons par le livre de Moyse; et comme l'assurance de celui qui a vu que Moyse l'écrivait actuellement et qu'il faisait les miracles qui justifient son inspiration était plus grande que la nótre. & 5. C'est ce qui fait que la révélation ne peut aller contre une claire évidence de raison, parce que, lors méme que la révélation est immédiate et originelle, il faut savoir avec évidence que nous ne nous trompons point en l'attribuant à Dieu et que nous en comprenons le sens ; et cette évidence ne peut jamais étre plus grande que celle de notre connaissance intuitive: et, par couséquent, nulle proposition ne saurait étre recue pour révélation divine lorsqu'elle est opposée contradictoirement à cette connaissance immédiate. Autrement, il ne resterait plus de différence dans le monde entre la vérité et la fausseté, nulle mesure du croyable et de l'incroyable. Et il n'est point convenable qu'une chose vienne de Dieu, ce bienfaisant auteur de notre étre, laquelle étant recue pour véritable doit renverser les fondements de nos connaissances et rendre toutes nos facultés inutiles. 8 6. Et ceux qui n'ont la révélation que médiatement ou par tradition de bouche en bouche, ou par écrit, ont encore plus besoin de la raison pour s'en assurer. 3 7. Cependant, il est toujours vrai que les choses qui sont au delà de ce que nos facultés naturelles peuvent découvrir sont les propres matières de la foi comme la chute des anges rebelles, la ressuscitation des morts. $ 9. C'est là où il faut écouter uniquement la révélation. Et méme à l'égard des propositions probables, une révélation évidente nous déterminera contre la probabilité.

Tu. Si vous ne prenez la foi que pour ce qui est fondé dans des motifs de crédibilité (comme on les appelle), et la détachez de la gráce interne qui y détermine l'esprit immédiatement, tout ce que vous dites, Monsieur, cst incontestable. Il faut avouer qu'il y a bien des jugements plus évidents que ceux qui dépendent de ces motifs. Les uns y sont plus avancés que les autres, et même il y a quantité de personnes qui ne les ont jamais connus et encore moins pesés, et qui par conséquent n'ont pas méme ce qui pourrait passer pour un motif de probabilité. Mais la gráce interne du Saint-Esprit y supplée immédiatement d'une maniére surnaturelle, et c'est ce qui fait ce que les théologiens appellent proprement une foi divine. Il est vrai que Dieu ne la donne jamais que lorsque ce qu'il fait croire est

stilus...

fondé en raison ; autrement il détruirait les moyens de connaitre la vérité, et ouvrirait la porte à l'enthousiasme : mais il n'est point nécessaire que tous ceux qui ont cette foi divine connaissent ces raisons et encore moins qu'ils les aient toujours devant les yeux. Autrement les simples et idiots, au moins aujourd'hui, n'auraient jamais la vraie foi, et les plus éclairés ne l'auraient pas quand ils pourraient en avoir le plus de besoin, car ils ne peuvent pas se souvenir toujours des raisons de croire. La question de l'usage de la raison en théologie a été des plus agitées, tantentre les sociniens et ceux qu'on peut appeler catholiques dans un sens général, qu'entre les réformés et les évangéliques comme on nomme préférablement en Allemagne ceux que plusieurs appellent luthériens, mal à propos. Je me souviens d'avoir lu un jour une métaphysique d'un Steginannus (1) socinien (différent de Josué Stegmann qui a écrit lui-même contre eux), qui n'a pas encore &é imprimée que je sache ; de l'autre cóté un Keslerus (2), théologien de Saxe, a écrit une logique et quelques autres sciences philosophiques opposées expres aux sociniens. On peut dire généralement que les sociniens vont trop vite à rejeter tout ce qui n'est pas conforme à l'ordre de la nature, lors méme qu'ils n'en sauraient prouver absolument l'impossibilité. Mais aussi leurs adversaires quelquefois vont trop loin et poussent le mystére jusqu'aux bords de la contradiction ; en quoi ils font du tort à la vérité qu'ils tâchent de défendre. et je fus surpris de voir un jour dans la Somme de théologie du P. Honoré Fabry (3), qui d'ailleurs a été un des plus habiles de son ordre, qu'il niait dans les choses divines (comme font encore quelques autres théologiens) ce grand principe qui dit: « que les choses qui sont les mémes avec une troisième sont les mêmes entre elles. » C'est donner cause gagnée aux adversaires sans y penser et óter toute certitude à tout raisonnement. [| faut dire plutôt que ce principe y est mal appliqué. Le méme auteur rejette dans sa Philosophie les distinctions virtuelles,

