RÉDUITE A DES ARGUMENTS EN FORME
Quelques personnes intelligentes ont souhaité qu'on fit cette addition, et l'on a déféré d'autant plus facilement à leur avis, qu'on a eu occasion par là de satisfaire encore à quelques difficultés, et de faire quelques remarques qui n'avaient pas encore été assez touchées dans
l'ouvrage.
I. Onsecrion. Quiconque ne prend point le meilleur parti, manque de puissance, ou de connaissance, ou de bonté.
Dieu n'a point pris le meilleur parti en créant ce monde.
Donc Dieu a manqué de puissance, ou de connaissance, ou de bonté.
Réponse. On nie la mineure, c'est-à-dire la seconde prémisse de ce syllogisme ; et l'adversaire la prouve par ce
PROSYLLOGISME. Quiconque fait des choses où il y a du mal, qui pouvaient étre faites sans aucun mal, ou dont la production pouvait être omise, ne prend point le meilleur parti.
Dieu a fait un monde où il y a du mal ; un monde, dis-je, qui pouvait être fait sans aucun mal, ou dont la production pouvait être omise tout à fait.
Donc Dieu n'a point pris le meilleur parti.
Rép. On accorde la mineure de ce prosyllogisme; ear il faut avouer qu'il y a du mal dans le monde que Dieu a fait, et qu'il était possible de faire un inonde sans mal, ou méme de ne point créer de monde, puisque la création a dépendu de la volonté libre de Dieu ; mais on
nie la majeure, c'est-à-dire la première des deux prémisses du prosyllogisme, et on se pourrait contenter d'en demander la preuve; mais, pour donner plus d'érlaircissement à la matière, on a voulu justifier cette négation en faisant remarquer que le meilleur parti n'est pas toujours celui qui tend à éviter le mal, puisqu'il se peut que le mal soit accompagné d'un plus grand bien. Par exemple, un général d'armée aimera mieux une grande victoire avec une légère blessure, qu'un état sans blessure et sans victoire. On a montré cela plus amplement dans cet ouvrage, en faisant méme voir par des instances prises des mathématiques et d'ailleurs, qu'une imperfection dans la partie peut être requise à une plus grande perfection dans le tout. On a suivi en cela le sentiment de saint Augustin, qui a dit cent fois que Dieu a permis le mal, pour en tirer un bien, c'est-à-dire un plus grand bien; et celui de Thomas d'Aquin (in libr. 1I, sent. dist. 32, q. [, art. 1), que la permission du mal tend au bien de l'univers. On a fait voir que chez les anciens, la chute d'Adam a été appelée felix culpa, un péché heureux, parce qu'il avait été réparé avec un avantage immense par l'incarnation du Fils de Dieu, qui a donné à l'univers quelque chose de plus noble que tout ce qu'il y aurait eusans cela parmi les créatures. Et pour plus d'intelligence, on a ajouté aprés plusieurs bons auteurs, qu'il était de l'ordre et du bien général, que Dieu laissât à certaines créatures l'occasion d'exercer leur liberté, lors méme qu'il a prévu qu'elles se tourneraient au mal, mais qu'il pouvait si bien redresser; parce qu'il ne convenait pas que, pour empécher le péché, Dieu agit toujours d'une manière extraordinaire. Il suffit donc, pour anéantir l'objection, de faire voir qu'un monde avec le mal pouvait étre meilleur qu'un monde sans mal ; mais on est encore allé plus avant dans l'ouvrage, et l'on a méme montré que cet univers doit étre effectivement meilleur que tout autre univers possible.
II. Osser. S'il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes, il y a plus de mal que de bien dans tout l'ouvrage de Dieu.
Or, il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes. °
Donc, il ya plus de mal que de bien dans tout l'ouvrage de Dieu.
Rép. On nie la majeure et la mineure de ce syllogisme conditionnel. Quant à lamajeure, on nel'accorde point, parce que cette prétendue conséquence de la partie au tout, des créatures intelligentes
à toutes les créatures suppose tacitement et sans preuve, que les créatures destituées de raison ne peuvent point entrer en comparaison et en ligne de compte avec celles qui en ont. Mais pourquoi ne se pourrait-il pas que le surplus du bien dans les créatures non intelligentes qui remplissent le monde récompensát et surpassit méme incomparablement le surplus du mal dans les créatures raisonnables ? Il est. vrai que le prix des dernières est plus grand; mais, en récompense, les autres Sont en plus grand nombre sans comparaison ; et il se peut quela proportion du nombre et dela ‘quantité surpasse celle du prix et dela qualité.
Quant à la mineure, on ne la doit point, accorder non plus, c'est-à dire, on ne doit point accorder qu'il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes. On n'a pas méme besoin de convenir qu'il y a plus de mal que de bien daus le genre humain, parce qu'il se peut, et il est méme fort raisonnable, que lagloire et la perfection des bienheureux soit incomparablement plus grande que la misère et l'imperfection des damnés, et qu'ici l'excellence du bien total dans le plus petit nombre prévaille au mal total dans le nombre plus grand. Les bienheureux approchent de la Divinité, par le moyen d'un Divin médiateur, autant qu'il peut convenir à ces créatures, et font des progrés dans le bien, qu'il est impossible que les damnés fassent dans le mal, quand ils approcheraient le plus prés qu'il se peut de la nature des démons. Dieu est infini, et le démon est borné ; le bien peut aller et va à l'infini, au lieu que le mal a ses bornes. Il se peut donc, et il est à croire, quil arrive dans la comparaison des bienheureux et des damnés le contraire de ce que nous avons dit pouvoir arriver dans la comparaison des créatures intelligentes et non intelligentes ; c'est-à-dire, il se peut que dansla comparaison des heureux et malheureux, la proportion des degrés surpasse celle des nombres, et que, dans la comparaison des créatures intelligentes et non intelligentes, la proportion des nombres soit plus grande que celle des prix. On est en droit de supposer qu'une chose se peut, tant qu'on ne trouve point qu'elle est impossible ; et méme ce qu'on avance ici passe la supposition.
Mais en second lieu, quand on accorderait qu'il y a plus de mal que de bien dans le genre humain, on a encore tout sujet de ne point accorder qu'il y a plus de mal que de bien dans toutes les créatures intelligentes. Car il y a un nombre inconcevable de gépies, et peut-étre encore d'autres créatures raisonnables. Et un adversaire
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ne saurait prouver que dans toute la Cité de Dieu, composée tant de génies que d'animaux raisonnables sans nombre et d'une infnité d'espéces, le mal surpasse le bien. Et quoiqu'on n'ait pas besoin pour répondre à une objection de prouver qu'une chose est, quand sa seule possibilité suffit, on n'a pas laissé de montrer dans cet ouvrage que c'est une suite de la supréme perfection du Souverain de l'univers, que le royaume de Dieu soit le plus parfait de tous les États ou gouvernements possibles, et que, par conséquent, lepeu de mal qu'il y a, soit requis pour le comble du bien immense qui s'y trouve.
III. Onsecr. S'il est toujours impossible de ne point pécher, il est toujours injuste de punir.
Or, il est toujours impossible de ne point pécher; ou bien tout péché est nécessaire.
Donc il est toujours injuste de punir.
On en prouve la mineure: