‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 3)Chapitre 18 sur 67 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

241. Nous voilà débarrassés enfin de la cause morale du mal moral ; le mal physique, c'est-à-dire les souffrances, les misères, nous embarrasseront moins, étant des suites du mal moral. Pœna est malum passionis, quod infligitur ob malum acîionis, suivant Grotius. L'on pâlit, parce qu'on a agi ; l'on souffre du mal, parce qu'on fait du mal :

No3trorum causa malorum Nos sumus.

H est vrai qu'on souffre souvent pour les mauvaises actions d'autrui ; mais lorsqu'on n'a point de part au crime, l'on doit tenir pour certain que ces souffrances nous préparent un plus grand bonheur. La question du mal physique, c'est-à-dire, de l'origine des souffrances, a des difficultés communes avec celle de l'origine du mal métaphysique, dont les monstres et les autres irrégularités apparentes de l'univers fournissent des exemples. Mais il faut juger qu'encore les souffrances et les monstres sont dans l'ordre ; et il est bon de considérer non-seulement qu'il valait mieux admettre ces défauts et ces monstres, que de violer les lois générales, comme raisonne quelquefois le R. P. Malebranche ; mais aussi que ces monstres mêmes sont dans les règles, et se trouvent conformes à des volontés générales, quoique nous ne soyons point capables de démêler cette conformité. C'est comme il y a queL

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quefois des apparences d'irrégularité dans les mathématiques, qui se terminent enfin dans un grand ordre, quand on a achevé de les approfondir ; c'est pourquoi j'ai déjà remarqué ci-dessus, que dans mes principes tous les événements individuels, sans exception, sont des suites des volontés générales.

242. On ne doit point s'étonner que je tâche d'éclaircirces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures, où tout va dans Tordre, et où il y a moyen de les démêler par une méditation exacte, qui nous fait jouir, pour ainsi dire, de la vue des idées de Dieu. On peut proposer une suite ou série de nombres tout à fait irrégulière en apparence, où les nombres croissent- et diminuent variablement sans qu'il y paraisse aucun ordre ; et cependant celui qui saura la clef du chiffre, et qui entendra l'origine et la construction de cette suite de nombres, pourra donner une règle, laquelle étant bien entendue, fera voir que la série est tout à fait régulière, et qu'elle a même de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes ; une ligne peut avoir des tours et des retours, des hauts et des bas, des points de rebroussement et des points d'inflexion, des interruptions, et d'autres variétés, de telle sorte qu'on n'y voie ni rime, ni raison, surtout en ne considérant qu'une partie de la ligne; et cependant il se peut qu'on en puisse donner l'équation et la construction, dans laquelle un géomètre trouverait la raison et la convenance de toutes ces prétendues irrégularités ; et voilà comment il faut encore juger de celles des monstres, et d'autres prétendus défauts dans l'univers.

243. C'est dans ce sens qu'on peut employer ce beau mot de saint Bernard (1) (Ep. 276, ad Eugen. III) : Ordinatissimum est, minus interdum ordinate fieri aliquid : Il est dans le grand ordre, qu'il y ait quelque petit désordre ; et l'on peut

(1) Saint Bernard, illustre docteur du moyen âge, né a Fontaine en Bourgogne en 1091, mort dans l'abbaye de Claîrvaux en 1153, a prêché la seconde croisade. Ses principaux ouvrages sont : le traité De la Considéra' tion, adressé au pape Eugène III ; — Des Mœurs et des Devoirs des évêquts; — Delà grâce et du libre arbitre ; - Des Sermons et des Lettres. P. J-

même dire que ce petit désordre n'est qu'apparent dans le tout, et il n'est pas même apparent par rapport à la félicité de ceux qui se mettent dans la voie de Tordre,

244. En parlant des monstres, j'entends encore quantité d'autres défauts apparents. Nous ne connaissons presque que la superficie de notre globe, nous ne pénétrons guère dans son intérieur au delà de quelques centaines de toises ; ce que nous trouvons dans cette écorce du globe, paraît l'effet de quelques grands bouleversements. Il semble que ce globe a été un jour en feu, et que les rochers qui font la base de cette écorce de la terre, sont des scories restées d'une grande fusion ; on trouve dans leurs entrailles des productions de métaux et de minéraux, qui ressemblent fort à celles qui viennent de nos fourneaux ; et la mer tout entière peut être une espèce d'oieum per deliquium, comme l'huile de tartre se fait dans un lieu humide. Car lorsque la surface de la terre s'était refroidie après le grand incendie, l'humidité que le feu avait poussée dans l'air, est retombée sur la terre, en a lavé la surface, et a dissous et imbibé le sel fixe resté dans les cendres, et a rempli enfin cette grande cavité de la surface de notre globe pour faire l'Océan plein d'une eau salée.

245. Mais après le feu, il faut juger que la terre et l'eau n'ont pas moins fait de ravages. Peut-être que la croûte formée par le refroidissement, qui avait sous elle de grandes cavités, est tombée, de sorte que nous n'habitons que sur des ruines, comme entre autres M. Thomas Burnet(l), chapelain du feu roi de la Grande-Bretagne, a fort bien remarqué ; et plusieurs déluges et inondations ont laissé des sédiments, dont on trouve des traces et des restes, qui font voir que la mer a été dans les lieux qui en sont les plus éloignés aujourd'hui. Mais ces bouleversements ont enfin cessé, et le globe a pris la forme que nous voyons. Moïse insinue ces grands

.1) Burnet (Thomas), géologue et théologien écossais, né à Croflen 1G35, mort en 1715. — 11 a écrit : TeUuris theoria sacra (in-4f-, 1G80-89), admirée et analysée par Buffondans sa Théorie de la terre ; — Archxologia philosophka, sive de rerum originibus (1692), ouvrage qui excita de vifs mécontentements dans lo clergé anglican. P. J.

