DES ENFANTS DE FRANCE
Ljk manière dont on élève les enfants de France, par rapport à leur santé et leurs études^ est réglée et. soumise à un plan dont on ne s'écarte jamais : leurs repas consistent en aliments communs; on leur permet de manger autant qu'ils le veulent , mais on ne leur sert que des choses saines. Le matin, on leur donne du pain sec avec un verre d'eau et de vin, ou d'eau pure, à leur choix.
A dîner et à souper , ils mangent à leur appétit , sur-tout beaucoup de pain et fort peu de fruits crus.
On leur sert , trois jours de .la semaine, à dîner seulement, des ragoûts, comme fricassées* de poulets, des tourtes, du blanc-manger et autres choses s^noblabjes ; op y ajoute le bouilli et le
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rôti, mais jamais on ne leur donne des viandes salées ni trop assaisonnées, et ce qu'on appelle sauces relevées ou de haut goût.
Les autres jours, ils ne mangent à dîner que du bœuf, avec quelques poulets , poulardes ou perdrix rôties.
Pour leur souper, il est toujours le même;
c'est ou un gigot de mouton, ou une longe de
^eau, ou bien un aloyau, avec du gibier ou de
la volaille, sans aucun ragoût. Leur dessert est
un seul massepain ou quelque écorce d'orange.
En carême, ils font plus ou moins de jours maigres, selon leur âge; ils observant aussi le vendredi et le samedi dans les autres teipps de l'année : ces jours-là, comme en carême, on a l'attention de ne leur donner que des aliments sains, et principalement beaucoup de friture^ parce que le maigre étant ordinairement «plus assaisonné que le gras et piquant davantage le goût, on craindrait qu'ils n'en mangeassent trop.
Les jours qu'ils font gras dans les temps d'abstinence, ils mangent en particulier, afin de ne pas chpquer la bienséance.
Leurs collations consistent en un morceau de pain sec, ou tout aU plus en quelque^ biscuits, par-dessus quoi ils boivent un verre d*eau.
A dîner et à souper ils boivent duf'vîii; s'ils en veulent, et c'est toujours du vin de Bour-
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gogne^ mais ils n'en boivent que deux coups: on leur interdit la bière, le cidre, les vins de liqueur ^ les eaux rafraîchies , à moins que ce ne soit dans leurs parties de plaisir, qui arrivent rarement ; alors on leur en laisse prendre avec modération.
Tel est leur régime de vie : quant aux exercices du corps, il» sont ainsi réglés» Jamais ils ne se couvrent la tête lorsqu'ils sortent, à moins qu'ils ne montent à cheval ou qu'il ne pleuve : ils s'accoutument tellement à avoir la tête nue , que ni la chaleur ni le froid ou le vent ne leur causent la moindre incommodité. Ils font souvent des courses à perdre haleine, et chassent à pied quelquefois des journées entières. Quand ils vont dans les maisons royales , comme Fontainebleau , ils courent le cerf pendant plusieurs heures; en un mot, on les élève comme s'ils devaient être un jour des athlètes , en leur fortifiant le corps par des exercices qui les met* tent en» sueur sans qu'on leur fasse changer de linge , excepté quand ils jouent à ta paume ; ihais on ne les frotte ni on ne les met dans un lit, quel<]ue fatigués qu'ils soient de cet exercice.
Ils se promènent régulièrement tous les jours , hiver et été, quelque temps qu'il fasse : ils marchent et courent autant qu'ils le veulent,
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soit à pied, soit à cheval; s'il leur survient quelque maladie , on ne les saigne ni on ne les purge ; dans le cas de fièvre y on leur donne du quinquina : cependant , si les accidents devenaient graves , on aurait recours aux médecins, et on suivrait le traitement qu'ils prescriraient.
Un rhume n'interrompt point leurs exercices ; on n'y fait attention que quand ils sont opiniâtres , et qu'ils peuvent dégénérer en maladies sérieuses : quand*, on n'a pas cette crainte , ils sortent , se promènent, et font leur» courses comme à l'ordinaire.
Ces princes se lèvent à sept heures trois quarts; ils sont habillés et ont prié Dieu à huit heures et un quart; de là ils vont à la messe et ensuite chez le Roi, où ils restent jusqu'à neuf heures et demie, qui est le moment où le Roi va luimême à la messe : ils retournent chez eux et s'amusent avec leurs gentilshommes de la manche, le premier valet-de-chambre et le sous -jgouverneur, qui sont les seuls qui restent avec les princes dans leur cabinet. A dix heures, l'étude commence, et dure jusqu'à midi, qu'ils vont dîner ensemble , s'ils sont plusieurs enfants de France.