(Li SrEcMANNUS Joachim}, socinien, né dans le Brandebourg, mort en 1632. On a de lui des ouvrages de mathématiques et de théologie. Il eut du reste deux fréres, également sociniens, dontle plus jeune, Christophe, a publié une Dyade philosophique , Serait-ce le traite de métaphysique dont parle Leibniz ? P. J

(2; KESSLER (Andréas), 1595-1613. Il a écrit contre les sociniens ou photiniens : Photiniane Physicæ Eramnen, Wittimberg. 1856 ; MetapAysice Photinianæ Examen, 1618 ; Logiræ Pholinianæe Eramen, 1612,

(3) Fasry (Honoré). 1607-1688, jésuite philosophe et mathématicien francais; Synopsis grometrica, Lyon, 1669 ; l’hysica, Lyon, 1669 ; Summula Theologiæ, Lyon, 1669.

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que les scotistes mettent dans les choses créées, parce qu'elles renverseraient, dit-il, le principe de contradiction: et quand on lui objecte qu'il faut admettre ces distinctions en Dieu, il répond que la foi l'ordonne. Mais comment la foi peut-elle ordonner quoi que ce soit, qui renverse un principe sans lequel toute créance, affirmation ou négation serait vaine ? Il faut done nécessairement que deux propositions vraies en méme temps ne soient point tout à fait contradictoires ; et si À et C ne sont point la méme chose, il faut bien que B, qui est le même avec À, soit pris autrement que B, qui est le méme avec C. Nicolaus Vedelius (1), professeur de Genéve, et depuis de Deventer, a publié autrefois un livre intitulé Rationale theologicum, à qui Jean Musaeus (2), professeur d'léna (qui est une université évangélique en Thuringe), opposa un autre livre sur le méme sujet, c'est-à-dire sur l'usage de la raison en théologie. Je me souviens de les avoir considérés autrefois, et d'avoir remarqué que la controverse principale était embrouillée par des questions incidentes, comme lorsqu'on demande ce que c'est qu'une conclusion théologique, et s'il en faut juger par les termes qui la composent ou par le moyen qui la prouve, et par conséquent si Ockam (3) a eu raison ou non, de dire que la science d'une méme conclusion est la méme quel moyen qu'on emploie à la prouver. Et on s'arréte sur quantités d'autres minuties encore moins considérables qui ne regardent que les termes. Cependant Musaeus convenait lui-méme que les principes nécessaires d'une nécessité logique, c'est-à-dire dont l'opposé implique contradiction, doivent et peuvent être employés sûrement en théologie ; mais il avait sujet de nier que ce qui est seulement nécessaire d'une nécessité physique (c'est-à-dire fondée sur l'induction de ce qui se pratique dans la nature ou sur les lois naturelles, qui sont pour ainsi dire d'institution divine) suftit pour réfuter la créance d'un mystére ou d'un miracle; puisqu'il dépend de Dieu de changer le cours ordinaire des choses. C'est ainsi que selon l'ordre de la nature on peut assurer qu'une méme personne ne saurait être en méme temps mère et vierge, ou qu'un

(1) VEpELIvS (Nicolas), du Palatinat, mort vers 1612.

(2) Musarus (Jean), né en 1613 dans le comté de Schawrzbourg, mort en 1614. l'a fait un grand nombre d'ouvrages de polémique. P. J.

(3) Ockan (Guillaume d'), né à Ockam (comté de Larvey;, franciscain, adversaire du pape Jean XXII, grand défenseur du nominalisme, vivait dans la première moitié du xiv* siècle. Il fut disciple de Duns Scot. Ses écrits sont : Super libros Sententiarum subtilissimæ quæstiones, in-fol., Lyon, 1495 — Quodlibeta septem, in-fol., Paris, 1747. — Stwmnna logicæ, in-1*, Venise. 1591. P. J

