‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 3)Chapitre 15 sur 67 · Autre conséquence affreuse (poursuit M. Bayle) : «la · texte numérisé non relu

Autre conséquence affreuse (poursuit M. Bayle) : «la

* fatalité de toutes choses revient : il n'aura pas été libre à » Dieu d'arranger d'une autre manière les événements, puisai que le moyen qu'il a choisi de manifester sa gloire était le

* seul qui fût convenable à sa sagesse. » Cette prétendue fatalité ou nécessité n'est que morale, comme nous venons de montrer : elle n'intéresse point la liberté; au contraire, elle en suppose le meilleur usage : elle nefaitpointqueles objets que Dieu ne choisit passoientimpossibles. « Que deviendra donc, » ajoute-t-il, le franc arbitre de l'homme? n'y aura-t-il pas » eu nécessitéet fatalité qu'Adam péchât? Car s'il n'eût point » péché, il eût renversé le plan unique que Dieu s'était fait > nécessairement. » C'est encore abuser des termes. Adam péchant librement était vu de Dieu parmi les idées des possibles, etDieu décerna de l'admettre à l'existence tel qu'il Ta vu : ce décret ne change point la nature des objets : il ne rend point nécessaire ce qui était contingent en soi, ni impossible ce qui était possible.

232. M. Bayle poursuit (p. 892) : « Le subtil Scot affirme » avec beaucoup de jugement, que si Dieu n'avait point de » liberté d'indifférence, aucune créature ne pourrait avoir » cette espèce de liberté. » J'en demeure d'accord, pourvu

qu'on n'entende point une indifférence d'équilibre, où il n'y ait aucune raison qui incline d'un côté plus que de l'autre. M. Bayle reconnaît (plus bas, au chap. CLxvin,p. 4), que ce qu'on appelle indifférence n'exclut point les inclinations et les plaisirs prévenants. Il suffit donc qu'il n'y ait point de nécessité métaphysique dans l'action qu'on appelle libre, c'est-à-dire il suffit qu'on choisisse entre plusieurs partis possibles.

233. Il poursuit encore (audit ch. clvii, p. 893) : « Si Dieu

> n'est point déterminé à créer le monde par un mouvement

* libre de sa bonté, mais par les intérêts de sa gloire, qu'il » aime nécessairement, et qui est la seule chose qu'il aime,

> car elle n'est point différente de sa substance : et si l'amour

* qu'il a pour lui-même l'a nécessité à manifester sa gloire » par le moyen le plus convenable, et si la chute de l'homme » a été ce moyen-là , il est évident que cette chute est arrivée

* de toute nécessité, et que l'obéissance d'Eve et Adam aux » ordres de Dieu était impossible. » Toujours le même abus. L'amour que Dieu se porte lui est essentiel, mais l'amour de sa gloire, ou la volonté de la procurer, ne Test nullement: l'amour qu'il a pour lui-même ne l'a point nécessité aux actions au dehors, elles ont été libres; et puisqu'il y avait des plans possibles, où les«premiers parents ne pécheraient point, leur péché n'était donc point nécessaire. Enfin, nous disons en effet ce que M. Bayle reconnaît ici, que Dieu s'est déterminé à créer le monde par un mouvement libre de sa bonté; et nous ajoutons, que ce même mouvement l'a porté au meilleur.

234. La même réponse a lieu contre ce que M. Bayle dit (ch. clxv, p. 1071) : « Le moyen le plus propre pour par-

* venir à une fin, est nécessairement unique (c'est fort bien

* dit, au moins dans les cas où Dieu a choisi) : Donc si Dieu » a été porté invinciblement à se servir de ce moyen, il s'en

* est servi nécessairement. * (Il y a été porté certainement, il y a été déterminé, ou plutôt il s'y est déterminé : mais ce qui est certain n'est pas toujours nécessaire, ou absolument invincible; la chose pouvait aller autrement, mais cela n'est

point arrivé, et pour cause. Dieu a choisi entre de différents partis tous possibles : ainsi, métaphysiquement parlant, il pouvait choisir ou faire ce qui ne fût point le meilleur; mais il ne le pouvait point moralement parlant. Servons-nous d'une comparaison de géométrie. Le meilleur chemin d'un point à un autre (faisant abstraction des empêchements et autres considérations accidentelles du milieu) est unique; c'est celui qui va par la ligne la plus courte, qui est la droite. Cependant il y a une infinité de chemins d'un point à un autre. Il n'y a donc point de nécessité qui m'oblige d'aller par la ligne droite ; mais aussitôt que je choisis le meilleur, je suis déterminé à y aller, quoique ce ne soit qu'une nécessité morale dans le sage ; c'est pourquoi les conséquences suivantes tombent.) <c Donc il n'a pu faire que ce qu'il a fait. » Donc ce qui n'est point arrivé ou n'arrivera jamais, est abso- » lument impossible : » (ces conséquences tombent, dis-je: car puisqu'il y a bien des choses qui ne sont jamais arrivées et n'arriveront jamais, et qui cependant sont concevables distinctement, et n'impliquent aucune contradiction ; comment peut-on dire qu'elles sont absolument impossibles? M. Bayle a réfuté cela lui-même dans un endroit opposé aux Spinosistes que nous avons cité ci-dessus, et il a reconnu plusieurs fois qu'il n'y a d'impossible que ce qui implique contradiction : maintenant il change de style et de termes.) « Donc la persévérance d'Adam dans l'innocence à été tou- » jours impossible ; donc sa chuteétait absolument inévitable, » et antécédemment même au décret de Dieu, car il impli- » querait contradiction que Dieu pût vouloir une chose oppo- » sée à sa sagesse : c'est au fond la même chose de dire, cela » est impossible à Dieu, et de dire, Dieu le pourrait faire, s'il » voulait, mais il ne peut pas le vouloir. » (C'est abuser des termes en un sens, que de dire ici, on peut vouloir, on veut vouloir : la puissance se rapporte ici aux actions que l'on veut. Cependant il n'implique point contradiction que Dieu veuille (directement ou permissivement) une chose qui n'implique point, et dans ce sens il est permis de dire que Dieu peut la vouloir.)

235. En un mot, quand on parle de la possibilité d'une chose, il ne s'agit pas des causes qui doivent faire ou empé-< cher qu'elle existe actuellement : autrement on changerait la nature des termes, et on rendrait inutile la distinction entre le possible et l'actuel ; comme Élisait Àbailard, et comme Wiclef paraît avoir fait après lui, ce qui les a fait tomber sans aucun besoin dans des expressions incommodes etchoquantes. C'est pourquoi, lorsqu'on demande si une chose est possible ou nécessaire, et qu'on y fait entrer la considération de ce que Dieu veut ou choisit, on change de question. Car Dieu choisit parmi les possibles, et c'est pour cela qu'il choisit librement, et qu'il n'est point nécessité : il n'y aurait point de choix ni de liberté, s'il n'y avait qu'un seul parti possible.

236. Il faut encore répondre aux syllogismes de M. Bayle, afin de ne rien négliger, de ce qu'un si habile homme a opposé : ils se trouvent au chap. eu de sa Réponse aux Questions cFun Provincial, p. 900, 901, tom. III.

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