Le gouverneur les sert quand ils mangent à leur petit couvert , ce qui arrive to^us les soirs et les jours maigres : mais quand ils mangent
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en public , c'est le maître-d'hôtel ordinaire qui fait le service. Ils restent à table environ trois quarts d'heure , et ne les passent jamais : ils rentrent chez eux avec leurs sous-gouvemeurs et leurs gentilshommes de la manche; et là ils écrivent , dansent et dessinent jusqu'à deux heures.
A deux heures 9 ils jouent à quelques petits jeux avec leurs gentilshommes de la manche et leurs sous- gouverneurs, comme au trictrac, aux échecs, aux cartes, et cela dure trois quarts d'heure ; ensuite de quoi vient l'étude , si c'est l'été, et la promenade si c'est l'hiver : parce que dans la première de ces deux saisons il fait trop chaud pour se promener à deux heures, et que dans l'autre il est nuit à cinq. Ainsi , dès le mois de septembre , la promenade commence à deux heures trois quarts ^ et dure jusqu'à cinq neures; et au mois de mai, l'étude commence à deux heures trois quarts, et la promenade, à cinq heures.
A sept heures, ils font, à leur choix, une lecture qui 4es amuse et qui dure trois quarts d'heure , c'est-à-dire jusqu'à l'heure du souper. A sept heures trois quarts ou à huit heures, quand il y a appartement, ce qui n'arrive que deux fois la semaine pendant l'hiver , ils se mettent à table pour souper; et, après le repas,
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ils rentr/eilt dana kur cabinet, où ils jouent encore^ aux jeux qui Iquf plaisant avec leurs gen^ tilshomuies et les sous -- gouverneurs, .
A neuf heures ou neuf et un. quart, selon que les maîtres ont été. contents d'eux, ils se couchent, et quelquefois on les fait coucher plutôt par punition.
Lorsqu'un d'eux a manqué , ou le met aux arrêts chez lui, et on ne lui procure aucun amuse* ment ; on le laisse s'ennuyer , taudis que les autres vont se promener. Si la pcomenade ou la chasse se fait à pied ou à cheval , ils sont ton* jours accompagnés de trois ou quatre jeunes seigneurs; mais pendant le reste de la journée ils sont avec leurs seuls domestiques , et jamais jeunes gens ni pages n'entrent chez eux.
On ne leur permet point de se parler bas entre eux ni à aucun jeune homme pendant la promenade ou la chasse; il n'y a que les sousgouverneurs , les gentilshommes de la manche , le premier valet - de - chambre , le précepteur , le sous-précepteur, et le confesseur, qui aient ce privilège, encore* faut-il qu'ils rendent compte de la conversation au gouverneur.
Quand quelqu'un des princes fait quelque chose de répréhensible en public, le gouverneur, et en son absence le sous - gouverneur , ou le principal de ses domestiques qui se trouve au-
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près de lui , l'en avertit tout bas ; s'il ne se corrige point , la punition suit de près ; et comme ceux qui sont préposés à Téducation n'ont qu'une autorité dépendante du gouyetneùr , celui-ci est plus sévère à leur faire subir les punitions dont les principaux domestiques les ont menacés de sa part , qu'à leur infliger des peines pour les fautes qu'ils ont commises en sa présence. On les ménage moins quand ils manquent dans le particulier; alors on les reprend avec plus de liberté , afin de les rendre plus circonspects lorsqu'ils paraissent en public.
Le séjour qu'ils font à Fontainebleau ou autres endroits royaux est pour eux une espèce de temps de vacance; ce n'e^ pas qu'ils n'y étudient, comme ailleurs, au moins une fois par jour ; mais la chasse abrège leurs études , et cet exercice se répète tous les jours.
L'étude et la promenade se fait à l'ordinaire les fêtes et dimanches ; il n'y a que les grandes fêtes où on les en dispense, à cause de la longueur des offices, ce qui n'arrive que cinq ou six fois par an : les autres fêtes et dimanches , ils n'entendent qu'une messe basse et vont à vêpres ou au salut, c'est-à-dire à l'un de ces deux offices. Ces jours-là, l'étude et les Jectures regardent la religion ; on leur donne des thèmes pris dans des livres de piété, et on leur fait traduire
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récriture-sainte ou fes pères de Téglise qui ont le mieux écrit en latin.
