‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 114 sur 144 · CLXXIII · texte numérisé non relu

CLXXIII

De quel usage est /a grammaire ; et qu€ind on

décorait l'étudier.

Quoi! me dira-t-on peut-être ici, la* grammaire n'est-elle donc de nul usage! Ceux qui ont

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£ait tant d'observatiôps sur les langues , qui ont pris taint'de peine paur les réduire à certaines règles , qui ont tant écrit • sur les déclinaisons et les conjugaisons^ sur les concordances et la sjBiaxe^ ont*ils peardu leur peine ? et a*t-on lu et appris leurs ouvrages inutilement ? Je ne dis pas cela : la grammaire a aussi ses usages. Mais je crois être en droit de dire qu'on en fait une plus grandt affaire qu'il n'est besoin et un sujet d'embarras pour ceux à qui l'étude de la grammaire n'appartient point du tout : j'entends les enfants de l'âge de ccwl, qu'on embarrasse communément de cette, étude dans les écoles po^ bliques.

Il est de > la dernière évidence qu'il suffit , pour les entretiens ordinaires et pour les affeires communes de la vie, de n'apprendre les langues que par l'usage. On voit même que par ce seul moyen les dames, et tous ceux qui ont passé leur temps avec des gens polis et bien élevés, parviennent sans étude et sans aucune connais* sance de la grammaire à parler la langue de leur pays avec beaucoup d'élégani::e et de politesse. Combien n^ a-t-il pas de dames qui, sans savoir ce que c'est que temps ^ participe , adverbe et préposition y s'expriment en termes aussi propres et d'une manière aussi correcte , je ne dirai pas qu'aucun maître d'école, car ce serait leur

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faire -mi fort mauvais compliment , niais que la plupart des gentilshommes qui ont étudié ^eion la métl^e établie dans tes collèges 1 Vous voyez par -là qu'en œrtains cas on peut fort bien se passer de grammaire* Jja question est donc de savoir à qui et quand elle doit être enseignée. Sur quoi je f emarquerai qu-en premier lieu H y i des p^sonnes qui appretmeat les langues pour le commerce de la vie ^ et pour s^entre-comouïniquer leurs pensées dans des entretÊens ardir naires, sans prétendre en iaire aucun autre usage. Dans ce dessein, la méthode originale d'a(:^prendre les langues par la conversation^ non-aeulement su£Qt, mais doit être préférée à toute autre, comme la plus prompte et la plus naturelle : on peut donc, dire qu'à cet égard la grammaire n'est pas nécessaire. C'est de quoi seront fiaorcés de convenir plusieurs de mes lecteurs qui «atendent ce que je dis ici^ et qui , conversant avec d'autres Franéaig (i), les entendent . fort biea sans avoir jamais appris la grammjiine firânçaise; et c'est, je oxiis, le cas où se trouve sans comr

(i) J'ai été obligé de mettre ici à la p\zk^e dé»* Angfais dontparkiit l'auteur «ks Fraoçaiê donit on pea( fort liîev dire la même chose y qaoiqu'en France on s'appli<|ue a^ec lin soin tout particulier à polir et a enrichir la langue, ce qui est assez négligé en Angletei^e, s'il en faîit croire M. Locke, qui le dit exprasséraent daus la sotte»

DES BIVFANTS. ^&.

paraison la pius grande partie des hommes dans les di£Fârenles parties du monde, parmi les»* quels je ne sais s'il y en a un seul qui ait appris sa langue mat^rnseUe par réglés. .%

Il y a d'antres personnes qui font la plupart de letH*s affaires dans ce monde paur le secours de leur langue et de leur plume ; et à dé telles, gens il est coi^Tenable, pour ne pas dire nécessaire, de parler proprement et correctement 9 afin de £iire entrer leur& pensée^ dans l'esprit des autres hommes avec plus de faâlité, et de tdie sorte qu'elles y laissent plus d'impression ; et à cet égard on ne juge pas qu'il soit indiffé^ rent, de quelque manière qu'un gentilhomme s'exprime , poiu*vu qu'il se fasse entendre. Il faut donc qu'entre autres moyens propres à le per«fectionner dans l'art de parler , il étudie la grammaire; mais ce doit être celle de sa propre langue^ dont il se sert constamment, afin qu'il puisse entendre toutes les finesse de la langue de son pays, et la parler exactement, sans blesser les oreilles de ceux avec qui il s'entretient, par des solécismes et des irrégularités choquantes. C'est, dis-je V dans cette vue que la grammaire est nécessaire aux hommes , mais c'est seulement celle de leur langue maternelle, et qui même n'est nécessaire qu'à ceux qui veulent prendre la peine de cultiver leur langue, et de perfectionner