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changements en peu de mots : la séparation de la lumière et des ténèbres indique la fusion causée par le feu ; et la séparation de l'humide et du sec marque les effets des inondations. Mais qui ne voit que ces désordres ont servi à mener les choses au point où elles se trouvent présentement, que nous leur devons nos richesses et nos commodités, et que c'est par leur moyen que ce globe est devenu propre à être cultivé par nos soins? Ces désordres sont allés dans l'ordre. Les désordres, vrais ou apparents, que nous voyons de loin, sont les taches du soleil et les comètes : mais nous ne savons pas les usages qu'elles apportent, ni ce qu'il y a de réglé. Il y a eu un temps que les planètes passaient pour des étoiles errantes, maintenant leur mouvement se trouve régulier : peut-être qu'il en est de même des comètes ; la postérité le saura.

246. On ne compte point parmi les désordres l'inégalité des conditions, et M. Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que tout fût également parfait, pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs? pourquoi les fourmis ne sont pas des paons ! Et s'il fallait de l'égalité partout, le pauvre présenterait requête contre le riche, le valet contre le maître. Il ne faut pas que les tuyaux d'un jeu d'orgues soient égaux. M. Bayle dira, qu'il y a de la différence entre une privation du bien, et un désordre ; entre un désordre dans les choses inanimées, qui est purement métaphysique, et un désordre dans les créatures raisonnables, qui consiste dans le crime et dans les souffrances. Il a raison de les distinguer, et nous avons raison de les joindre ensemble. Dieu ne néglige point les choses inanimées ; elles sont insensibles, mais Dieu est sensible pour elles. Il ne néglige point les animaux : ils n'ont point d'intelligence, mais Dieu en a pour eux. Il se reprocherait le moindre défaut véritable qui serait dans l'univers, quand même il ne serait aperçu de personne.

247. Il semble que M. Bayle n'approuve point que les désordres qui peuvent être dans les choses inanimées, entrent en comparaison avec ceux qui troublent la paix et la félicité

des créatures raisonnables ; ni qu'on fonde en partie la permission du vice sur le soin d'éviter le dérangement des lois des mouvements. On en pourrait conclure, selon lui (Réponse posthume à J/. Jaque lot, p. 183) : * que Dieu n'a créé le » monde que pour faire voir sa science infinie de l'architec-

> ture et de la mécanique, sans que son attribut de bon et » d'ami de la vertu aient eu aucune part à la construction de » ce grand ouvrage. Ce Dieu ne se piquerait que de science ;

> aimerait mieux laisser périr tout le genre humain, que de » souffrir que quelques atomes aillent plus vite ou plus len-

> tement que les lois générales ne le demandent. » M. Bayle n'aurait point fait cette opposition, s'il avait été informé du système de l'harmonie générale que je conçois, jet qui porte que le règne des causes efficientes, et celui des causes finales, sont parallèles entre eux ; que Dieu n'a pas moins la qualité du meilleur monarque, que celle du plus grand architecte ; que la matière est disposée en sorte que les lois du mouvement servent au meilleur gouvernement des esprits ; et qu'il se trouvera par conséquent qu'il a obtenu le plus de bien qu'il est possible, pourvu qu'on compte les biens métaphysiques, physiques et moraux ensemble.

248. Mais (dira M. Bayle) Dieu pouvant détourner une infinité de maux par un petit miracle, pourquoi ne l'employaitil pas ! il donne tant de secours extraordinaires aux hommes tombés ; mais un petit secours de cette nature donné à Eve empêchait sa chute, et rendait la tentation du serpent inefficace. Nous avons assez satisfait à ces sortes d'objections par cette réponse générale, que Dieu ne devait point faire choix d'un autre univers, puisqu'il en a choisi le meilleur, et n'a employé que les miracles qui y étaient nécessaires. On lui avait répondu, que les miracles changent l'ordre naturel de l'univers ; il réplique, que c'est une illusion, et que le miracle des noces de Cana (par exemple) ne fit point d'autre changement dans l'air de la chambre, sinon qu'au lieu de recevoir dans ses pores quelques corpuscules d'eau, il recevait des corpuscules de vin. Mais il faut considérer que le meilleur plan des choses étant une fois choisi, rien n'y peut être changé.

249. Quant aux miracles (dont nous avons déjà dit quelque chose ci-dessus) ils ne sont pas tous peut-être d'une même sorte ; il y en a beaucoup apparemment que Dieu procure par le ihinistère de quelques substances invisibles, telles que les anges, comme le R. P. Malebranche le tient aussi ; et ces anges ou ces substances agissent selon les lois ordinaires de leur nature, étant jointes à des corps plus subtils et plus rigoureux que ceux que nous pouvons manier. Et de tels miracles ne le sont que comparativement, et par rapport à nous ; comme nos ouvrages passeraient pour miraculeux auprès des animaux, s'ils étaient capables de faire leurs remarques làdessus. Le changement de l'eau en vin pourrait être un miracle de cette espèce. Mais la création, l'incarnation, et quelques autres actions de Dieu passent toute la force des créatures, et sont véritablement des miracles, ou même dts mystères. Cependant si le changement de l'eau en vin à Gana était un miracle du premier rang, Dieu aurait changé par là tout le cours de l'univers, à cause de la connexion des corps ; ou bien il aurait été obligé d'empêcher encore miraculeusement cette connexion, et de faire agir les corps non intéressés dans le miracle, comme s'il n'en était arrivé aucun ; et après le miracle passé, il aurait fallu remettre, toutes choses, dans les corps intéressés mêmes, dans l'état où elles seraient venues sans le miracle ; après quoi tout serait retourné dans son premier canal. Ainsi ce miracle demandait plus qu'il ne paraît.

