SECOND SYLLOGISME
« L'ouvrage le plus digne de la sagesse de Dieu comprend » entre autres choses le péché de tous les hommes, et ladam- » nation éternelle de la plus grande partie des hommes.
» Or Dieu veut nécessairement l'ouvrage le plus digne de » sa sagesse.
» Il veut donc nécessairement l'ouvrage qui comprend » entre autres le péché de tous les hommes, et la damnation » éternelle de la plus grande partie des hommes. »
Passe pour la majeure, maison nie la mineure. Le^ décrets de Dieu son t toujours libres, quoique Dieu y soit toujours porté par des raisons qui consistent dans la vue du bien : car être nécessité moralement par la sagesse, être obligé par la considération du bien, c'est être libre, c'est n'être point nécessité métaphysiquement. Et la nécessité métaphysique seule, comme nous avons remarqué tant de fois, est opposée à la liberté.
238. Je n'examine point les syllogismes que M. Bayle objecte dans le chapitre suivant (ch. clii) contre le système des supralapsaires, et particulièrement contre le discours que Théodore de Bèze fit dans le colloque de Monlbelliard, Tan 1586. Ces syllogismes ont presque le même défaut que ceux que nous venons d'examiner ; mais j'avoue que le système même de Bèze ne satisfait point. Ce colloque aussi ne servit qu'à augmenter les aigreurs des partis. «Dieu a créé le monde » à sa gloire ; sa gloire n'est connue, selon Bèze, si sa misé- » ricorde et sa justice n'est déclarée : pour cette cause il a
* déclaré aucuns certains hommes de pure grâce à vie éter- » nelle, et aucuns par justejugement à damnation éternelle. » La miséricorde présuppose la misère, la justice présuppose » la coulpe (il pouvait ajouter qu'encore la misère suppose la
* coulpe). Ce pendant Dieu étant bon, voire la bonté même, il a » créé l'homme bon et juste, mais muable, et qui peut pécher » de sa franche volonté. L'homme n'est point chu à la volée » ou témérairement, ni par les causes ordonnées par quelque
* autre dieu, selon les manichéens, mais par la providence
> ue Dieu ; toutefois de telle sorte que Dieu ne fut point cn- » veloppé dans la faute : par autant que l'homme n'a point » été contraint de pécher. »
239. Ce système n'est pas des mieux imaginés : il n'est pas fort propre à faire voir la sagesse, la bonté et la justice de Dieu ; et heureusement il est presque abandonné aujourd'hui. S'il n'y avait point d'autres raisons plus profondes, capables de porter Dieu à la permission de la coulpe, source de la misère, il n'y aurait ni coulpe, ni misère dans le monde, car celles qu'on allègue ici ne suffisent point. Il déclarerait mieux sa miséricorde en empêchant la misère, et il déclarerait mieux sa justice en empêchant la coulpe, en avançant la vertu, en la récompensant. L'on ne voit pas aussi comment celui qui non-seulement fait qu'un homme puisse tomber, mais qui dispose les circonstances en sorte qu'elles contribuent à le faire tomber, n'en soit point qoupable, s'il n'y a d'autres raisons qui l'y obligent. Mais lorsqu'on considère que Dieu, parfaitement bon et sage, doit avoir produit toute la vertu, bonté, félicité, dont le meilleur plan de l'univers est capable ; et que souvent un mal dans quelques parties peut servir à un plus grand bien du tout; l'on juge aisément gue Dieu peut avoir donné place à l'infélicité, et permis même la coulpe, comme il a fait, sans en pouvoir être blâmé. C'est Tunique remède qui remplit ce qui manque à tous les Systèmes, de quelque manière qu'on range les décrets. Saint Augustin a déjà favorisé ces pensées, et l'on peut dire d'Eve ce que le poète dit de la main de Mutius Scaevola :
Si non ferrasset, fecerat illa minus.
240. Je trouve que le célèbre prélat (1) anglais, qui a fait un livre ingénieux de l'origine du mal, dont quelques passages ont été combattus par M, Bayle dans le second tome de
(!) Un prélat anglais, M. King, archevêque de Dublin, né à xVntrins en 1650, mort à Dublin en 1729, a écrit sur ÏÉtal des protestants d'Irlande, et un livre De Origine mali, sur le(jucl Leibniz a écrit lui-mômo quelques réflexions que Von verra plus loin. P. J.
il. W
s&Rép.aux Questions <Tun Provincial, quoiqu'il semble éloigné de quelques-uns des sentiments que j'ai soutenus ici, et paraisse recourir quelquefois à un pouvoir despotique, comme si la volonté de Dieu ne suivait pas les règles de la sagesse à Tégard du bien ou du mal, mais décernait arbitrairement qu'une telle ou telle chose doit passer pour bonne ou mauvaise : et comme si même la volonté de la créature, en tant que libre, ne choisissait pas, parce que l'objet lui parait bon, mais par une détermination purement arbitraire, indépendante de la représentation de l'objet. Cet évéque, dis-je, ne laisse pas de dire en d'autres endroits des choses qui semblent plus favorables à ma doctrine qu'à ce qui y paraît contraire dans la sienne. Il dit que ce qu'une cause infiniment sage et libre a choisi, est meilleur que ce qu'elle n'a point choisi. N'est-ce pas reconnaître que la bonté est l'objet et la raison de son choix? Dans ce sens on dira fort bien ici :
Sic placuit superis-, quaerere plura nefas.
ESSAIS
SUR
LA BONTÉ DE DIEU, LA LIBERTÉ DE L'HOMME ET L'ORIGINE DU MAL