‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 140 sur 144 · CCXIX · texte numérisé non relu

CCXIX

Si un jeune gentilhomme doit voyager.

XJA dernière chose à laquelle on songe ordinairement dans réducation d'un jeune gentilhomme , c'est à le faire voyager. On croit communément i que c'est par là qu'on 4)eut mettre la dernière main à cet important ouvrage, et rendre un jeune homme entièrement accompli. J'avoue que les voyages dans des pays étrangers sont d'une fort grande utilité; mais je crois que le temps qu'on choisit d'ot'dinaire pour envoyer les jeunes gens hors de chez eux, est cause, entre autres choses, qu'ils sont moins en état de profiter de leurs voyages. Tous les avantages qu'on se propose dans cette occasion, peuvent se réduire à ces deux, qui sont les plus importants : le premier consiste à apprendre des langues étrangères,

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et l'autre à se rendre plus sage et plus prudent , en conversant avec des hommes et des peuples qui n'ont ni le même tempérament ni les mêmes mœurs , et cjui sur-tout diffèrent par tous ces endroits des personnes de sa paroisse et de son voisinage. Mais depuis seize ans jusqu'à vingt, qui est le temps qu'on emploie d'ordinaire à faire voyager les jeunes gens, c'est précisément alors qu'ils sont moins propres que jamais à recueillir ce double fruit de leurs voyages. Le véritable temps pour apprendre des langues étrangères, et pour s'accoutumer à les prononcer comme il faut (i), devrait être, à mon avis, depuis sept ans jusqu'à quinze ou seize ; et ^ors il

(i) Montaigne à dît à-peu-près la même ûbose. Après aToir remarque^ que « la visite des pays étrangers est fort pro- « pre pour TinstniGtion d'un jeune enfant, non pour en « rapporter seulement , à la mode de notre noblesse fran- « çaise , combien de pas a Santa- Rotonda, où la ricbesse des «( caleçons de la signora Livia , ou comme d'autres , corn- « bien le visage de Néron de <|ue^<]uê vieille ruine de là est « plus long ou plus large que qelui de quelque pareille « médaille I mais pour en rapporter principalement les hur « meurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et « Hmer nostre cerrejile coitatre celle d' autrui ; » il ajoute : « leyoudrois qu'où commençât ii/le promener dès sa tendre « enfance ; ,et premièrement, pour faire d'une pierre deux « coups, par les nations voisines, où le langage est plus éloi- « ghé du nostre , et auquel , si vous ne le formez de bonne ^< heure, là laiigue ne peut se plier » Essais, h I, c. %Xy.

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est nécessaire et utile à des jeunes gens de cet âge-là d'avoir auprès d'eux un gouverneur qui avec ces langues puisse leur enseigner d'autres choses. Mais de les retirer d'auprès de leurs parents pour les envoyer dans des lieux éloignés sous }a conduite d'un gouverneur, dans le temps que, se croyant hommes faits, ils s'imaginent n'avoir plus besoin de gouverneur, quoique dans le fond ils n'aient ni assez de prudence ni assez d'ex|)érience pour se conduire euxmêmes, c'est les exposet aux plus grands dangers qu'ils puissent courir dans tout le cours de leiu* vie , lorsqu'ils sont le moins en état de les éviter. Avant qu'un enfant ait atteint cet âge pétulant et plein de feu , un gouverneur pourra prendre quelque autorité sur lui. On peut compter que , jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans , il se laissera conduire à son gouverneur /nalgré la rudesse de son tempérament et l'impression que l'exemple des autres enfants pourrait faire sur son esprit. Mais ensuite, lorsqu'il commence à fréquenter des personnes faites , et s'imaginer qu'il leur ressemble entièrement ; lorsqu'il vient à se plaire aux vices des hommes, à s'en faire honneur , et à se figurer qu'il lui serait honteux <l'étre plus long -temps soumis à la censure et à la conduite d'autrui , que peut-on' espérer des soinS'd'tii) gouverneur, quelque soigneux et pru-

dent qu*il soit^ dans ce temps-là, dis-je, qu'il n'a pas le pouvoir de contraindre son élève à lui obéir; et que son élève, peu disposé à se laisser persuader par ses raisons, est entraîné par la fougue de son tempérament et par le torrent de la coutume, à suivre l'exemple de ses camarades qui ne sont pas plus sages que lui , bien loin d'écouter les sages conseils de son gouverneur qu'il ne regarde plus que comme l'ennemi de sa liberté ? Et quand est - ce , je vous prie , qu*un homme est plus en danger de se perdre que lorsqu'il est intraitable et sans expérience? C'est là 3ans doute le temps de sa vie où il a le plus de besoin d'être sous la conduite de ses parents et de ses amis. Dans la première jeunesse l'homme est moins exposé et plus aisé à gouverner à cause de la souplesse de son tempérament ; et après qu il a passé cet âge où les passions sont, pour ainsi dh*e , sur le trône, la raison et la prudence commencent un peu à prendre le dessus dans son esprit , et à lui ouvrir les yeux sur ses véritables intérêts. Ainsi le temps qui me paraîtrait le plus propre pour envoyer un jeune homme hors de son pays, c'est, ou lors^ qu'il serait fort jeune en le mettant entre les mains d'un gouverneur,, le plus capable de cet emploi qu'on pourrait trouver; ou bien lorsqu'il serait un peu plus âgé sans lui donner aucun

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gouverneur; lors, dis -je, qu'il serait en âge de se gouverner lui-même, et d'observer ce qu'il trouverait dans les pays étrangers , qui serait digne de remarque, et dont la connaissance p<mrrait lui être utile après son retour dans sa patrie; et qu'étant bien instruit des lois, des coutumes, des avantages et des défauts naturels et civils da son propre pays, il pourrait donner quelque chose en échange aux étrangers de la conversation desquels il espérerait recueillir quelques lumières.

§ ccxx.

C'est, je crois, faute de prendre ces précautions, qu'il arrive que tant de jeunes gentilshommes retirent si peu de fruit de leurs voyages. Que s'ils reviennent chez eux avec quelque connaissance des lieux et des peuples qu'ils ont vus, ils n'en rapportent souvent autre chose que l'admiration des plus mauvaises et des plus frivoles modes qu'ils aient rencontrées dans les pays étrangers , conservant le goût et le souvenir des objets qui ont d'abord captivé leur liberté, plutôt que de ce qui pourrait les rendre meilleurs et plus sages après leur retour dans leur patrie. Et le moyen,- je vous prie, que cela arrive autrement , lorsqu'ils voyagent , à l'âge qu'ils ont accoutumé de faire , sous la conduite d'un gou- 1 3^

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verneur qui pourvoit à leurs nécessités^ et qui fait des observatioas pour eux? Avec un tel guide, se croyant dispensés d'agir par eux-mêmes, ou de répondre de leurs déportements ^ ils s'jivisent rai*ement de s'embaurasser d'aucune recherche , ou de faire des remarques qui .soient de quelque utilité. Leurs pensées sont toutes tournées du. côté du jeu et des plaisir; et ils prennent pour un affront d'en être blâmés. Us ne s'appliquent presque jamais à examiner les desseins des personnes qu'ils voient, à observer, leurs démarches , leurs artifices , leurs humeurs et leurs inclinations, afin de pouvoir régler sur cet examen la manière dont ils doivent se comporter avec eux. £n ce cas 7 là celui qui voyage avec eux est leur grande ressource , pojir les tirer d'affaire lorsqu'ils se sont jetés eux-mêmes dans quelque embarras, et pour répondre pour eux, quelque faux pas qu'ils fessent.

' S CCXXI.

J'avoue que ;ls| connaissance des hommes est l'effet d'une si grande habileté, qu'un jeune homme ^e saurait y être consommé tout d'un coup ; mais cependant les voyages qu'il feit dan» le3 pays étrangers ne lui .sont pas fort utiles, s'ils ne servent un peu à lui ojivrir les yeux , à le rendre circonspect et retenu,. à l'accoutumera

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pénétper au-delà de l'écorce et des simples apparences ; et enfin à conserver , à la faveur d'une conduite civile et obligeante , une honnête liberté avec les étrangers et avec toute sorte de personnes^ sans perdre leur estime> Un jeune homme qui commence à voyager dans un âge raisonnable, et dans le dessein «de profiter, peut s'entretenir et faire connaissance avec les personnes de qualité qui sont dans les lieux où il va. C'est là , sans contredit , l'une des choses Içs plus avantageuses à un geutilhomme qui voyage dans des pays étrangers; mais, je vous prie, parmi nos jeunes gens qui voyagent avec des gouverneurs, en voit -on un entre cent qui, dans les pays étrangers , rende visite à des personnes de qualité ? Moins encore arrive-t-il qu'ils Êtssent connaissance avec des gens de qui ils pourraient apprendre en quoi consiste la politesse de ces pays-là, et ce qui s'y trouve de plus remarquable ; quoiqu'avec de telles personnes on puisse plus apprendre en un jour qu'en courant un an ça et là d'hôtellerie en hôtellerie, comme fout la plupart de nos jeunes voyageurs. Et dans le fond ce n'est pas là une chose fort surprenante : car des gens d'esprit et de mérite ne sont pas fort portés à recevoir dans leur familiarité, de jeunes enfants qui ont encore besoin d'être sous la conduite d'un gouverneur.

Sa.

tiiÊ^tmia^ÊtmSm^

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Mais si un jeune gentilhomme étranger', qui a l'air et les manières d'un homme fait , témoigne avoir envie de s'instruire des * coutumes , des mœurs , des lois et du gouvernement des pays où il voyage , il trouvera par-tout un favorable accueil auprès des personnes les plus distinguées par leur politesse et . par leur savoir , qui sont toujours prêtes à bien recevoir un étranger, honnête homme et curieux, à l'obliger, et à le faire valoir dans les occasions.

§ CCXXII.

Quelque certain que soit tout ce que je viens de dire , je doute fort que ce soit capable de faire changer la coutume qu'on a prise, de faire voyager les jeunes gens dans le , temps de leur vie le moins propre à cela, pour des raisons qui ne sont assurément pas fondées sur leur avancement. Il ne faut pas, dit-on, ei^poser un jeune enfant à voyager dans des pays étrangers à l'âge de neuf ou dix ans, à cause des accidents qui pourraient lui arriver dans un âge si tendre et si délicat ; quoiqu'il coure alors dix fois moins de risque qu'à l'âge de dix-sept ou de dix-huit ans. Il ne faut pas non plus», à ce qu'on croit, attendre à envoyer un jeune homme hors de chez lui, qu'il ait passé cet âge rétif et dangereux, parce qu'il doit être de retour dans sa patrie

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à vingt et un ans, pour se marier. Son père a besoin d'argent, et sa mère ne saurait se passer plus long-tems d'une nouvelle troupe de petits enfants, avec qui elle puisse badiner ; ainsi notre jeune homme est obligé, quoi qu'il en puisse arriver, d'épouser la femme qu'on lui a choisie, dès qu'il a atteint l'âge de majorité (i). Cependant il ne serait pas mal , pour le bien de son corps et de son esprit , et même pour celui des enfants qu'il doit mettre au monde, que cette cérémonie fut différée pour quelque temps; et qu'on lui laissât prendre un peu d'avance sur ses enfants , tant à l'égard de l'âge , que par rapport aux lumières de l'esprit ; car il arrive souvent que les enfants suivent leur père de^rôp près, ce qui n'est pas le sujet d'une grande satisfaction ni pour le fils ni pour le père. Mais puisque notre jeune gentilhomme est prêt à se •marier , il est temps de le laisser auprès dé sa maîtresse.

(i) C'est vingt et un ans, selon la loi d'Angleterre.

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