‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 3)Chapitre 40 sur 67 · LA CONNAISSANCE, LA VÉRITÉ ET LES IDÉES · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE, LA VÉRITÉ ET LES IDÉES

Puisque des hommes éminents soulèvent aujourd'hui des controverses sur les idées vraies et fausses, et que ce sujet, dont Descartes lui-même n'a pas toujours donné une explication satisfaisante, est de la plus grande importance pour la connaissance de la vérité, je me propose d'expliquer en peu de mots ce que, selon moi, on peut dire de certain touchant les distinctions et les critères de nos idées et de nos connaissances. Ainsi une connaissance est ou obscure ou claire, et une connaissance claire est en outre ou confuse ou distincte, et une connaissance distincte est ou inadéquate ou adéquate, ou bien encore, symbolique ou intuitive; et si elle est tout à la fois symbolique et intuitive, elle est parfaite en tout point.

Une notion est obscure quand elle ne suffit pas pour faire reconnaître la chose représentée ; comme dans le cas où j'aurais quelque idée vague d'une fleur ou d'un animal que j'aurais déjà vu, mais non suffisamment pour pouvoir le reconnaître s'il s'offrait à ma vue, ni le distinguer de quelque animal voisin; ou dans celui où je considérerais quelque terme mal défini dans l'école, tel quel'entéléchie d'Aristote, ou la cause en tant qu'elle est commune à la matière ou à la forme efficiente ou finale, et d'autres expressions semblables dont nous n'avons aucune définition certaine ; ce qui rend également obscure la proposition dont une telle notion fait partie. Une connaissance est donc claire lorsqu'elle suffit pour nie faire reconnaître la chose représentée, et elle est en outre ou confuse ou distincte ; confuse, lorsque je ne puis pas énumérer séparément les marques nécessaires pour faire distinguer une chose d'entre les autres, bien que cette chose ait en effet de telles marques, ainsi que les données requises pour qu'on puisse en analyser la notion. C'est ainsi que nous reconnaissons assez clairement les couleurs, les odeurs, les saveurs, et les autres objets particuliers des organes sensibles, et que nous les distinguons les uns des autres, par le simple témoignage des sens et non par les signes du langage ; et c'est pourquoi nous ne pouvons expliquer à un aveugle ce que c'est que le rouge, ni faire connaître aux autres les qualités de ce genre,

SUR LA CONNAISSANCE, ETC. Si5

qu'en les mettant en communication directe avec elles, c'est-à-dire en les* leur faisant voir, flairer et goûter, ou du moins en leur rappelant certaine sensation qu'ils ont déjà éprouvée : et cependant il est certain que les notions de ces qualités sont composées, et peuvent s'analyser, puisqu'elles ont leurs causes. De même nous voyons souvent des peintres et d'autres artistes qui jugent fort bien qu'une œuvre est bonne ou défectueuse, sans pouvoir rendre compte de leur jugement, et qui répondent à ceux qui demandent leur avis, que ce qu'ils désapprouvent laisse je ne sais quoi à désirer. Mais une notion distincte ressemble à celle que les éprouveurs ont de l'or, à l'aide de signes distinctifs et de moyens de comparaison suffisants pour distinguer l'objet de tous les autres corps semblables. Tels sont les moyens dont nous nous servons pour les notions communes à plusieurs sens, comme celles dénombre, de grandeur de figure, Ainsi que pour plusieurs affections de l'âme, comme l'espérance, la crainte, en un mot pour tous les objets dont nous avons une définition nominale, qui n'est rien autre chose qu'une énumération des marques distinctives suffisantes. On a cependant une connaissance distincte d'une chose indéfinissable quand elle est primitive, ou qu'elle n'est la marque que d'elle-même, c'est-à-dire quand elle est irréductible, et ne se comprend que par elle-même, et par conséquent ne possède pas les marques voulues. Quant aux notions composées, où chacune des marques composantes est quelquefois clairement connue, bien que d'une manière confuse, comme la gravité, la couleur, l'eau-forte, qui font partie de celles de l'or, il en résulte qu'une telle connaissance de l'or est distincte sans toutefois être adéquate. Mais lorsque tous les éléments d'une notion distincte sont connus aussi eux-mêmes distinctement, ou que l'analyse en est complète, la notion est adéquate. Je ne sache point que les hommes puissent en donner un exemple parfait, bien que la connaissance des nombres en approche beaucoup. Il arrive très-souvent, néanmoins, surtout dans une longue analyse, que nous n'embrassons pas à la fois toute la nature de l'objet, mais que nous substituons aux choses des signes dont en vertu d'une certaine pensée actuelle nous avons coutome par abréviation d'omettre l'explication , sachant ou croyant que nous pouvons la donner; ainsi quand je pense un chiliogone ou un polygone de mille côtés, je ne considère pas toujours la nature du côté de l'égalité, et du nombre mille (ou du cube de dix) ; mais <*s mots dont le sens se présente à mon esprit d'une manière obscure ou du moins imparfaite, me tiennent lieu* des idées que j'en

ai, parce que ma mémoire m'atteste que je connais la signification de ces mots, et que l'explication n'en est pas maintenant nécessaire à mon jugement. J'ai coutume d'appeler cette pensée aveugle ou encore symbolique; et nous en faisons usage dans l'algèbre, dans l'arithmétique et presque partout. Et assurément quand une question est très-complexe, nous ne pouvons pas embrasser à la fois par la pensée toutes les notions élémentaires qui la composent; mais quand cela peut se faire, ou du moins en tant que cela peut se faire, j'appelle cette pensée intuitive. On ne peut avoir qu'une connaissance intuitive d'une notion distincte primitive, comme le plus souvent on n'a qu'une connaissance symbolique des notions compo-

II résulte clairement de là que même pour les choses que nous connaissons distinctement, nous n'en concevons les idées, qu'autant qu'elles font l'objet de la pensée intuitive. Aussi arrive-t-iî souvent que nous nous figurons avoir dans l'esprit les idées des choses, en supposant à tort que nous nous sommes déjà expliqué les termes dont nous nous servons. Et il n'est point vrai, comme le disent quelquesuns, ou du moins il est très-incertain que nous ne puissions parler de rien, en comprenant bien ce que nous disons, sans en avoir l'idée. Car souvent nous comprenons vaguement chacun de ces termes, ou nous nous souvenons de les avoir déjà compris; mais comme nous nous contentons de cette pensée aveugle, et que nous ne poussons pas assez loin l'analyse des notions, il arrive que nous tombons à notre insu dans la contradiction que la notion composée peut impliquer. J'ai été amené à examiner cette question de plus près par un argument longtemps célèbre dans l'école et renouvelé par Descartes, pour prouver l'existence de Dieu, le voici : tout ce qui résulte de l'idée ou de la définition d'une chose peut s'affirmer de la chose même. L'existence résulte de l'idée de Dieu, ou de l'être le plus parfait qui se puisse concevoir. Donc l'existence peut s'affirmer de Dieu. Mais il faut savoir qu'on ne peut tirer de là que cette conclusion : si Dieu est possible, il s'ensuit qu'il existe. Car pour conclure, nous ne pouvons nous appuyer solidement sur nos définitions avant de savoir si elles sont réelles, et n'impliquent aucune contradiction. La raison en est que si des notions impliquent contradiction, on peut en même temps en conclure des choses contraires, ce qui est absurde. J'ai coutume, pour mettre cette vérité en relief, de me servir de l'exemple du mouvement le plus rapide : supposons donc qu'une roue tourne du mouvement le plus rapide, qui ne voit qu'un

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