corps humain ne saurait manquer de tomber sous les sens, quoique le contraire de l'un et de l’autre soit possible à Dieu. Vedelius aussi parait convenir de cette distinction. Mais on dispute quelquefois sur certains principes s'ils sont nécessaires logiquement, ou s'ils ne le sont que physiquement. Telle est la dispute avec les sociniens, si la substance peut être multipliée lorsque l'essence singulière ne l'est pas ; et la dispute avec les Zwingliens (1) si un corps ne peut étre que dans un lieu. Or il faut avouer que toutes les fois que la néces- sité logique n'est point démontrée, on ne peut présumer dans une proposition qu'une nécessité physique. Mais il me semble qu'il reste une question que les auteurs dont je viens de parler n'ont pas assez examinée, que voici : supposé que d'un cóté se trouve le sens littéral d'un texte de la sainte Écriture, et que de l'autre côté se trouve une grande apparence d'une impossibilité logique, ou du moins une impossibilité physique reconnue, s'il est plus raisonnable de renoncer au sens littéral ou de renoncer au principe philosophique? Il est sür qu'il y a des endroits, où l'on ne fait point difficulté de quitter la lettre, * comme lorsque l'Ecriture donne des mains à Dieu et lui attribue la colère, la pénitence, et autres affections humaines ; autrement il faudrait se ranger du cóté des anthropomorphites, ou de certains fanatiques d'Angleterre, qui crurent qu'Hérode avait été métamorphosé effectivement en renard, lorsque Jésus-Christ l'appela de ce nom. C'est ici que les regles d'interprétation ont lieu, et si elles ne fournissent rien qui combatte le sens littéral pour favoriser la maxime philosophique, et si d'ailleurs le sens littéral n'a rien qui attribue à Dieu quelque imperfection, ou entraine quelque danger dans la praüque de la piété, il est plus sür et méme plus raisonnable de le suivre. Ces deux auteurs que je viens de nommer disputent encore sur l'entreprise de Kekermann qui voulait démontrer la Trinité par la raison, comme ltaymond Lulle (2) avait aussi táché de faire autrefois. Mais Musaeus reconnait avec assez d'équité que, si la démonstra-

(1) Les Zwingliens, sectateurs de Zwiugle, réformateur suisse, né en Suisse, à Wildhaus, dans le comté de Tockenbourg. en 1184. Il introduisit la réforme en Suisse, en méme temps que Luther en Allemagne. 1l mourut en 1531, dans le combat de Cappel. Ses œuvres complètes ont été publiées à Zurich, en 4 vol. in-fol.. 1541-15. P. J.

(2; LULLE (Raymond), ne à Palma, dans l'ile de Majorque, en 1235, mort à Bougie en 1315, martyr des musulmans, aprés une vie trés romanesque et trés agitée, célèbre par l'invention du Grand Art, £ystéme qui réduisait tous les raisonnements à un mécanisme. Ses œuvres complètes ont été publiées à Mayence en 10 vol. in-fol., 1721. P. J.

tion de l'auteur réformé avait été bonne et juste, il n'v aurait rien eu à dire; qu'il aurait eu raison de soutenir par rapport à cet article que la lumiére du Saint-Esprit pourrait étre allumée par la philosophie. Ils ont agité aussi la question fameuse: si ceux qui, sans avoir eonnaissance de la révélation du Vieux ou Nouveau Testament, sont morts dans des sentiments d'une piété naturelle ont pu être sauvés par ce moyen et obtenir rémission de leurs péchés ? L'on sait que Clément d'Alexandrie (1), Justin martyr (2) et saint Chrysostome (3) en quelque facon y ont incliné, et méme je fis voir autrefois à M. Pélisson (4) que quantité d'excellents docteurs de l'Église romaine, bien loin de condamner les protestants non opiniátres, ont méme voulu sauver des paiens et soutenir que les personnes dont je viens de parler avaient pu étre sauvées par un acte de contrition, c'est-à-dire de pénitenec fondée sur l'amour de bienveillance, en vertu duquel on aime Dieu sur toutes choses, parce que ses perfections le rendent souverainement aimable. Ce qui fait qu'ensuite on est porté de tout son cœur à se conformer avec sa volonté et à imiter ses perfections pour nous mieux joindre avec lui, puisqu'il parait juste que Dieu ne refuse point sa gràce à ceux qui sont dans de tels sentiments. Et sans parler d'Érasme (5) et de Ludovicus

(1) CLEMENT D'ALEXANDRIE, né dans celle ville, selon les uns, à Athènes selon les autres, vers le milieu du second siècle. 11 mourut vers 220. — Son principal ouvrage, les Stromaltes, sont une mine pour l'histoire de la philosophie. — Il y a plusieurs éditions de ses œuvres complètes. La plus estimée est celle d'Oxford, in-fol., 1715; la plus récente celle de Leipzig, 4 vol. in-12, 1831- 1334. P.].

