V. « Il lui a plu par son infinie miséricorde de déli
* vrer un très-petit nombre d'hommes de cette condamnation, » et en les laissant exposés pendant cette vie à la corruption » du péché et à la misère, il leur a donné des assistances qui » les mettent en état d'obtenir la béatitude du paradis qui ne
* finira jamais. » Plusieurs anciens ont douté si le nombre des damnés est aussi grand qu'on se l'imagine, comme je l'ai déjà remarqué ci-dessus ; et il parait qu'ils ont cru qu'il y a quelque milieu entre la damnation éternelle, et la parfaite
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béatitude. Mais nous n'avons point besoin de ces opinions» et il suffit de nous tenir aux sentiments reçus dans l'Eglise : où il est bon de remarquer, que cette proposition de M. Bayle est conçue suivant les principes de la grâce suffisante, donnée à tous les hommes, et qui leur suffit, pourvu qu'ils aient une bonne volonté. Et quoique M. Bayle soit lui-même pour le parti opposé, il a voulu (comme il dit à la marge) éviter les termes qui ne conviendraient pas au système des décrets postérieurs à la prévision des événements contingents.
114. VI. « Il a prévu éternellement tout ce qui arriverait, » il a réglé toutes choses et les a placées chacune en son lieu, » et il les dirige et gouverne continuellement selon son » plaisir ; tellement que rien ne se fait sans sa permission ou » contre sa volonté, et qu'il peut empêcher comme bon lui » semble autant et toutes les fois que bon lui semble, tout ce » qui ne lui plaît pas, le péché par conséquent, qui est la » chose du monde qui l'offense et qu'il déteste le plus ; et pro- » duire dans chaque âme humaine toutes les pensées qu'il » approuve. » Cette thèse est encore purement philosophique, c'est-à-dire connaissable par les lumières de la raison naturelle. Il est à propos aussi, comme on a appuyé dans la thèse 2, sur ce qui plaît, d'appuyer ici sur ce qui semble bon, c'est-à-dire sur ce que Dieu trouve bon de faire. Il peut éviter ou écarter, comme bon lui semble, tout ce qui ne lui plaît pas ; cependant il .faut considérer que quelques objets de son éloignèrent, comme certains maux, et surtout le péché, que sa volonté antécédente repoussait, n'ont pu être rejetés par sa volonté conséquente ou décrétoire, qu'autant que le portait la règle du meilleur, que le plus sage devait choisir, après avoir tout mis en ligne de compte. Lorsqu'on dit que le péché l'offense le plus, et qu'il le déteste le plus, ee sont des manières de parler humaines. Car Dieu, à proprement parler, ne saurait être offensé, c'est-à-dire lésé, incommodé, inquiété, ou mis en colère ; et il ne déteste rien de ce qui existe, supposé que détester quelque chose soit la regarder avec abomination, et d'une manière qui nous cause un dégoût, qui nous fasse beaucoup de peine, qui nous fasse mal au cœur ;
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, ETC. PART. IL m
car Dieu ne saurait souffrir ni chagrin, ni douleur, ni incommodité ; il est toujours parfaitement content et à son aise. Cependant ces expressions dans leur vrai sens sont bien fondées. La souveraine bonté de Dieu fait que sa volonté antécédente repousse tout mal, mais le mal moral plus que tout autre : elle ne l'admet aussi que pour des raisons supérieures invincibles, et avec de grands correctifs qui en réparent les mauvais effets avec avantage. Il est vrai aussi que Dieu pourrait produire dans chaque âme humaine toutes les pensées qu'il approuve ; mais ce serait agir par miracle, plus que son plan, le mieux conçu qu'il soit possible, ne le porte.
115. VII. « Il offre des grâces à des gens qu'il sait ne les » devoir pas accepter, et se devoir rendre par ce refus plus * criminels qu'ils ne le seraient s'il ne les leur avait pas » offertes ; il leur déclare qu'il souhaite ardemment qu'ils les » acceptent, et il ne leur donne point les grâces qu'il sait » qu'ils accepteraient. » Il est vrai que ces gens deviennent plus criminels par leur refus, que si l'on ne leur avait rien offert, et que Dieu le sait bien ; mais il vaut mieux permettre leur crime, qu'agir d'une manière qui rendrait Dieu blâmable lui-même, et ferait que les criminels auraient quelque droit de se plaindre, en disant qu'il ne leur était pas possible de mieux faire, quoiqu'ils l'aient ou l'eussent voulu. Dieu veut qu'ils reçoivent ses grâces dont ils sont capables, et qu'ils les acceptent; et il veut leur donner particulièrement celles qu'il prévoit qu'ils accepteraient ; mais c'est toujours par une volonté antécédente, détachée ou particulière, dont l'exécution ne saurait avoir toujours lieu dans le plan général des choses. Cette thèse. est encore du nombre de celles que la philosophie n'établit pas rfïoins que la révélation ; de même que trois autres des sept que nous venons de mettre ici, n'y ayant eu que la troisième, la quatrième et la cinquième qui aient eu besoin de la révélation.