250. Pour ce qui est du mal physique des créatures, c'està-dire de leurs souffrances, M. Bayle combat fortement ceux qui tâchent de justifier par des raisons particulières la conduite que Dieu a tenue à cet égard. Je mets à part ici les souffrances des animaux, et je vois que M. Bayle insiste principalement sur celles des hommes, peut-être parce qu'il croit que les bêtes n'ont point de sentiment , et c'est par l'injustice qu'il y aurait dans les souffrances des bêtes, que plusieurs cartésiens ont voulu prouver qu'elles ne sont que des machines, quoniam sub Deo justo nemo innocens miser est; il est impossible qu'un innocent soit misérable sous un maître

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, ETC. P.HfcJ. Uf.; *9$

tel que Dieu. Le principe est bon, mais je ne crois pas qu'on en puisse inférer que les bétes n'ont point de sentiment, parce que je crois, qu'à proprement parler la perception ne suffit pas pour causer la misère, si elle n'est pas accompagnée de réflexion. 11 en est de même de la félicité : sans la réflexion, il n'y en a point.

0 fortunatos nimium, sua qui bona norintï

L'on ne saurait douter raisonnablement qu'il n'y ait de la douleur dans les animaux ; mnis il paraît que leurs plaisirs et leurs douleurs ne sont pas aussi vifs que dans l'homme ; car ne faisant point de réflexion, ils ne sont point susceptibles ni du chagrin qui accompagne la douleur, ni de la joie qui accompagne le plaisir. Les hommes sont quelquefois dans un état qui les approche des bêtes, et où ils agissent presque par le seul instinct, et par les seules impressions des expériences sensuelles ; et dans cet état, leurs plaisirs et leurs douleurs sont fort minces.

251. Mais laissons là les bêtes, et revenons aux créatures raisonnables. C'est par rapport à elles que M. Bayle agite cette question : s'il y a plus de mal physique, que de bien physique, dans le monde! (Rép. aux Questions dun Provinc, ch. lxxv, tom. II.) Pour la bien décider, il faut expliquer en quoi ces biens et ces maux consistent. Nous convenons que le mal physique n'est autre chose que le déplaisir, et je comprends là-dessous la douleur, le chagrin, et toute autre sorte d'incommodité. Mais le bien physique consiste-t-il uniquement dans le plaisir ! M. Bayle parait être dans ce sentiment ; mais je suis d'opinion qu'il consiste encore dans un état moyen, tel que celui de la santé. L'on est assez bien, quand on n'a point de mal : c'est un degré de la sagesse, de n'avoir rien de la folie :

Sapientia prima est, Stultitia caruisse.

C'est comme on est fort louable, quand on ne saurait être blâmé avec justice :

Si non culpabor, sat mini laudis erit.

298 THÉODIGÊE.

Et sur ce pied-là, tous les sentiments qui ne nous déplaisent pas, tous les exercices de nos forces qjii ne nous incommodent point, et dont l'empêchement nous incommoderait, sont des biens physiques, lors même qu'ils ne nous causent aucun plaisir ; car leur privation est un mal physique. Aussi ne nous apercevons-nous du bien de la santé, et d'autres biens semblables, que lorsque nous en sommes privés. Et sur ce pied-là, j'oserais soutenir que même en cette vie les biens surpassent les maux, que nos commodités surpassent nos incommodités, et que M. Descartes a eu raison d'écrire (tom. I, lettre ix) que la raison naturelle nous apprend que nous avons plus de biens que de maux en cetie vie.

252. Il faut ajouter que l'usage trop fréquent, et la grandeur des plaisirs, serait un très-grand mal. Il y en a qu'Hippocrate a comparés avec le haut-mal, et Scioppius ne fit que semblant sans doute de porter envie aux passereaux, pour badiner agréablement dans un ouvrage savant, mais plus que badin. Les viandes de haut goût font tort à la santé, et diminuent la délicatesse d'un sentiment exquis; et généralement les plaisirs corporels sont une espèce de dépense en esprits, quoiqu'ils soient mieux réparés dans les uns que dans les autres.

253. Cependant pour prouver que le mal surpasse le bien, on cite M. delà Mothe le Vayer (lettre 134) qui n'eût point voulu revenir au monde, s'il eût fallu qu'il jouât le même rôle que la Providence lui avait déjà imposé. Mais j'ai déjà dit, que je crois qu'on accepterait la proposition de celui qui pourrait renouer le fil de la Parque, si on nous promettait un nouveau rôle, quoiqu'il ne dût pas être meilleur que le premier. Ainsi de ce que M. de la Mothe le Vayer a dit, il ne s'ensuit point qu'il n'eût point voulu du rôle qu'il avait déjà joué, s'il eût été nouveau, comme il semble que M. Bayle le prend.

254. Les plaisirs de l'esprit sont les plus purs et les plus utiles pour faire durer la joie. Cardan déjà vieillard était si content de son état, qu'il protesta avec serment, qu'il ne le changerait pas avec celui d'un jeune homme

des plus riches, mais ignorant. M. de la Mothe le Vayer le rapporte lui-même, sans le critiquer. Il paraît que le savoir a des charmes, qui ne sauraient être conçus par ceux qui ne les ont point goûtés. Je n'entends pas un simple savoir des faits, sans celui des raisons ; mais tel que celui de Cardan, qui était effectivement un grand homme avec tous ses défauts, et aurait été incomparable sans ces défauts.

Félix, qui potuit rerum cognoscere causas ! Illo metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pcdibus.