(2) SAINT Justis, né à Sichem en Palestine, l'an 59 de Jésus-Christ. mort martyr à Rome en 167. Ses principaux ouvrages sont : l*le Trailé de lu monarchie ou de l'Unité de Dieu : 2° le Discours aux Grecs : 3° les deux -{pologies: 4° Dialogue avec le juif Tryphon. Une des meilleures éditions de ses œuvres complètes est celle de Paris, in-fol,, 1636. On en a donné une récente eu Allemagne, en 2 vol in-3^, P...

(3) CHRYSOSTUME (saint Jean), l'un des plus illustres Peres de l'Eglise, né à Antioche en 341, évéque de Constantinople en 398, mort dans cette ville en 407. Ses œuvres complètes ont été publiées en grec et latin par le F. Montfaucon, 1715, 13 vol. in-fol., et à Eton en 1612 par le chevalier Henri Savitlle, 9 vol. in-fol. On y remarquera (rois livres de la Providence écrits vers 380. cing Homélies sur la nature. incompréhensible de Dieu, et un grand nombre d'Homelies sur (a morale. P. J.

(4; PEÉLISSON, de l'Académie française, né à Béziers en 1624, mort en 1692, célèbre par sa defense de Fouquet et par son Histoire de l'.leadémie française, Paris, 1853, in-8°. P.J.

(5; ÉRASME, célèbre humaniste du xvit siècle, né à Rotterdam en 1467, voyagea en Italie, en Angleterre, et dans d'autres pays jusqu'en 1521 où il se fixa à Bâle ; il y mourut en 1536. Ses œuvres complètes furent publiées à Bâle (9 vol. in-fol.), et réimprimées à Leyde en 1703, 10 tomes in-fol. Parmi ces

Vivès (1), je produisis le sentiment de Jacques Payva Andradius (2), docteur portugais fort célèbre de son temps, qui avait été un des théologiens du concile de Trente et qui avait dit même que ceux qui n'en convenaient pas faisaient Dieu cruel au suprême degré (neque enim, inquit, ànmanitas deterior ulla. esse potest). M. Pélisson eut de la peine à trouver ce livre dans Paris, marque que des auteurs estimés dans leur temps sont souvent négligés ensuite. C'est ce qui a fait juger à M. Bayle (3) que plusieurs ne citent Andradius que sur la foi de Chemnitius (4) son antagoniste. Ce qui peut bien étre; mais pour moi je l'avais lu avant que de l'alléguer. Et sa dispute avec Chemnitiusl'a rendu célèbre en Allemagne, car il avait écrit pour les jésuites contre cet auteur, et on trouve dans son livre quelques particularités touchant l'origine de cette fameuse compagnie. J'ai remarqué que quelques protestants nommaient Andradiens ceux qui étaient de son avis sur la matiére dont je viens de parler. Il y a eu des auteurs qui ont écrit exprès du salut d'Aristote sur ces mémes principes avec approbation des censeurs. Les livres aussi de Collins (5) en latin et de Mgr La Mothe Le Vayer (6) en français sur le salut des paiens sont fort connus. Mais un certain Franciscus

ouvrages, on connait surtout ses Colloques, les -idages, l'Éloge de la Folie (Encomium morie). Venise, 1515, in-8°. P. J.

(1) Viv£s (Louis), célèbre érudit du xvit siècle, né à Valence en 1192, mort à Bruges en 1540. Ses nombreux ouvrages sont consacrés à l’érudition ; on y remarquera cependant son traité De initiis, sectis et laudibus philosophie : c'est un des premiers essais d'histoire de la philosophie. P. J.

(2) ANbRADA {Payva d'), né à Coimbre en 1328, mort en 1575. On a de lui: Orthodorarum questionum. libri X. contra Chemnitzii petulantem audaciam, Venise, 1564, in-1*, et Defensio Trid. fidei libri XI adversus hereticorum calumnias. Lisbonne, 1578, in-4*. P. J.

(3) Bayer (Pierre), célèbre critique, philosophe, controversiste du xvii? siècle, né au Carlat (comté de Foix) en 1617, professeur de philosophie à Sedan en 1675 et à Rotterdam en 1631, mort en 1706. Ses principaux ouvrages sont: Pensées diverses sur la comóte, 10*2; Critique générale de l'histoire du calvinisme de Mainbourg: Nouvelles de la République des lettres, publication périodique, et enfin son célèbre firlionnaire historique et critique, 1696, On a publié à La Haye en 1727-31 et 1737 en 4 vol. in-fol. les ŒÆurres diverses de P. Bayle. P. J.