C'est par l'usage et non suivant les règles de la grammaire , dont on ne leur enseigne que les premiers éléments, qu'on leur apprend la langue latine : on préfère cette méthode afin de leur épargner les difficultés qui rebutent la plupart des commençants, et ne pas les fatiguer par un fatras de principes entassés dans les syntaxes ; par ce moyen , on leur rend cette étude moins pénible et plus agréable , et on pique leur curiosité , sans charger leur mémoire , à mesure qu'ils font des progrès.
On ne veut point qu'ils fassent ni vers latins ni vers français , parce Qu'il n'est pas de la dignité d'un prince de passer pour poète ; cependant on leur fait traduire Virgile , Ovide , Horace , afin de leur faire connaître le génie de la langue en poésie, et qu'ils soient en état d'en sentir les beautés.
Leurs études sont différenciées selon leiir âge, mais elles ont la même marche ponr tous ces princes. On leur donne des instructions suivant les places auxquelles ils sont destinés : l'héritier présomptif de la couronne doit avoir plus de connaissances que ses frères , et on a grand soin de l'instruire de celles qui conviennent à la première place.
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Or lenr ioculque de bonoe heure de.L'avevsioa pmtFla pédanterie ^ en leur disant qu'il Taudrait nût^s qa'iHi prinee fût ignot-sint dans les arVs 4t ks beilas-4ettre»y que d'avoiF la morgue de pa^ rs^re sâVxDt ; ce- serait un ndieule qu'il ac donnerait , et on évite de lui ùispirer àes goûts qui ne conTteMMDt point à sa naissance ni à Son étotl.
. L'bistoira, ta politique et la tactique sont les trcMS sciences à l'étode desquelles il leur est permis de s'appliquer pour les connaitse à fond, san» s'ea prévaloir qu'autant qu'ils y seront obli' gés, s'ils viennent un jour à gouverner, iiussi leur fait-on comprendre qu'un prince qui aurait kt manie dc passer pour poète , grammairien , mathématicien , peintre , mtuicien , philosophe enthéologim, n'aurait que des qualités qui^lui tevaient commîmes avec ane infinité de gens, souvent ridicules pxr leur affectation ù montref ou k vanter leur mérite; néanmoins o» leur dcmne des notions de ces Sortes de sciences, afim qu'ib en paissent parler avec jiMesse devant leurs eoartisans, et que ceux-ci n'en paraissent pais mieux instruits qu'eus, ce qui. humilierait lem* antour- propre.
Comme le temps est précieux pour l'éducation des personnes de ce, rang, on n'en perd
point à les jeter-daos les> discussions qu'entrai' ; ' 33
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nent la plupart des connaissances étrangères à leur état; on leur apprend ce qu'il y a de beau, de curieux et d'utile dans les sciences et dans les arts, afin qu'ils sachent discei^ner les vrais talents et qu'ils protègent ceux*qui excellent dans les différents genres.
La géographie , la sphère , l'histoire ancienne et moderne, sont les premières leçons qu'on leur donne. A cette étude on fait succéder les fables , un peu de peinture , de sculpture , d'architecture, les £ortifi,cations , l'anatomie, et le droit, If on pas comme dans les écoles, mais par la lecture des livres qui en traitent et qu'on leur expliqué clairement et. sans pédanterie.
On leur apprend ensuite , pendant un an ou deux , cie qu'il est nécessaire qu'ils sachent de la phMosophîe ancienne et moderne , ainsi que des mathématiques : on instruit sur-tout l'ainé dans la politique et le commerce, non pas en lui en donnant des préceptes généraux et superfi*ciels , mais en lui lisant tout ce qui a été écrit sur ces matières chez toutes les nations , par les écrivains les plus éclairés et les plusjudicieux; et, à la suite de ces lectures, on fait faire au prince les réflexions que son discernement lui suggère.
Pour instruire davantage l'héritier présomptif de la cotir0niie:v on lui tmet sous les yeuac. un
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tableau en raccourci de ce qui s'est passé en JEurope depuis la destruction de l'empire romain; cette espèce de cathéchisme des princes explique l'origine des peuples, les révolutions des létats , leur accroissement yla nature de leur comrtierce , leur décadence , les noms et le caractère des souverains qui les ont gouvernés, leurs intérêts , leurs maximes en politique , et les changements qu'ils y ont faits. On y joint une «hroBologie exacte, avec une diplomatique abrégée , qui contient les traités entre les nations de l'Europe, les infractions qu'elles y ont faites, les guerres qu'elles ont occasionée», et les malheurs qui en ont été la suite; ce qu'on aurait pu faire pour les éviter , en rapportant les lettres des princes et de leurs ministres , cqui dévoilent les causes secrètes qui les ont fait agir , et leurs vues particulières souvent contraires au bien de l'état.
On fait encore lire à ce prince les instructions originales que quelques souverains, ont laissiées à leurs enfants, comme celles de Charles- Quint à son fils, les testaments de Philippe II, Philippe III et Philippe IV, rois d'Espagne, afin qu'il connaisse non-seulement les états qu'il doit gouverner, mais encore ceux de ses. voisins.
Quelquefois même on tient devant lui des conversations. dans lesquelles on le £iit entrer* On
5i6 Bï l'i^bugâtion
eiLamiiie les fautes iqu'on a comiiiisfes dans le gowremmùetA ; on lut laisse faire des objections, et on lui proposé di^eri pattis. Il est obligé de dire son airis le premiof . Après hii avoir fait reinarcpier ie caràfctèrfe ^des pf4nces qui se sont tnai conduits^ on 4m inspire de i'a^cr^on poor tes fauesM» maxirlves de la politicpie, qui dote lê^e fondée ^oît (a justifce et sur la probité , et on appuie «ces rateonneitiéats pa^ les exemptes des ptitKre^ ^ tsè sont mal tv&àt^és d'avoir pris pour guide Machiavel-, ^ d'aùirea politiques de cette trerape.
Afin de ïai miette foxte con^tre le caractère des souverains qui ont régné dans tous les temps, on les met en scène avec tes princcis ûontempdi^ins^'en les ftHsant dialoguer >ensemblb : ià ils Èe disent ïénrs vérités , se ♦neprewftent li^ brement de leurs défauts , et se découvrent mutuellement les motifs qui les ont fait agir. On favt ^iMssi le portmit de ieui^ ministres, qu'on démasque 9 et qu'on (critique o«i qu-on loue, s'ils 4e méritent; enfi-n on sonde., poiH* aiftiâ ndire^ tous les replis de la politique, en n'omettatît rien de ce qui peut contribuer à éclaircir le prince, et à lui donner ^utîe ^connaîssanee entière de l'histoire ancienne et (moderne^ Les réflexions qui succèdent à ces (Kalognes aident à lui forcer i'^prit <ét le jugement ^ et lui inspirent de
DES XI^FAIfTS PIE fl^AITCt:. ilj
ïamsxQX pMiF k verï^ «t 4e l'horreur pour h Vioe.
C'est pendant le^ ^|uatj!e heures d'étude du mar tin ei du soir, et quelquefois à leurft momeuls perdus, qu'on doBne aux princes ces leçons qu'où, a soin de sursi^ir, afin de les leur fair^ aimer. L'éttide du aialrâ ne 1^ occupe pas plua 'd'u0e heure el d^nie pa^ jouir*
On ne leur fait rien apprendre pjpr oceoF, à moins qfu'ils ne le demandent ^ parée qve cela preiidrait u»e grande partie de leur tempsb Ckn «HBut qu'ils ne sachent du latin qu'auiliant qu'il en. £éiut peur l'écrire purement , 6k pour entendre lea auteurs. Le niatin on leur donae des thénaes , et le soir des versions*
Ces. prtncfis ne YOjiageaxit presque jaiaaifl, on ne leur enseigne des , langues BMMi:ea que bt latine, parce que, tous ceux qui viennent à la cour savent parler latin ou français. A l'égard des langues vivantes , l'italien et l'espagnol sont les seules qu'on leur apprenne , après toutefois qu'ils sont assez forts sur le latin ppur ne pas confondre ensemble les trois idiomes qui ont une grande ressemblance entr'eux.
On ne leur montre à jouer d'aucun instrument, de crainte que €%la ne leur fasse perdre du temps, et ne les rende trop familiers avec leurs inférieurs ; mais à la danse , à l'écriture ,
5i8 DE l'éducation, etc.
au dessin, on fait succéder l'étude des mathé^ matiques, on leur apprend à faire des armes, à voltiger , à monter à cheval, et les autres exercices qui en dépendent.
Quand on leur accorde quelque partie de plaisir, il n'y a ce jour-là qu'aine étude; on leur procure les amusements qui sont le plus de leur goût, et c'est ordinairement la chasse: on leur donne aussi un grand dîner. * .
Tel est le plan qu'on suit pour l'éducation des entants de France. On ne néglige pas non plus de leur inculquer des principes de religion , et de les rendre chrétiens plutôt par des sentiments vertueux que par des pratiques extérieures et pénibles qui ne produisent souvent sur les enfants d'autre eÉfet que de leur donner de l'éloignement pour la piété.