Ce n'est pas la futurition; car bien que la vérité des
futurs contingents soit déterminée, il ne faut nullement confondre avec la nécessité la certitude objective, ou la détermination infaillible de la vérité qui est en eux.
104. La prescience ou la préordination de Dieu, quoiqu'elle soit elle-même infaillible, n'impose pas non plus la nécessité. Car dans la série idéale des possibles, Dieu voyait les choses telles qu'elles devaient être, et parmi elles l'homme péchant librement ; et en décrétant l'existence de cette série, il n'en changea pas la nature, et ne rendit pas nécessaire ce qui était contingent.
405. La prédisposition des choses ou la série des causes ne porte pas davantage atteinte à la liberté. Car, bien qu'il n'arrive jamais rien, dont on ne puisse rendre raison, et qu'il n'y ait jamais dans une substance libre et hors d'elle, une telle indifférence d'équilibre, que toutes choses y fussent égales à l'égard des deux contraires; enfin, bien qu'il y ait toujours dans la cause agissante et dans les choses concourantes certaines préparations que quelques-uns appellent prédéterminations , il faut dire cependant que ces déterminations sont seulement inclinantes et non nécessitantes, de manière qu'il y reste toujours intacte une sorte d'indifférence ou de contingence. Nous n'éprouvons jamais une passion ou une convoitise tellement grande que l'action s'ensuive nécessairement; car tant que l'homme a l'usage de sa raison, il a beau être excité par la colère, par la soif ou par toute autre cause semblable , il peut toujours trouver quelque raison d'arrêter cette impulsion, et pour cela il ne lui faut quelquefois que la pensée de faire usage de sa liberté ou de sa puissance sur ses passions.
406. La prédétermination ou la prédisposition des causes dont nous venons de parler est bien loin de produire une nécessité contraire à la liberté ou à la moralité contingente ; au contraire, c'est en cela même que la fatalité du mahométan se distingue de celle du chrétien, comme l'absurde du rationnel; car les Turcs ne s'occupent pas des causes, tandis que les chrétiens et tous les hommes sensés déduisent l'effet de la cause.
107. Les Turcs, dit-on (j'hésite à croire qu'ils soient tous insensés à ce point), pensent qu'on cherche en vain à éviter la peste et les autres maux, sous prétexte que les choses futures et arrêtées doivent arriver quoi qu'on fasse ou non ; ce qui est faux, puisque la raison nous dit que s'il est certain qu'un homme doit mourir de la peste, il est aussi très-certain qu'il n'évitera pas la cause de la peste. Car, comme le dit avec raison le proverbe allemand : la mort veut avoir une cause. Et il en est de même de tous les autres événements. Voy. plus haut, 45.
108. La contrainte n'existe pas non plus dans les actions volontaires ; car bien que les représentations des choses externes puissent beaucoup sur notre âme, notre action est néanmoins toujours volontaire et spontanée, de sorte que son principe est toujours dans l'agent. C'est ce qu'on explique mieux qu'on n'avait fait jusqu'ici, par Tharmonie préétablie originairement par Dieu entre le corps et l'âme.
109. Après avoir considéré jusqu'ici l'infirmité de la nature humaine, nous allons parler du secours de la grâce divine dont nos adversaires nous objectent le défaut, afin de faire retomber la faute de nous sur Dieu. Or, on peut concevoir la grâce comme étant de deux sortes : l'une suffisante à quiconque a la volonté ; l'autre qui nous fait vouloir.
110. On doit dire que la grâce suffisante n'est jamais refusée à l'homme de bonne volonté. C'est un vieil adage qu'à celui qui fait ce qu'il peut ne manquera pas la grâce nécessaire ; et Dieu n'abandonne que celui qui l'abandonne, comme le remarque Augustin lui-même après de plus anciens que lui. On distingue la grâce suffisante ordinaire obtenue par le Verbe et les sacrements, et la grâce extraordinaire qu'on doit laisser à Dieu, comme celle dont il se servit à l'égard de Paul.