(4) CHEMNITZ (Martin, théologien protestant, disciple de Mélanchton, né à Bretzen, dans le Brandebourg, en 1522, mort en 1586, célèbre par son Examen Concilii Tridentini, Francfort, 1585, 4 vol. in-fol. b. J.

(5; Couuixs (Antoine). philosophe anglais, né à Heston en 1676, mort en 1729. On a de lui un Essai sur l'usage de lu raison, 1707, et une Recherche philosophique sur la liberté de l'homme, Londres, 1711. P. J.

(6; La MoTHE LE VavrEn, savant et philosophe du xvut siècle, né à Paris en 1588, mort en 16072. Il professait la philosophie sceptique. Son principal ouvrage est: Cinq. Dialogues faits & linitation des Anciens par Horatius Tubéron (1671). Ses œuvres completes ont été publiées à Dresde, 15 vol. in-8* (1766).

Puccius (1) allait trop loin. Saint Augustin, tout habile et pénétrant qu'il a été, s'est jeté dans une autre extrémité, jusqu'à condamner les enfants morts sans baptéme, et les scolastiques paraissent avoir eu raison de l'abandonner; quoique des personnes habiles d'ailleurs, et quelques-unes d'un grand mérite, mais d'une humeur un peu misanthrope à cet égard, aient voulu ressusciter cette doctrine de ce Père et l'aient peut-être outrée. Et cet esprit peut avoir eu quelque influence dans la dispute entre plusieurs docteurs trop animés ; et les jésuites missionnaires de la Chine, ayant insinué que les anciens Chinois avaient eu la vraie religion de leur temps et deS vrais saints et que la doctrine de Confucius n'avait rien d'idolátre ni athée, il semble qu'on a eu plus de raison à Rome de ne pas vouloir condamner une des plus grandes nations sans l'entendre. Bien nous en prend que Dieu est plus philanthrope que les hommes. Je connais des personnes qui, croyant marquer leur zéle par des sentiments durs, s'imaginent qu'on ne saurait croire le péché originel sans être de leur opimion, mais c'est en quoi ils se trompent. Et il ne s'ensuit point que ceux qui sauvent les paiens ou autres, qui manquent des secours ordinaires, le doivent attribuer aux seules forces de la nature /quoique peut-étre quelques Péres aient été de cet avis), puisqu'on peut soutenir que Dieu, en leur donnant la grâce d'exciter un acte de contrition, leur donne aussi, soit explicitement, soit virtuellement, mais toujours surnaturellement, avant que de mourir, quand ee ne serait qu'aux derniers moments, toute la lumiere de la foi et toute. l'ardeur de la charité qui leur est nécessaire pour le salut. Et c'est ainsi que des réformes expliquent chez Vedelius le sentiment de Zwinglius, qui avait été aussi exprès sur ce point du salut des hommes vertueux du paganisme, que les docteurs de l'Église romaine l'ont pu étre. Aussi cette doctrine n'a-t-elle rien de commun pour cela avec la doctrine particuliere des pélagiens ou des demi-pélagiens dont on sait que Zwingle était fort éloigne. Et puisqu'on enseigne contre les pélagiens une grâce surnaturelle en tous ceux qui ont la foi (en quoi conviennent les trois religions reçues, excepté peut-étreles disciples de M. Pajon i2:. et qu'on accorde méme

1) Pucci ‘Francois’, théologien du xvie sieele, inclinant au socinianisme, ne à Florence, mort en 1600 après s'être rétracté, On a de lui uu traité De Zi mortalitate naturali primi hominis «nte peccatum et De Christi salvaloris efficaci. tale, etc. Gouda, 1592, in-#°. P. J.

(2) Pasox (Claude), théologien protestant, né à Romorantin en 1626, mort prés d'Orléans en 1681. Ses opinions se rapprochaient de celles d'Arminius.

ou la foi ou des mouvements approchants aux enfants qui reçoivent le baptême, il n’est pasextraordinaire d'en accorder autant, au moins à l'article de la mort, aux personnes de bonne volonté qui n'ont pas eu le bonheur d'étre instruitsà l'ordinaire par le christianisme. Mais le parti le plus sage est de ne rien déterminer sur des points si peu connus, et de se contenter de juger en général que Dieu ne saurait rien faire qui ne soit plein de bonté et de justice: melius est dubilare de occultis quam litigare de incertis. (Augustin, Lib. VIII, Genes, ad litt. c. v.)

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