‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 3)Chapitre 11 sur 67 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

407. Jusqu'ici nous nous sommes attachés à donner une exposition ample et distincte de toute cette matière : et quoique nous n'ayons pas encore parlé des objections de M. Bayle en particulier, nous avons tâché de les prévenir, et de donner les moyens d'y répondre. Mais comme nous nous sommes chargés du soin d'y satisfaire en détail, nonseulement parce qu'il y aura peut-être encore des endroits qui mériteront d'être éclaircis, mais encore parce que ses instances sont ordinairement pleines d'esprit et d'érudition, et servent à donner un plus grand jour à cette controverse ; il sera bon d'en rapporter les principales qui se trouvent dispersées dans ses ouvrages, et d'y joindre nos solutions. Nous avons remarqué d'abord « que Dieu concourt au mal » moral, et au mal physique, et à l'un et à l'autre d'une » manière morale et d'une manière physique ; et que » l'homme y concourt aussi moralement et physiquement » d'une manière libre et active , qui le rend blâmable et » punissable. » Nous avons montré aussi que chaque point a sa difficulté : mais la plus grande est de soutenir que Dieu concourt moralement au mal moral, c'est-à-dire au péché,

sans être auteur du péché, et même sans en être complice.

108. Il le fait en le permettant justement, et en le dirigeant sagement au bien, comme nous l'avons montré d'une manière qui paraît assez intelligible. Mais comme c'est en cela que M. Bayle se fait fort principalement de battre en ruine ceux qui soutiennent qu'il n'y a rien dans la foi qu'on ne puisse accorder avec la raison, c'est aussi particulièrement ici qu'il faut montrer que nos dogmes sont munis d'un rempart, même de raisons capables de résister au feu de ses plus fortes batteries, pour nous servir de son allégorie. Il les a dressées contre nous dans le chapitre cxljv de sa Réponse aux questions d'un Provincial, tom. III, p. 812, où il renferme la doctrine théologique en sept propositions, et y oppose dix-neuf maximes philosophiques, comme autant de »ros canons capables de faire brèche dans notre rempart. Commençons par les propositions théologiques.

109. I. « Dieu, dit-il, l'Être éternel et nécessaire, infini- » ment bon, saint, sage et puissant, possède de toute éternité • une gloire et une béatitude , qui ne peuvent jamais ni » croître ni diminuer. » Cette proposition de M. Bayle n'est pas moins philosophique que théologique. De dire que Dieu possède une gloire quand il est seul , c'est ce qui dépend de la signification du terme. L'on peut dire avec quelques-uns, que la gloire est la satisfaction qu'on trouve dans la connaissance de ses propres perfections; et dans ce sens Dieu la possède toujours : mais quand la gloire signifie que les autres en prennent connaissance , l'on peut dire que Dieu ne l'acquiert que quand il se fait connaître à des créatures intelligentes : quoiqu'il soit vrai que Dieu n'obtient pas par là un nouveau bien, et que ce sont plutôt les créatures raisonnables qui s'en trouvent bien, lorsqu'elles envisagent comme il faut la gloire de Dieu.

110. II. « Il se détermina librement à la production des » créatures, et il choisit entre une infinité d'êtres possibles, » ceux qu'il lui plut, potir leur donner l'existence et com- » poser l'univers, et laissa tous les autres dans le néant. » Cette proposition est aussi très-conforme à cette partie de la

philosophie qui s'appelle la théologie naturelle, tout comme la précédente. Il faut appuyer un peu sur ce qu'on dit ici, qu'il choisit les êtres possibles qu'il lui plut. Car il faut considérer que lorsque je dis, cela me plaît, c'est autant que si je disais, je le trouve bon. Ainsi c'est la bonté idéale de l'objet, qui plaît, et qui le fait choisir parmi beaucoup d'autres qui ne plaisent pas, ou qui plaisent moins, c'est-àdire qui renferment moins de cette bonté qui me touche. Or il n'y a que les vrais biens, qui soient capables de plaire à Dieu : et par conséquent ce qui plaît le plus à Dieu, et qui se fait choisir, est le meilleur.

141. III. « La nature humaine ayant été du nombre des » êtres qu'il voulut produire, il créa un homme et une » femme, et leur accorda entre autres faveurs le franc-ar- » bitre; de sorte qu'ils eurent le pouvoir de lui obéir; mais » il les menaça de la mort, s'ils désobéissaient à l'ordre qu'il » leur donna de s'abstenir d'un certain fruit. » Cette proposition est révélée en partie, et doit être admise sans difficulté, pourvu que le franc-arbitre soit entendu comme il faut, suivant l'explication que nous en avons donnée.

412. IV. « Ils en mangèrent pourtant, et dès lors ils furent » condamnés eux et toute leur postérité aux misères de cette » vie, à la mort temporelle et à la damnation éternelle, et . * assujettis à une telle inclination au péché, qu'ils s'y aban- » donnent presque sans fin et sans cesse. » Il y a sujet de juger que l'action défendue entraîna par elle-même ces mauvaises suites en vertu d'une conséquence naturelle, et que ce fut pour cela même, et non pas par un décret purement arbitraire, que Dieu l'avait défendue : c'était à peu près comme on défend les couteaux aux enfants. Le célèbre Fludd ou de Fluctibus, anglais, fit autrefois un livre de Vita, Morte et Resurrectione, sous le nom de R. Otreb, où il soutint que le fruit de l'arbre défendu était un poison : mais nous ne pouvons pas entrer dans ce détail. Il suffit que Dieu a défendu uue chose nuisible ; il ne faut donc point s'imaginer que Dieu y ait fait simplement le personnage de législateur, qui donne une loi purement positive, ou d'un juge qui impose et inflige

une peine par un ordre de sa volonté, sans qu'il y ait de la connexion entre le mal de coulpe et le mal de peine. Et il n'est point nécessaire de se figurer que Dieu justement irrité a mis une corruption tout exprès dans l'àme et dans le corps de l'homme, par une action extraordinaire pour le punir : à peu près comme les Athéniens donnaient le suc de la ciguë à leurs criminels. M. Bayle le prend ainsi, V parle comme si la corruption originelle avait été mise dans l'àme du premier homme par un ordre et par une opération de Dieu. C'est ce qui lui fait objecter (Rép. au Provinc, ch. clxxviii, p. 1218, tom. III), « que la raison n'approuverait point le monarque, » qui pour châtier un rebelle, condamnerait lui et ses des-

* cendants à être inclinés à se rebeller. » Mais ce châtiment arrive naturellement aux méchants, sans aucune ordonnance d'un législateur, et ils prennent goût au mal. Si les ivrognes engendraient des enfants inclinés au même vice par une suite naturelle de ce qui se passe dans les corps, ce serait une punition de leurs progéniteurs, mais ce ne serait pas une peine de la loi. Il y a quelque chose d'approchant dans les suites du péché du premier homme. Car la contemplation de la divine Sagesse nous porte à croire que le règne de la nature sert à celui de la grâce ; et que Dieu comme architecte a tout fait comme il convenait à Dieu considéré comme monarque. Nous ne connaissons pas assez ni la nature du fruit défendu, ni celle de l'action, ni ses effets, pour juger du détail de cette affaire : cependant il faut rendre cette justice à Dieu, de croire qu'elle renfermait quelque autre chose quo ce que les peintres nous représentent.

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