‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 3)Chapitre 39 sur 67 · Mais prise dans un sens plus rigoureux, cette doctrine · texte numérisé non relu

Mais prise dans un sens plus rigoureux, cette doctrine

purement arbitraire, qui ne s'appuie sur aucun fondement, et qui est tout à fait étrangère aux maximes de l'ancienne Église, et à Augustin lui-même, pourrait influer sur la conduite et donner naissance chez le méchant à une confiance téméraire dans son salut futur, et même chez l'homme pieux à un doute mêlé d'inquiétude sur sa réception en grâce, non sans danger de trop de sécurité pour l'un ou de] désespoir pour l'autre. C'est pourquoi après le despotisme, c'est de cette espèce de particularisme que je tiendrai le plus à dissuader.

132. Mais il arrive heureusement que lajplupart tempèrent la rigueur d'un paradoxe aussi grand, aussi étrange, et que les défenseurs qui restent encore à une doctrine aussi perfide, se renferment dans la théorie, et ne se livrent point à ses funestes conséquences dans la pratique; puisque ceux d'entre eux qui ont l'âme pieuse travaillent à leur salut avec une crainte filiale, et avec une confiance pleine d'amour, digne d'un meilleur dogme. *

133. Nous pouvons être certains de la foi, de la grâce et de la justification présente, en tant que nous avons la conscience de ce qui se passe maintenant en nous; tandis que le bon espoir que nous avons de notre persévérance future est mêlé de souci; car Paul avertit celui qui se tient debout de prendre garde de tomber ; mais nous ne devons nullement, par la persuasion de notre élection, nous relâcher dans le zèle de la piété, et compter sur notre repentir futur.

134. Nous en avons dit assez contre la misanthropie imputée à Dieu; montrons maintenant que c'est à tort aussi qu'on lui reproche l'acception de personnes comme si son choix pouvait se faire sans raison. Le fondement de l'élection est le Christ; mais s'il en est qui participent moins au Christ, la faute en est à leur méchanceté finale, que Dieu a prévue en les réprouvant.

135. Mais [ici on demande encore pourquoi Dieu donne à différentes personnes des secours diiférents, soit internes, soit du moins externes, de sorte qu'ils triomphent de la méchanceté, dans les uns, et que la méchanceté en triomphe dans les autres.

Cette question a donné lieu à des sentiments divers ; les uns ont pensé que Dieu a plus aidé les moins méchants, ou du moins ceux qui devaient moins résister; les autres, qu'un égal secours a été plus efficace en ceux-ci ; d'autres, au contraire, ne veulent pas que l'homme se distingue en quelque sorte auprès de Dieu, par la prérogative d'une nature meilleure, ou moins mauvaise.

136. Assurément, il n'est pas douteux que chez le sage, la considération des qualités du sujet n'entre parmi les raisons du choix. Cependant la supériorité de l'objet prise absolument, n'en fait pas toujours la raison ; car souvent dans certaine hypothèse on considère davantage la convenance d'un objet avec la fin qu'on se propose.

137. Ainsi il peut se faire que pour une construction ou un ornement, on ne choisisse pas toujours la pierre la plus belle ou la plus précieuse, mais celle qui remplit le mieux la place vide. r

138. Ce qu'il y a de plus sûr est de penser que tous les hommes, puisqu'ils sont morts spirituellement, sont également mais non semblablement mauvais. Ils diffèrent donc dans leurs penchants dépravés, et il arrive que ceux-là sont préférés, qui dans l'enchaînement des choses rencontrent les circonstances plus favorables, où ils ont trouvé moins d'occasions (finalement du moins) de montrer leur propre méchanceté, et plus d'occasions de recevoir la grâce.

139. C'est pourquoi nos théologiens aussi, ont reconnu d'après l'expérience, que quand bien même la grâce intérieure serait égale pour tous les hommes, il y a entre eux une différence remarquable du moins dans les secours extérieurs pour le salut; ils ont recours à la profondeur de Paul pour la disposition des circonstances extérieures qui nous affectent; car le hasard de la naissance, de l'éducation, de la société, du genre de vie, et des événements, pervertit souvent, ou corrige les hommes.

140. 11 résulte de là qu'excepté le Christ, et la persévérance prévue et finale dans l'état de salut, par laquelle nous nous attachons à lui, nous ne connaissons aucun fondement

de l'élection ou du don de la foi, et qu'on ne doit établir ni reconnaître comme applicable aucune règle qui nous autorise soit à nous flatter nous-mêmes, soit à insulter les autres.

141. Car quelquefois Dieu triomphe d'une méchanceté extraordinaire et de la résistance la plus rebelle, pour que personne ne désespère de sa miséricorde, comme Paul le fait entendre de lui-même; quelquefois l'homme juste depuis longtemps tombe au milieu de sa carrière, pour que personne n'ait trop de confiance en soi-même; mais le plus souvent ceux qui résistent avec le moins de méchanceté, et qui ont le plus de zèle pour la vérité et le bien, recueillent le plus de fruit de la grâce divine ; pour que personne ne pense que la conduite de l'homme n'importe pas à son salut. V. § 112.

142. Mais il y a une profondeur impénétrable dans les trésors de la sagesse divine ou dans le Dieu caché, et, ce qui re? vient au même, dans l'harmonie universelle des choses, qui lui a fait regarder comme la meilleure et préférer à toutes les autres, la série actuelle de l'univers , comprenant les événements qui nous étonnent et les jugements que nous adorons. V. § 126.

143. Le théâtre du monde matériel nous dévoile de plus en plus sa beauté en cette vie, à la lumière même de la nature, depuis que les systèmes du microcosme et du macrocosme ont commencé à se découvrir à l'aide des inventions modernes.

144. Mais la partie la plus excellente des choses, la cité de Dieu est le spectacle dont un jour, éclairés par la lumière de la gloire divine, nous serons enfin admis à voir de plus près les splendeurs. Car maintenant nous ne pouvons y atteindre que parles yeux delà foi, c'est-à-dire par une confiance très-ferme dans la perfection divine ; et plus nous comprenons les œuvres non-seulement de sa sagesse et de sa puissance, mais encore de sa bonté, plus nous nous échauffons de l'amour de Dieu, plus nous nous enflammons pour imiter en quelque sorte sa bonté et sa justice.

5iS CAUSE DE DIEU.

Tab. I.

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