Ce n'est pas peu de chose, d'être content de Dieu et de l'univers, de ne point craindre ce qui nous est destiné, ni de se plaindre de ce qui nous arrive. La connaissance des vrais principes nous donne cet avantage, tout autre que celui que les stoïciens et les épicuriens tiraient de leur philosophie. Il y a autant de différence entre la véritable morale et la leur, qu'il y a entre la joie et la patience ; car leur tranquillité n'était fondée que sur la nécessité ; la nôtre le doit être sur la perfection et sur la beauté des choses, sur notre propre félicité.

255. Mais que dirons-nous des douleurs corporelles! ne peuvent-elles pas être assez aigres pour interrompre cette tranquillité du sage ! Aristote en demeure d'accord ; les stoïciens étaient d'un autre sentiment, et même les épicuriens. M. Descartes a renouvelé celui de ces philosophes ; il dit dans la lettre qu'on vient de citer : « que même parmi les plus tristes » accidents et les plus pressantes douleurs, on y peut toujours » être content, pourvu qu'on sache user do la raison. » M. Bayle dit là-dessus (Rép. au Prov. , t. III, ch. cl vu, p. 991), que c'est ne rien dire, que c'est nous marquer un remède dont presque personne ne sait la préparation. Je tiens que la chose n'est point impossible, et que les hommes y pourraient parvenir à force de méditation et d'exercice Car sans parler de vrais martyrs, et de ceux qui ont été assistés extraordinairement d'en haut, il y en a eu de faux qui les ont imités ; et cet esclave espagnol qui tua le gouverneur cartha-

ginois, pour venger son maître, et qui en témoigna beaucoup de joie dans les plus grands tourments, peut faire honte aux philosophes. Pourquoi n'irait-on pas aussi loin que lui ! On peut dire d'un avantage, comme d'un désavantage :

Cuivis pote s t accidere, quod cuiquam potest.

256. Mais encore aujourd'hui des nations entières, comme les Hurons, les Iroquois, les Galibis, et autres peuples de l'Amérique, nous font une grande leçon là-dessus ; l'on ne saurait lire sans étonnement, avec quelle intrépidité et presque insensibilité ils bravent leurs ennemis qui les rôtissent à petit feu, elles mangent par tranches. Si de telles gens pouvaient garder les avantages du corps et du cœur, et les joindre à nos connaissances, ils nous passeraient de toutes les manières,

Extat ut in mediis turris aprica casis.

Ils seraient, par rapport à nous, ce qu'un géant est à un nain, une montagne à une colline :

Quantus Eryx, et quaatus Athos, gaurietquc nivali Vertice se attollens pater Apenninus ad auras.

257. Tout ce qu'une merveilleuse vigueur de corps et d'esprit fait dans ces sauvages entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être acquis parmi nous par l'éducation, par des mortifications bien assaisonnées, par une joie dominante fondée en raison, par un grand exercice à conserver une certaine présence d'esprit au milieu des distractions et des impressions les plus capables de la troubler. On raconte quelque chose d'approchant des anciens assassins, sujets et élèves du vieux ou plutôt seigneur [Senior) de la Montagne. Une telle école (mais pour un meilleur but) serait bonne pour les missionnaires qui voudraient rentrer dans le Japon. Les gymnosophistes des anciens Indiens avaient peutêtre quelque chose d'approchant ; et ce Calanus (1), qui donna

(i) Calanus, gymnosophisto indien, dont l'histoire nous est racontée par Arrien, Plutarquo et Quinle-Curce. P. J.

au grand Alexandre le spectacle de se faire brûler tout vif, avait sans doute été encouragé par de grands exemples de ses maîtres, et exercé par de grandes souffrances à ne point redouter la douleur. Les femmes de ces mêmes Indiens, qui demandent encore aujourd'hui d'être brûlées avec les corps de leurs maris, semblenttenirencorequelquechoseducourage de ces anciens philosophes de leurs pays. Je ne m'attends pas qu'on fonde sitôt un ordre religieux, dont le but soit d'élever l'homme à ce haut point de perfection ; de telles gens seraient trop au-dessus des autres, et trop formidables aux puissances. Comme il est rare qu'on soit exposé aux extrémités où l'on aurait besoin d'une si grande force d'esprit, on ne s'avisera guère d'en faire provision aux dépens de nos commodités originaires, quoiqu'on y gagnerait incomparablement plus qu'on n'y perdrait.

268. Cependant cela même est une preuve que le bien surpasse déjà le mal, puisqu'on n'a pas besoin de c,e grand remède. Euripide (1) l'a dit aussi :

nXiio) rà XpTffrà tûâv xaxûv uvai Bsotcî;. «

Mala iiostra longe judico vinci a bonis.

Homère et plusieurs autres poètes étaient d'un autre sentiment, et le vulgaire est du leur. Cela vient de ce que le mal excite plutôt notre attention que le bien : mais cette même raison confirme que le mal est plus rare. Il ne faut donc pas ajouter foi aux expressions chagrines de Pline, qui fait passer la nature pour une marâtre, et qui prétend que l'homme est la plus misérable et la plus vaine de toutes les créatures. Ces deux épithètes ne s'accordent point : on n'est pas assez misérable, quand on est plein de soi-même. 11 est vrai que les hommes ne méprisent que trop la nature humaine ; apparemment parce qu'ils ne voient point d'autres créatures capables d'exciter leur émulation ; mais ils ne s'estiment que trop, et ne se contentent que trop facilement

(i) Euripide, illustre tragique grec, né en 480 avant J.-C. 11 mourut, dit-on, le jour môme où Denys l'ancien parvint à la tyrannie. P. J.

en particulier. Je suis donc pour Méric Casaubon, qui dans ses notes sur le Xénophane (1) de Diogène Laerce (2) loue fort les beaux sentiments d'Euripide, jusqu'à lui attribuer d'avoir dit des choses, quœspirant ôeoîweuçTov pcctus. Sénèque (lib. IV, c. y 9 De Benefic.) parle éloquemmeut des biens dont la nature nous a comblés. M. Bayle dans son dictionnaire, article Xénophane, y oppose plusieurs autorités, et entre autres celle du poëte Diphilus (3); dans les collections de Stobée (4), dont le grec pourrait ôtre exprimé ainsi en latin :

Fortuna cyathis bibere nos datis jubens, Infundit uno terna pro bono mala.