1U . Car bien que beaucoup de nations n'aient jamais reçu la doctrine salutaire du Christ, et qu'il ne soit pas croyable que sa production aurait été inutile chez tous ceux qui n'ont pu l'entendre, puisque le Christ lui-même a affirmé le contraire au sujet de SodQme; il n'en résulte pas nécessairement
PLAIDÊE PAR Sa JUSTICE, ETC. 505
qu'un homme soit sauvé sans le Christ, ou qu'il soit damné après avoir fait tout ce qui lui est naturellement possible. Toutes les voies de Dieu ne nous sont pas connues, et nous ne savons pas si par un moyen extraordinaire il n'accorde pas quelque faveur à ceux qui vont mourir. Car on doit tenir pour certain, par l'exemple même de Corneille, que s'il se trouve des hommes qui aient fait bon usage de la lumière qu'ils ont reçue, celle qui leur manque et qu'ils n'ont pas encore reçue leur sera aussi donnée, ne fût-ce qu'à l'article de la mort.
442. En effet, de même que les théologiens de la Confession d'Augsbourg reconnaissent une sorte de foi dans les enfants baptisés des fidèles, bien qu'il n'en paraisse aucun signe ; de même rien n'empêcherait que ceux dont nous venons de parler, bien que non chrétiens jusque-là ne reçussent «xtraordinairement de Dieu dans l'agonie même la lumière nécessaire qui leur avait manqué pendant toute leur vie.
443. C'est pourquoi ceux qui sont hors de l'Eglise, ot &o, auxquels lq, seule prédication externe a été refusée, doivent être remis à la clémence et à la justice du Créateur; bien que nous ne sachions quels sont ceux auxquels il vient en aide, ni par quel moyen.
444. A la vérité, il paraît certain que Dieu n'accorde pas à tous la grâce même de vouloir, celle-là surtout qui est couronnée par une fin heureuse; les adversaires de la vérité accusent Dieu de misanthropie ou du moins de partialité, parce qu'il causerait le malheur des hommes, qu'il ne les sauverait pas tous lorsqu'il le peut, ou du. moins qu'il ne choisirait pas ceux qui le méritent.
445. Et assurément si Dieu n'avait créé la plus grande partie des hommes que pour faire éclater sa justice par leur châtiment et leur malheur éternel, on ne pourrait louer en lui ni la bonté, ni la sagesse, ni même la vraie justice.
446. Et c'est en vain que l'on réplique que nous ne sommes et ne valons rien auprès de Dieu, pas plus que ne vaut un ver de terre auprès de nous; loin d'atténuer sa dureté, une telle excuse ne ferait que l'augmenter, puisque Dieu serait
dépourvu de toute philanthropie, s'il ne s'occupait pas plus des hommes que nous des vers, dont nous ne pouvons ni ne voulons nous occuper. Il n'y a rien, au contraire, qui échappe à sa providence par sa petitesse, ni qui la confonde par sa grandeur. Il nourrit les petits oiseaux, il aime les hommes; il pourvoit à la nourriture de ceux-là, et il prépare le bonheur de ceux-ci autant qu'il est en lui.
417. Que si l'on veut aller plus loin et prétendre que la puissance de Dieu est tellement indépendante et son gouvernement tellement affranchi de toute règle qu'il a le droit de condamner même un innocent, alors on ne voit plus quelle pourrait être la justice de Dieu, et en quoi le souverain d'un pareil univers, qu'on pourrait regarder à bon droit comme misanthrope et tyran, différerait d'un mauvais principe disposant à son gré de toutes choses.
418. Il est évident qu'on devrait craindre un telDieu à cause de sa puissance, mais non l'aimer à cause de sa bonté. Il est bien certain qu'au lieu de l'amour c'est la haine qu'excitent les actes tyranniques, quelque grande que soit la puissance de leur auteur, et même qu'ils l'excitent d'autant plus qu'elle est plus grande , bien que les démonstrations de la haine soient étouffées par la crainte.
419. Et les hommes qui honoreraient un tel maître seraient, à son exemple, détournés de la charité et portés à la dureté et à la cruauté. C'est pourquoi quelques-uns, sous le prétexte du droit absolu de Dieu, ont eu le tort de lui attribuer des actes tels qu'ils étaient forcés de les condamner dans un homme qui agirait ainsi; de même que d'autres ont avancé imprudemment que ce qui est mal chez les autres ne l'est point en Dieu, parce qu'il n'est tenu à aucune loi.
120. La raison, la piété, Dieului-même nous ordonnent d'avoir de tout autres sentiments à l'égard de Dieu. Son extrême sagesse, unie à la plus grande bonté, fait qu'il garde bien exactement les lois de la justice, de l'équité, de la vertu, qu'il prend soin de tous les êtres, et surtout des créatures intelligentes qu'il a faites à son image, et qu'il produit autant de bonheur et de vertu que la meilleure organisation en corn-
porte, et qu'il n'admet d'autre vice et d'autre misère que ce qu'il était nécessaire d'en admettre dans la meilleure série.