116. Voici maintenant les dix-neuf maximes philosophiques, que M. Bayle oppose aux sept propositions th&logiques.
I. <* Gomme l'Être infiniment parfait trouve en lui-même » une gloire et une béatitude qui ne peuvent jamais ni di- » minuer, ni croître, sa bonté seule Ta déterminé à créer cet » univers ; l'ambition d'être loué, aucun motif d'intérêt de
* conserver ou d'augmenter sa béatitude et sa gloire, n'y ont » eu part. »
Cette maxime est très-bonne ; les louanges de Dieu ne lui servent de rien, mais elles servent aux hommes qui le louent, et il a voulu leur bien. Cependant quand on dit que la bonté seule a déterminé Dieu à créer cet univers, il est bon d'ajouter que sa bonté Ta porté antécédemment à créer et à produire tout bien possible ; mais que sa sagesse en a fait le triage, et a été cause qu'il a choisi le meilleur conséquemment ; et enfin que sa puissance lui a donné le moyen d'exécuter actuellement le grand dessein qu'il a formé.
417. IL « La bonté de l'Être infiniment parfait est infinie, » et ne serait pas infinie si l'on pouvait concevoir une bonté » plus grande que la sienne. Ce caractère d'infinité convient
* à toutes ses autres perfections, à l'amour de la vertu, à la » haine du vice, etc., elles doivent être les plus grandes que » l'on puisse concevoir. (Voyez M. Jurieu (1) dans les trois
* premières sections du Jugement sur les Méthodes, oii il rai- » sonne continuellement sur ce principe, comme sur une > première notion. Voyez aussi dans M. Wittichius(2), de Pro-
* videniia Dei, n. 12, ces paroles de saint Augustin, lib. I de » doctrina Christ., ch. vu : « Cum cogitatur Deus, ita cogi- » tatur, ut aliquid, quo nihil melius sit atque sublimius. Et
(1) Jurieu, célèbre théologien protestant, né à User près de Blois en 1637, professeur à l'Académie de Sedan, mort à Rotterdam en 1713. On a de lui une Histoire du Calvinisme (Rotterdam, 1682, 2 vol. in-^J) ; — Le Tableau du socinianisme (La Haye, 1691, in-12). — On lui attribue aussi Les Soupirs de la France esclave (in-4°, 1689-1690), célèbre et virulent pamphlet contre Louis XIV. P. J.
(2) WUtichius, théologien réformé, a introduit le cartésianisme dans les écoles. Né à Brieg, mort à Leyde en 1687. — Son principal ouvrage est : Consensus veritatis revelate cum veritate philosophica à Cartesio délecta (Leyde, in-4% 1682). — On a de lui un Anti-Spinosa (Amsterdam, 1690, in-4«). P. J.
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, ETC. PART. ». f8i
» paulo post : Nec quisquam inveniri potest, qui hoc Deum » credat esse, quo melius aliquid est.) »
Cette maxime est parfaitement à mon gré, et j'en tire cette conséquence, que Dieu fait le meilleur qui soit possible ; autrement ce serait borner l'exercice de sa bonté, ce qui serait borner sa bonté elle-même, si elle ne l'y portait pas, s'il manquait de bonne volonté ; ou bien ce serait borner sa sagesse et sa puissance, s'il manquait de la connaissance nécessaire pour discerner le meilleur et pour trouver les moyens de l'obtenir ; ou s'il manquait des forces nécessaires pour employer ces moyens. Cependant il y a del'ambiguité à dire que l'amour de la vertu et la haine du vice sont infinies en Dieu ; si cela était vrai absolument et sans restriction, dans l'exercice même, il n'y aurait point de vice dans le monde. Mais quoique chaque perfection de Dieu soit infinie en elle-même, elle n'est exercée qu'à proportion de l'objet, et comme la nature des choses le porte ; ainsi l'amour du meilleur dans le tout l'emporte sur toutes les autres inclinations ou haines particulières ; il est le seul dont l'exercice même soit absolument infini, rien ne pouvant empêcher Dieu de se déclarer pour le meilleur ; et quelque vice se trouvant lié avec le meilleur plan possible, Dieu le permet.