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leur style. Je laisse à juger si ce n est point là ce que tout gentilhomme devrait feire, puisqu'on regarde comme une chose fort rpalséante à une pprsonne de ce rang de ne pouvoir par- \er correctement et en termes propres , et que pour l'ordinaire un gentilhomme sujet à ce défaut passe dans le inonde pour avoir été mal élevé , et avoir fréquenté des compagnies fort au-dessous de sa condition. Si cela est ainsi, comme je le suppose , il y a lieu de s'étonner qu'en Angmerre on force ces jeunes gens de bonne maison à apprendre la grammaire des langues mortes, et qu'on ne leur parle jamais de la grammaire de leur langue maternelle. Qs sont si éloignés d'en apprendre . les règles , qu'ils ne savent pas même qu'il y ait une grammaire anglaise. On ne leur dit jamais que leur langue ^érite qu'ils s'appliquent à la èultiver, quoiqu'ils en aient besoin tous les jours, et que Fod juge d'eux en bien ou en mal dans la suite de leur vie, par la manière dont iis la parlent po" lîment ou grossièrement. Cependant on leur feit employer 4)ien du temps à étudier la grammaire de certaines langues dont apparemnient ils n'auront janiais occasion de se servir ni pour parler , ni pour écrire ; ou s'ils s'y trouvent ofbligés par accident , on leur- pardonnera aisément les faites qu'ils,. pourront commettre. Un Chi-

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noâ qiii serait infocmé. de cette méthode, s'imaginerait sans doute que tous nos jeunes gentilshommes sont destinés à être professeurs en langues mortes ou en langues étrangères y et non à ménager des afïaires, publiques et particulières dans leur propre langue.

Il y a une troisième sorte d'hommes qui s'appliquent à deux ou trois langues mortes, et auxquelles on donne communén/ent le titre de langués savantes^, qui en font leur étude , et se piquent d'en avoir une grande connaissance. Sans, doute tous ceux quîÉse proposent d'apprendre quelque langue dans cette vue , et qui veulent en pénétrer toutes les délicatesses en vrais critiques, doivent étu4ier exactement la grammaire de cette langue. Je serais fâché qu'on prit id mes paroles à contre-sens , comme si je prétendais nlépriser le grec et le latin. Je conviens que ces langues sont excellentes et d'un grand usage , et qu'en Euwpe un homipe qui "les ignore ne peut être -mis au rang dés savants; mais toute la connaissance qu'un gentilhomme prétend ordinairement recueillir pour son usage des livres grecs et latins , je m'imagine qu'il peut l'acquérir sans une étude grammaticale de ces langues; de sorte que la simple lecture de ces livres suffira à les luii faire entendre autant qu'il en a besoin. Il pourra ensuite déterminer lui-

^amvàe combien ii lui importe (^'apprendre plus particulièrement la grammaire et les délicatesses de l'une de ces langues, s'il -vient à s'engager dans la rediercbe de quelque matière qui exige cette connaissance plus exacte; et c'est œ qui me conduit à la seconde partie de notre ques* tion , qui est en quel temps on désirait enseigner la grammaire^ à quoi il est aisé de satisfiûre, en disant;» sur les fondements déjà posés, que si la grammaire d'une langue doit être enseignée , ce doit être une personne qui sadiedéja parler cette langue , car autrenAbt je ne vois pas qu'il poisse l'apprendre. Cela parait du moins évident par la pratique des anciens peuples qui ont été les plus sages et les plus savants , puisqœ chez eoi tine partie de l'éducation consistait à cultiver leur propre langue, et non pas des langues étrangères. Les Grecs traitaient de barbares toutes les autres nations du monde,* et méprisaient leurs fatigues; et quoique le savoir des Grecs ait été en crédit chez les Botnains vers les derniers temps de leur république , ' c'était pourtant k l'étude de la langue latine que, s'appliquait la jeunesse romaine. Comme ils devaient faire usage de leur langue maternelle, c'est dans cette langue qn ou avait soin de les instruire et de les exercée.

Msà& pour déterminer d'une manière plus pvécise le vrai temps d'apprendre la grammaire.

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je ne vois pas par quello^boiiiie raison elle devrait faire l'étude dç qui que ce soit, si ce n'est en qualité d'introduction à la rhétorique. Lorsqu'on trouve à propos de disposer quelqu'un à prendre la peine de polir son langage, et de parler mieux que le peuple et les gens sans •lettres , c'est alors qu'il feut lui apprendre les règles de la grammaire , et non pas auparavant ; car puisque la grammaire doit enseigner aux hommes non à parier, mais à parler correctement et ^elon les règles de la langue , en quoi consiste une partie de l'éloquence, la première de ces choses n'est pa& d'un grand usage à qui n'a pas besoin de l'autre : je veux dire que, où la rhétorique n'est pas nécessaire , on peut fort bien se passer de la grammaire. Je ne saurais voir pourquoi celui qui n'a pas dessein d'être crîti** que dans la langue latine, ou de £aire des discours et d'écrire des lettres en latin , perdrait du temps et se tourmenterait à étudier la grammaire la*fine. Si quelqu'un se trouve engagé, ou par né^ cessité , ou par inclination , à étudier à fond une langue étrangère, et à en apprendre exactement toutes les délicatesses , ce sera assez temps pour lui d'en parcourir alors la gramo^re. Mais si tout l'usage qu'il prétend en faire se réduit à entendre quelques livres écrits en cette langue^ sans vouloir acquérir une connaissance critique

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de la langue même , jg simple lecture de ces livres suffira «pour cela, cpmnie j'ai déjà dit, sans qu'il ait besoin de se charger l'esprit de je ne sais combien de règles et de recherches épineuses de grammaire.

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