121. Quoique nous ne paraissions être rien auprès du Dieu infini, c'est un privilège de sa sagesse infinie, de pouvoir prendre soin très-parfaitement des infiniment petits; et bien que les petites choses n'aient avec lui aucun rapport assignable, elles ont pourtant quelques proportions entre elles et doivent conserver Tordre que Dieu y a établi.
122. Et en cela les géomètres imitent pour ainsi dire Dieu, lorsque comparant entre elles, à l'aide de la nouvelle analyse infinitésimale, des quantités infiniment petites et inassignables, ils en tirent des conclusions plus importantes et plus utiles qu'on ne le croirait, en calculant les grandeurs assignables.
123. Repoussant donc une misanthropie si odieuse nous défendrons avec raison la suprême philanthropie de Dieu, qui a voulu sérieusement que tous atteignissent à la connaissance de la vérité, que tous fussent convertis à la vertu, que tous fussent sauvés, et qui a manifesté sa volonté par les secours multipliés de sa grâce. Et si ce qu'il a voulu n'a pas toujours été fait, ;on ne doit l'attribuer qu'à la résistance et à la méchanceté des hommes.
124. Mais, direz-vous, la puissance suprême de Dieu pouvait triompher de cette méchanceté. Je l'avoue, mais aucun droit nerobligeait à le faire, et d'ailleursjla raison ne l'exigeait pas.
125. Mais, insisterez-voûs, cette bonté si grande que nous attribuons justement à Dieu, aurait dû aller au delà de ce qu'elle était tenue de faire, et même un Dieu souverainement bon est tenu de faire les meilleures choses, du moins d'après la bonté même de sa nature.
126. Ici nous devons recourir avec Paul aux trésors de la suprême sagesse, qui n'a pu permettre que Dieu fît violence sans loi ni mesure à l'ordre et àl'essence des choses, de manière à troubler l'harmonie universelle, et à choisir une autre série que la meilleure. Or il était compris dans cette série que tous seraient livrés à leur liberté, et par conséquent certains
d'entre eux à leur méchanceté : conclusion que nous pouvons même tirer de ce qu'il en a été ainsi. • 427. Cependant la philanthropie universelle de Dieu, ou sa volonté de sauver tous les hommes, éclate dans ses secours suffisants et même très-souvent surabondants qu'il a fournis à tous, aux réprouvés même, bien que sa grâce n'ait pas triomphé dans tous.
428. D'ailleurs je ne vois pas qu'il soit nécessaire que la grâce, quand elle atteint son plein effet, l'atteigne toujours par sa propre nature, ou qu'elle soit elle-même efficace ; car il peut se faire que par la résistancçou par d'autrescirconstances, la même mesure de grâce n'obtienne pas le même effet chez l'un que chez l'autre. Et je ne vois pas qu'on puisse prouver par la raison ou par la révélation que la grâce victorieuse est toujours si grande qu'elle devait triompher de toutes les résistances et de tous les obstacles. Ce n'est pas le propre du sage d'employer des forces superflues.
429. Je ne nie pas cependant qu'il n'arrive quelquefois que Dieu se serve de cette grâce triomphante contre les plus grands obstacles et l'obstination la plus opiniâtre ; et je ne pense pas qu'il faille jamais désespérer de personne, bien qu'on ne doive tirer de là aucune règle.
430. Ceux-là commettent une erreur beaucoup plus gra\e, qui attribuent aux seuls élus la grâce, la foi, la justification, la régénération; croira-t-on, contrairement à l'expérience, que tous les autres hommes soient des acteurs passagers qui ne doivent recevoir aucun secours spirituel ni du Baptême, ni de l'Eucharistie, ni du Verbe ni des sacrfements; croira-t-on qu'aucun élu, une fois vraiment justifié, ne peut plus retomber dans le crime ou le péché délibéré; ou enfin, comme d'autres l'aiment mieux, qu'au milieu de tous les forfaits, l'élu ne perd pas la grâce de la régénération? Les mêmes hommes ont coutume d'exiger du fidèle la plus ferme confiance dans la foi finale, et par là, ou ils nient qu'elle soit commandée aux réprouvés, ou ils jugent qu'il leur est ordonné de croire ce qui est faux.