259. M. Bayle croit que s'il ne s'agissait que du mal de coulpe, ou du mal moral des hommes, le procès serait bientôt terminé à l'avantage de Pline, et qu'Euripide perdrait sa cause. En cela je ne m'y oppose pas; nos vices surpassent sans doute nos vertus, et c'est l'effet du péché originel. Il est pourtant vrai qu'encore là-dessus le vulgaire outre les choses, et que même quelques théologiens abaissent si fort l'homme,

(1) Xénophane, philosophe grec, fondateur de l'école d'Eiée, né à Colophon en Asie Mineure, vers G20 avant J.-C, a vécu près d'un siècle. Il avait composé un poème Ilepl <p6at«ç dont il nous reste une centaine de vers, qu'on trouvera dans les Phiiosophorum grascorum veterum reliquix de Karsten (in-8°, Amsterdam, 1830). P. j.

(2) Diogène Loërce ou de Laerte en Cilicie, vivait selon toute probabilité dans le m* siècle de notre ère. Son seul ouvrage connu pour nous est le célèbre écrit intitulé : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, mine inestimable pour l'histoire de la philosophie dans l'antiquité (éd. gr. lat. avec notes de Casaubon, de Ménage, etc. Amst., 2 vol. in-4°, 1692-98; et Leipzig, 4 vol. in-8°, 1828-1831). p. J.

(3) DiphQus, poëte comique grec, florissait dans la 118« olympiade. Il avait composé, dit-on, cent comédies. — Térence l'a imité dans ses Adelpkes; Plaute dans sa Casina et dans son Rudens. P. J.

(4) Stobée, compilateur grec qui vivait vers le v« siècle de notre ère. Son Recueil, qui nous a transmis un nombre considérable d'extraits de poètes et de philosophes anciens, est divisé en deux parties ; 'AvOcXcfyov ou Florigerium, et les 'ExXc^a. — (Oxford, 6 vol. in-8°, édition de Gaisford, 1828- 1850). P. j.

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qu'ils font tort à la providence de l'auteur de l'homme. C'est pourquoi je ne suis pas pour ceux qui ont cru faire beaucoup d'honneur à notre religion, en disant que les vertus % des païens n'étaient que spletidida peccata, des vices éclatants. C'est une saillie de saint Augustin, qui n'a point de fondement dans la sainte Écriture, et qui choque la raison. Mais il ne s'agit ici que du bien et du mal physique, et il faut comparer particulièrement les prospérités et les adversités de cette vie. M. Bayle voudrait presque écarter la considération de la santé; il la compare aux corps raréfiés, qui ne se font guère sentir, comme l'air, par exemple ; mais il compare la douleur aux corps qui ont beaucoup de densité, et qui pèsent beaucoup en peu de volume. Mais la douleur même fait connaître l'importance de la santé, lorsque nous en sommes privés. J'ai déjà remarqué que trop de plaisirs corporels seraient-un vrai mal, et la chose ne doit pas être autrement; il importe trop que l'esprit soit libre. Lactance (Divin. Instit., lib. III, cap. xvm) avait dit, que les hommes sont si délicats, (qu'ils se plaignent du moindre mal, comme s'il absorbait tous les biens dont ils ont joui. M. Bayle dit là-dessus, qu'il suffit que les hommes sont de ce sentiment, pour juger qu'ils sont mal, puisque c'est le sentiment qui fait la mesure du bien ou du mal. Mais je réponds, que le présent sentiment n'est rien moins que la véritable mesure du bien et du mal passé et futur. Je lui accorde qu'on est mal, pendant qu'on fait ces réflexions chagrines; mais cela n'empêche point qu'on n'ait été bien auparavant, et que tout compté et tout rabattu, le bien ne surpasse le mal.

260. Je ne m'étonne pas que les païens, peu contents de leurs dieux, se soient plaints de Prométhée et d'Epimethée, de ce qu ils avaient forgé un aussi faible animal que l'homme; et qu'ils aient applaudi à la fable du vieux Silène nourricier de Bacchus, qui fut pris par le roi Midas, et pour le prix de sa délivrance lui enseigna cette prétendue belle sentence ; que le premier et le plus grand des biens était de ne point naître, et le second, de sortir promptement de cette vie (Cic.Juscul., lib. I). Platon a cru que les âmes avaient été

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dans un état plus heureux, et plusieurs des anciens, et Cicéron entre autres dans sa Consolation ( au rapport de Lactance), ont cru que pour leurs péchés elles ont été confinées dans les corps, comme dans une prison. Ils rendaient par là une raison de nos maux, et confirmaient leurs préjugés contre la vie humaine : il n'y a point de belle prison. Mais outre que, même selon ces mêmes païens, les maux de cette vie seraient contrebalancés et surpassés par les biens des vies passées etjutures ; j'ose dire qu'en examinant les choses sans prévention, nous trouverons que l'un portant l'autre, la vie humaine est passable ordinairement; et y joignant les motifs de la religion, nous serons contents de l'ordre que Dieu y a mis. Et pour mieux juger de nos biens et de nos maux, il sera bon de lire Cardan De Vtilitate ex adversis capienda, et Novarini De Occultis Dei beneficiis.

261. M. Bayle s'étend sur les malheurs des grands, qui passent pour lesr plus heureux : l'usage continuel du beau côté de leur condition les rend insensibles au bien, mais trèssensibles au mal. Quelqu'un dira : tant pis pour eux; s'ils ne savent pas jouir des avantages de la nature et de la fortune, est-ce la faute de l'une ou de l'autre? Il y a cependant des grands plus sages, qui savent mettre à profit les faveurs que Dieu leur a faites, qui se consolent facilement de leurs malheurs, et qui tirent même de l'avantage de leurs propres fautes. M. Bayle n'y prend point garde; et il aime mieux écouter Pline, qui croit qu'Auguste, prince des plus favorisés de la fortune, a senti pour le moins autant de mal que de bien. J'avoue qu'il a trouvé de grands sujets de chagrin dans sa famille, et que le remords d'avoir opprimé la République, l'a peut-être tourmenté : mais je crois qu'il a été trop sage pour s'affliger du premier, et que Mécénas lui a fait concevoir apparemment, que Rome avait besoin d'un maître. Si Auguste n'avait point été converti sur ce point, Virgile n'aurait jamais dit d'un damné :

Vendidit hic auro patriam, Dominumque potcntem. Imposuit, fixit loges pretio atquo refixit.

Auguste aurait cru que lui et César étaient désignés par ces vers, qui parlent d'un maître donné à un État libre. Mais il y a de l'apparence qu'il en faisait aussi peu d'application à son règne, qu'il regardait comme compatible avec la liberté, et comme un remède nécessaire des maux publics, que les princes d'aujourd'hui s'appliquent ce qui se dit des rois blâmés dans le Télémaque de monsieur de Cambray (\\. Chacun croit être dans le bon droit. Tacite, auteur désintéressé, fait l'apologie d'Auguste en deux mots, au commencement de ses Annales. Mais Auguste a pu mieux que personne juger de son bonheur : il paraît être mort*content, par une raison qui prouve qu'il était content de sa vie; car en mourant il dit un vers grec à ses amis, qui signifie autant que ce plaudite qu'on avait coutume de dire à l'issue d'une pièce de théâtre bien jouée. Suétone le rapporte :

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262. Mais quand même il serait échu plus de mal que de bien au genre humain, il suffit par rapport à Dieu, qu'il y a incomparablement plus de bien que de mal dans l'univers. Le rabbin Maimonide (2) (dont on ne reconnaît pas assez le mérite, en disant qu'il est le premier des rabbins qui ait cessé de dire des sottises) a aussi fort bien jugé de cette question de la prévalence du bien sur le mal dans le monde. Voici ce qu'il dit dans son Doctor perplexorum (p. 3, cap. xii). « Il

(1) Fénelon, archevêque de Cambrai, né en Périgord en 1650, mort en 1715. On sait qu'il fut précepteur du duc de Bourgogne, qu'il ftit condamné à Rome pour ses Maximes des Saints, et qu'il fut disgracié par Louis XIV k cause du Télémaque. — Ses principaux ouvrages philosophiques sont : Le Traité de V existence de Dieu ; — L'Examen du système du pèr* Malebranche ; — Lettres sur la prédestination et la grâce, etc. P. J.

(2) Maimonide ou Moïse Ben-Maïmoun, illustre docteur israélite du moyen âge, né à Gordoue en 1185, mort en 1204 au Caire, près du sultan Saladin, dont il était le médecin. — Il a laissé un grand nombre d'écrits sur le Talmud et sur la médecine; mais son principal titre philosophique est le More Neboukim, le Guide des égarés, ouvrage écrit eu arabe, et souvent traduit en hébreu. Le texte arabe avec traduction française vient d'être donné par M. Munk. P. J.

* s'élève souvent des pensées dans les âmes des personnes mal » instruites, qui les font croire qu'il y a plus de mal que de » bien dans le monde : et l'on trouve souvent dans les poésies et » dans les chansons des païens, que c'est comme un miracle

* quand il arrive quelque chose de bon, au lieu que les » maux sont ordinaires et continuels. Cette erreur ne s'est » pas seulement emparée du vulgaire, ceux mêmes qui

* veulent passer pour sages ont donné là-dedans. Et un au- » teur célèbre nommé Alrasi, dans son Sepher Elobuth, ou

* Théosophie, y a mis entre beaucoup d'autres absurdités,

* qu'il y a plus de maux que de biens, et qu'il se trouve- » rait , en comparant les récréations et les plaisirs dont » l'homme jouit en temps de tranquillité, avec les douleurs,

* les tourments, les troubles, les défauts, les soucis, les cha-

* grins et les afflictions, dont il est accablé, que notre vie » est un grand mal, et une véritable peine qui nous est infli- » gée pour nous punir. » Maimonide ajoute, que la cause de leur erreur extravagante est, qu'ils s'imaginent que la nature n'a été faite que pour eux, et qu'ils comptent pour rien ce qui est distinct de leur personne; d'où ils infèrent que quand il arrive quelque chose contre leur gré, tout va mal dans l'univers.

263. M. Bayle dit que cette remarque de Maimonide ne va point au but, parce que la question est, si parmi les hommes le mal surpasse le bien? Mais considérant les paroles du rabbin, je trouve que la question qu'il forme est générale, et qu'il a voulu réfuter ceux qui la décident par une raison particulière, tirée des maux du genre humain, comme si tout était fait pour l'homme : et il y a de l'apparence que l'auteur qu'il réfute a aussi parlé du bien et du mal en général. Maimonide a raison de dire que, si l'on considérait la petitesse de l'homme par rapport à l'univers, on comprendrait avec évidence que la supériorité du mal, quand il se trouverait parmi les hommes, ne doit pas avoir lieu pour cela parmi les anges, ni parmi les corps célestes , ni parmi les éléments et les mixtes inanimés, ni parmi plusieurs es* pèces d'animaux. J'ai montré ailleurs, qu'en supposant que

le nombre des damnés surpasse celui des sauves (supposition qui n'est pourtant pas absolument certaine), on pourrait accorder qu'il y a plus de mal que de bien, par rapport au genre humain qui nous est connu. Mais j'ai donné à considérer, que cela n'empêche point qu'il n'y ait incomparablement plus de bien que de mal moral et physique dans les créatures raisonnables en général, et que la cité de Dieu, qui comprend toutes ces créatures, ne soit le plus parfait état : comme en considérant le bien et le mal métaphysique, qni se trouve dans toutes les substances, soit douées, soit destituées d'intelligence, et qui, pris dans cette latitude, comprendrait le bien physique et le bien moral, il faut dire que l'univers, tel qu'il est actuellement, doit être le meilleur de tous les systèmes.

