‹ Œuvres philosophiques de LeibnizChapitre 16 sur 31 · RÉFLEXIONS SUR L'OUVRAGE DE M. HORBES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR L'OUVRAGE DE M. HORBES

quant au reste, M. Hobbes le rapporte à des manières de parler humaines. Mais on lui répondra qu'il n'est pas digne de Dieu que sa volonté révélée soit opposée à sa volonté véritable : que ce qu'il fit dire aux Ninivites par Jonas était plutót une menace qu'une prédiction, et qu'ainsi la condition de l'impénitence y était sous-entendue : aussi les Ninivites le prirent-ils dans ce sens. On dira aussi qu'il est bien vrai que Dieu, commandant à Abraham de sacrifler son fils, voulut l'obéissance , et ne voulut point l'action, qu'il empécha après avoir obtenu l'obéissance ; car ce n'était pas une action qui méritât parelleméme d'étre voulue. Mais qu'il n'en est pas de méme dans les actions qu'il marque de vouloir positivement, et qui sont en effet dignes d'être l'objet de sa volonté. Telle est la piété, la charité, et toute action vertueuse que Dieu commande ; telle est l'omission du péché, plus éloigné de la perfection divine, que toute autre chose. Il vaut donc mieux incomparablement expliquer la volonté de Dieu comme nous l'avons fait dans cet ouvrage : ainsi nous dirons que Dieu, en vertu de sa souveraine bonté, a préalablement une inclination sérieuse à produire, ou à voir et à faire produire tout bien et toute action louable; et à empêcher, ou à voir et à faire manquer tout mal, et toute action mauvaise : mais qu'il est déterminé par cette méme bonté, jointe à une sagesse infinie, et par lc concours méme de toutes | les inclinations préalables et particulières envers chaque bien, et envers l'empéchement de chaque mal, à produire le meilleur dessein possible des choses ; ce qui fait sa volonté finale et décrétoire ; et que ce dessein du meilleur étant d'une telle nature, quele bien y doit être rehaussé, comme la lumière par les ombrages de quelque mal, incomparablement moindre que ce bien. Dieu ne pouvait point exclure ce mal, ni introduire certains biens exclus dans ce plan, sans faire du tort à sa suprême perfection, et cue c'est pour cela qu'on doit dire qu'il a permis le péché d'autrui, parce que autrementil aurait fait luimême une action pire que tout le péché des créatures.

13. Je trouve que l'évéque de Derry a au moins raison de dire, article xv, dans sa réplique, p. 133, que le sentiment des adversaires est contraire à la piété, lorsqu'ils rapportent tout au seul pouvoir dc Dieu ; et que M. Hobbes ne devait point dire que l'honneur ou le culte est seulement un signe de la puissance de celui qu'on honore, puisqu'on* peut encore et qu'on doit reconnaître et honorer la sagesse, la bonté, la justice et autres perfections: Magnos facile laudamus, bonos libenter. Que cette opinion, qui dépouille Dieu de

toute bonté et de toute justice véritable, qui le représente comme un tyran, usant d'un pouvoir absolu, indépendant de tout droit et de toute équité, et créant des millions de créatures pour être inalheureuses éternellement, et cela sans autre vuc que celle de montrer sa puissance ; que cette opinion, dis-je, est capable de rendre les hommes très mauvais ; et que, sielle étuit reçue, il ne faudrait point d'autre diable dans le monde pour brouiller les hommes entre eux et avec Dieu, comme le serpent fit en faisant eroire à Eve que Dieu lui défendant le fruit de l'arbre ne voulait point son bien. M. Hobbes táche de parer ce coup dans sa duplique (p. 160), en disant que la bonté est une partie du pouvoir de Dieu, c'est-à.dire le pouvoir de se rendre aimable. Mais c'est abuser des termes par un faux-fuyant, et confondre ce qu'il faut distinguer ; et dans le fond, si Dieu n'a point en vue le bien des créatures intelligentes, s'il n'a point d'autres principes de la justice que son seul pouvoir qui le fait produire ou arbitrairement ce que le hasard lui présente, ou nécessairement tout ce qui se peut, sans qu'il y ait du choix fondé sur le bien, comment peut-il;se rendre aimable ? C'est donc la doctrine ou de la puissance aveugle, ou du pouvoir arbitraire, qui détruit la piété : car l'une détruit le principe intelligent ou la providence de Dieu, l'autre lui attribue des actions qui conviennent au mauvais principe. La justice en Dieu, dit M. lobbes (p. 161), n'est autre chose que le pouvoir qu'il a, et qu'il exerce en distribuant des bénédictions et des alflictions. Cette définition me surprend : ce n'est pas le pouvoir de les distribuer, mais la volonté de les distribuer raisonnablement, c'està-dire la bonté guidée par la sagesse, qui fait la justice de Dieu. Mais, dit-il, la justice n'est pas en Dieu comme dans un homme, qui n'est juste que par l'observation des lois faites par son supérieur. M. Hobbes se trompe encore en cela, aussi bien que M. Puffendorf, qui l'a suivi. La justice ne dépend point des lois arbitraires des supérieurs, mais des régles éternelles de la sagesse et dela bonté, dans les hommes, aussi bien qu'en Dieu. M. Hobbes prétend au méme endroit, que la sagesse qu'on attribue à Dieu ne consiste pas dans une discussion logique du rapport des movens aux fins, mais dans un attribut incompréhensible, attribué à une nature incompréhensible, pour l'honorer. Il semble qu'il veut dire, que c'est un je ne sais quoi, attribué à un je ne sais quoi. et méme une qualité chimérique donnée à une substance chimérique, pour intimider et pour amuser les peuples par le eulte qu'ils lui rendent. Car, dans le fond. il est difficile que M. Hobbes

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