264. Au reste, M. Bayle ne veut point qu'on fasse entrer notre feute en ligne de compte, lorsqu'on parle de nos souffrances. Il a raison, quand il s'agit simplement d'estimer ces souffrances; mais il n'en est pas de même, quand on demande, s'il faut les attribuer à Dieu; ce qui est principalement le sujet des difficultés de M. Bayle, quand il oppose la raison ou l'expérience à la religion. Je sais qu'il a coutume dédire, qu'il ne sert de rien de recourir à notre franc arbitre, puisque ses objections tendent encore à prouver que l'abus du franc arbitre ne doit pas moins être mis sur le compte de Dieu, qui l'a permis, et qui y a concouru ; et il débite comme une maxime, que pour une difficulté de plus ou de moins, on ne doit pas abandonner un système. (Test ce qu'il avance particulièrement en faveur des méthodes des rigides et du •dogme des supralapsaires. Car il s'imagine qu'on se peut tenir à leur sentiment, quoiqu'il laisse toutes les difficultés en leur entier ; parce que les autres systèmes, quoiqu'ils en font cesser quelques-unes, ne peuvent pas les résoudre toutes. Je tiens que le véritable système que j'ai expliqué, satisfait à tout : cependant quand cela ne serait point, j'avoue que je ne saurais goûter cette maxime de M. Bayle, et je préférerais un système qui lèverait une grande partie des difficultés, à celui qui ne satisferait à rien. Et la considération de la méchan-

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ceté des hommes, qui leur attire presque tous leurs malheurs, fait voir au moins qu'ils n'ont aucun droit de se plaindre. Il n'y a point de justice qui doive se mettre en peine de l'origine de la malice d'un scélérat, quand il n'est question que de le punir : autre chose est, quand il s'agit de l'empêcher. L'on sait bien que le naturel, l'éducation, la conversation, et souvent même le hasard, y ont beaucoup de part ; en est-il moins punissable?

265. J'avoue qu'il reste encore une autre difficulté : car si Dieu n'est point obligé de rendre raison aux méchants de leur méchanceté, il «emble qu'il se doit à soi-même, et à ceux qui l'honorent et qui l'aiment, la justification de son procédé à l'égard de la permission du vice et du crime. Mais Dieu y a déjà satisfait autant qu'yen est besoin ici-bas : et en nous donnant la lumière de la raison, il nous a fourni de quoi satisfaire à toutes les difficultés. J'espère de Pavoir montré dans ce discours, et d'avoir éclairci la chose dans la partie précédente de ces Essais, presque autant qu'il se peut faire par des raisons générales. Après cela, la permission du péché étant justifiée, les autres maux qui en sont une suite, ne reçoivent plus aucune difficulté ; et nous sommes en droit de nous borner ici au mal de coulpe, pour rendre raison du mal de peine, comme fait la sainte Écriture, et comme font presque tous les Pères de l'Église et les prédicateurs. Et afin que l'on ne dise pas que cela n'est bon queper lapredica, il suffit de considérer qu'après les solutions que nous avons données, rien ne doit paraître plus j uste ni plus exact que cette méthode. Car Dieu ayant trouvé déjà parmi les choses possibles avant ses décrets actuels, l'homme abusant de sa liberté, et se procurant son malheur,n'a pu se dispenser de l'admettre à l'existence, parce que le meilleur plan général le demandait: de sorte qu'on n'aura plus besoin de dire avec M. Jurieu, qu'il faut dogmatiser comme saint Augustin, et prêcher comme Pelage.

266. Cette méthode de dériver le mal de peine du mal de coulpe, qui ne saurait être blâmée, sert surtout pour rendre raison du plus grand mal physique, qui est la damnation»

Ernest Sonerus (1), autrefois professeur en philosophie à Altorf (université établie dans le pays de la république de Nuremberg), qui passait pour un excellent aristotélicien, mais qui a été reconnu enfin socinien caché, avait fait un petit discours intitulé, Démonstration contre l'éternité des peines. Elle était fondée sur ce principe assez rebattu, qu'il n'y a point de proportion entre une peine infinie et une coulpe finie. On me la communiqua, imprimée, ce semblait, en Hollande ; et je répondis qu'il y avait une considération à faire, qui était échappée à feu monsieur Sonerus : c'était qu'il suffisait de dire que la durée de la coulpe causait la durée de la peine; que les damnés demeurant méchants, ils ne pouvaient être tirés de leur misère; et qu'ainsi on n'avait point besoin pour justifier la continuation de leurs souffrances, de supposer que le péché est devenu d'une valeur infinie, par l'objet infini offensé qui est Dieu; thèse que je n'avais pas assez examinée pour en prononcer. Je sais que l'opinion commune des scolastiques, après le Maître des sentences, est que dans l'autre vie il n'y a ni mérite ni démérite; mais je ne crois pas qu'elle puisse passer pour un article de foi, lorsqu'on la prend à la rigueur. M. Fechtius (2), théologien célèbre à Rostock, l'a fort bien réfutée dans son livre de l'état des damnés. Elle est très-fausse, dit-il (§ 59), Dieu ne saurait changer sa nature ; la justice lui est essentielle ; la mort a fermé la porte de la grâce, et non pas celle de la justice.

267. J'ai remarqué que plusieurs habiles théologiens ont rendu raison de la durée des peines des damnés comme je

(1) Soner (Ernest), philosophe et médecin, né à Nuremberg au milieu du xvi" siècle, mort à Altorf en 1612, a fait un commentaire de la métaphysique d'Aristote, et a écrit contre l'éternité des peines dans ses Demonstraliones quid œlerna impiowm supplicia non arguant Dei justitiam sed injustUiam. — Il a écrit aussi sur la médecine : Epistolx medicx ; — De Theophrasto Paraceko. t P. J.

$)Fechl (Jean), théologien réformé, né & Helzbourg en Brisgau, mort en 1716. Il fut professeur de théologie à Rostock. Nous renonçons à indiquer ses innombrables ouvrages théologiques. — Voir le Lexique de Jocher. P. J.

viens de faire. Jean Gerhard (1), théologien célèbre de la confession d'Augsbourg (in Lotis TheoL loco de Inferno § 60), allègue entre autres arguments que les damnés ont toujours une mauvaise volonté et manquent de la grâce qui la pourrait rendre bonue. Zacharias Ursinus (2), théologien de Heidelberg, ayant formé cette question, dans son traité de Fide, pourquoi le péché mérite une peine éternelle, après avoir allégué la raison vulgaire, que l'offensé est infini, allègue aussi cette seconde raison, quodnon cessante peccato nonpotest cessare pâma. Et le P. Drexelius (3), jésuite, dit dans son livre intitulé Nicetas, ou f Incontinence triomphe'e (liv. H, clu xi, § 9) : « Nec mirum damnatos semper torqueri, continué » blasphémant, et sic quasi semper peccant, semper ergo » plectuntur. » Il rapporte et approuve la même raison dans son ouvrage de Y Éternité (liv. II, ch. xv) en disant : « Sunt » qui dicant, nec displicet reponsum : scelerati in locis in- » fernis semper peccant, ideo semper puniuntur. » Et il donne à connaître par là que ce sentiment est assez ordinaire aux docteurs de l'Église Romaine. Il est vrai qu'il allègue encore une raison plus subtile, prise du pape Grégoire le Grand (4) (lib. IV. Dial. c. xliv), que les damnés sont punis éternellement, parce que Dieu a prévu par une espèce de science moyenne qu'ils auraient toujours péché, s'ils avaient

(i) Gerhard (Jean), célèbre théologien réformé, né à Quendlinboùrg en 1582, mort en 1637. — Ouvrages non moins nombreux que ceux du précédent. P. J.

(2) Ursinus (Zacharias) , théologien protestant, né à Breslauen 1534, mort à Heidelberg en 1583, a écrit des Commentaires sur l'Écriture sainte et sur Aristote. P. J.

(3) Drexel (le P.), jésuite, né à Augsbourg en 1581, mort à Munich en 1638, a écrit un Gymnasium patientix; — Rhetorica cœlestis; — Gazophylacium Christi, et autres ouvrages à titres non moins bizarres. P. J.

(4) Grégoire /er, le Grand, ou saint Grégoire, fut pape en 590 et mourut en 604. Il a été l'un des plus grands pontifes de l'Église romaine, et a attaché son nom au calendrier grégorien. — Ses Œuvres complètes, dues à la congrégation de Saint-Maur, ont paru à Paris en 4 vol. m-fol., 1705. — Ils contiennent les Morales sur Job ; — des Homélies, et surtout quatorze livres de Lettres. P. J.

toujours vécu sur la terre. Mais c'est une hypothèse où il y a bien à dire: M. Fecht allègue encore plusieurs célèbres théologiens protestants pour le sentiment de M. Gerhard, quoiqu'il en rapporte aussi qui sont d'une autre opinion:

268. M.Bayle même en divers endroits m'a fourni des passages de deux habiles théologiens de son parti, qui se rapportent assez à ce que je viens de dire. M. Jurieu dans son livre de Y Unité de l 'Eglise, opposé à celui que M. Nicole avait fait sur le même sujet, juge (p. 379) « que la raison nous » dit, qu'une créature qui ne peut cesser d'être criminelle, ne i peut aussi cesser d'être misérable. » M. Jaquelot, dans son livre de la Foi et de la Raison (p. 220), croit « que les damnés » doivent subsister éternellement privés de la gloire des » bienheureux, et que cette privation pourrait bien être » l'origine et la cause de toutes leurs peines, par les ré-

* flexions que ces malheureuses créatures feront sur leurs

* crimes qui les auront privées d'un bonheur éternel. On »sait quels cuisants regrets, quelle peine l'envie cause » à ceux qui se voient privés d'un bien, d'un honneur consi- > dérable qu'on leur avait offert, et qu'ils ont rejeté, surtout

* lorsqu'ils en voient d'autres qui en sont revêtus. » Ce tour est un peu différent de celui de M. Jurieu, mais ils conviennent tous deux dans ce sentiment, que les damnés sont euxmêmes la cause de la continuation de leurs tourments. L'origéniste de M. le Clerc ne s'en éloigne pas entièrement, lorsqu'il dit dans la Bibliothèque choisi* (tom. vu, p. 341): « Dieu, qui a prévu que l'homme tomberait, ne le damne pas

* pour cela; mais seulement parce que pouvant se relever.. » il ne se relève pas, c'est-à-dire, qu'il conserve librement » ses mauvaises habitudes jusqu'à la fin de la vie. » S'il pousse ce raisonnement au delà de la vie, il attribuera la continuation des peines des méchants à la continuation de leur coulpe. :

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